Le paroxysme de l’irrationnel – à son comble

La tribune du Figaro est bien écrite. Mais elle illustre une tendance fréquente en France et plus largement en Occident : privilégier la forme au détriment du fond.
Par forme, j’entends le langage diplomatique, très présent dans la communication du président français, et beaucoup moins dans celle du président américain par exemple. Le fond, lui, est l’essentiel de ce qui est dit et fait. La forme peut être utile pour exprimer une réalité complexe mais elle peut aussi masquer une absence de contenu réel.
Dans cette tribune très bien écrite, j’ai du mal à comprendre le fond car, en fin de compte, si nous mettons de côté les tournures envoûtantes et la poésie évoquant la couleur mielleuse d’un coucher de soleil à l’horizon du pays du cèdres, que peut bien comprendre le président français ? Quelle est l’action demandée ici ? Quelle est la définition du problème, hormis une plainte générale contre la violence dans le monde ?
Je comprends dans ce texte qu’il y a une guerre, je lis qu’Israël et le Hezbollah sont mis dos à dos dans un conflit qui n’est pas celui du Liban, et j’y vois une demande au président d’agir. Mais comment ? Que la France entre au Liban avec des soldats français, et non pas dans le cadre de la FINUL ? Qu’il continue de parler comme il le fait, alors que l’autrice elle-même affirme sans équivoque que : « Chercher à donner l’illusion d’agir n’est pas agir » ? Le moins que l’on puisse dire est que ce texte est d’une généralité surprenante.
Mais cette généralité n’est pas vraiment naïve. Car je lis cette phrase qui s’accroche à la forme, ce ton convenu, déconnecté de la réalité : « Le 2 mars, le Hezbollah, à la suite de la mort du guide suprême Ali Khamenei, a envoyé une salve de roquettes sur l’État hébreu qui a répliqué par un déluge de feu depuis, atteignant le paroxysme de l’horreur lors de ce mercredi noir du 8 avril ».
Cette phrase paraîtra bizarre aux yeux des Israéliens, car eux savent que le déluge qui a déferlé l’a été tout d’abord sur l’État hébreu, non sur le Liban, et ce, dès le 8 octobre 2023, et non pas le 2 mars 2026. Selon l’armée et le centre Alma, environ 19 000 roquettes ou missiles et près de 3 000 drones explosifs ont été tirés depuis le territoire libanais entre le 7 octobre 2023 et le 2 mars 2026. Les Israéliens le savent parce que, depuis le 7-Octobre, ils doivent courir, presque quotidiennement, dans les abris afin de se protéger. La date du 2 mars 2026 dont cette autrice parle n’est autre que la reprise des attaques du territoire libanais sur Israël à la suite du conflit qui s’est finalement élargi ouvertement avec l’Iran, et, si nous sommes dans les chiffres, avec plus de 6 000 roquettes et missiles depuis le territoire libanais. Le « déluge » israélien, lui, compte près de 3 500 sites attaqués à ce jour. La disproportion est effectivement présente.
Un paroxysme de l’horreur ou de l’irrationnel ?
Mais l’erreur qui dérange vraiment dans cette phrase est celle qui parle d’un paroxysme de l’horreur. Le paroxysme de l’horreur, c’est quand on tire sur des cibles civiles, et non quand la guerre sévit entre forces armées. Le paroxysme de l’horreur, c’est Dresde, c’est Hiroshima. Le paroxysme de l’horreur, c’est le Blitz de Londres ou les camps de concentration nazis. Le paroxysme de l’horreur, ce sont ces civils qui servent de boucliers, de derrière lesquels on tire au RPG, au missile antichar, à la roquette ou à la Kalachnikov sur d’autres civils. Je ne me souviens pas d’avoir entendu parler de « paroxysme de l’horreur » lorsque les Ukrainiens tirent sur l’armée russe, alors que, selon les estimations du CSIS, la guerre a déjà causé près de 1,2 million de pertes russes (tués, blessés et disparus) et 500 000 à 600 000 pertes ukrainiennes, avec des bilans de mortalité qui se comptent des deux côtés en centaines de milliers. J’ai donc du mal à comprendre pourquoi le fait d’essayer d’éliminer des rampes de lancement de roquettes et de missiles qui ciblent des civils serait un paroxysme de l’horreur. Pourquoi le fait d’essayer de détruire des tunnels qui cachent armes, munitions et autre matériel d’une organisation terroriste afin de protéger sa propre population serait-il le paroxysme de l’horreur ?
En fait, ce « paroxysme de l’horreur » est une méthode très simpliste d’user et d’abuser de la forme sans strictement rien dire sur le fond du problème. C’est la raison de mon ton sarcastique, car le problème est d’une simplicité qui pousse même les enfants en Israël à nous questionner. Vous devez connaître ces questions simples qui démontent une argumentation parentale bégayante.
La question qui se pose est d’une simplicité qui interpelle : pourquoi ne pas simplement montrer du doigt l’éléphant qui est au milieu de la pièce : le Hezbollah ? Parce que, sans Hezbollah, personne ne souffrirait de la guerre au Liban. Comment se fait-il qu’un État souverain, comme le dit justement l’autrice, accueille en son sein une organisation militaire qualifiée de terroriste par la France, pour ne citer qu’elle, à l’intérieur de ses frontières ? Comment permet-il à cette organisation de tirer des roquettes, d’engranger des armes pour envahir un pays limitrophe et de le menacer ouvertement d’extermination ? Cette même organisation tue aussi des militaires français ; les Français enterrent d’ailleurs deux des leurs ces derniers jours, sans compter ceux qui ont été tués par le passé. Un décompte simple affiche près de 80 morts depuis 1978, selon Le Figaro.
Faisons un exercice simple : imaginons que la France ait en son sein une organisation terroriste dénommée FLC, laquelle tirerait des milliers de missiles, de roquettes ou d’autres engins explosifs sur l’Allemagne, par exemple, un pays dont la taille ressemble à celle de la France. Admettons que ces attaques aient lieu de façon sporadique depuis 20 ans, que les Allemands limitrophes de la France aient eu à quitter leurs maisons, leurs villes et leurs villages pour se réfugier à l’intérieur du pays. Et imaginons que les amis du FLC attaquent l’Allemagne en faisant, en une et une seule journée, 12 000 morts, pendant que les membres du FLC pilonnent l’Allemagne avec une violence inouïe. Est-ce que l’Allemagne serait, elle aussi, sommée de se retenir ? Est-ce que les réponses militaires de l’Allemagne auraient été qualifiées « d’attaques » ? Est-ce que les terroristes du FLC, cachés entre les civils des villes et des villages français, auraient reçu des condoléances de la part des Anglais, pays démocratique et ami de la France sur le papier ? Est-ce que l’autrice anglaise aurait passé sous silence les attaques du FLC pour mettre ces terroristes dos à dos avec l’armée allemande, tout en qualifiant les efforts allemands pour les cibler de « paroxysme de l’horreur » ?
Et pourtant, les choses devraient être simples : le pays hébreu a été attaqué le 7-Octobre par des milices terroristes qui ont fait 1 200 victimes, et continue d’être attaqué par ces mêmes milices depuis plus de deux ans et demi. Il continue d’être menacé d’extermination par ces mêmes terroristes et l’État d’Israël se défend en essayant de faire le moins de dommages collatéraux chez les civils, qui, malheureusement, servent de boucliers humains à ces groupes. Mais après plus de 20 ans d’opérations répressives, avec des recrudescences d’attaques tous les deux ou trois ans, Israël essaie d’éradiquer ces organisations terroristes, au sud avec le Hamas, et au nord avec le Hezbollah, avec une patience qui a été anéantie le jour du 7-Octobre, lorsque les Israéliens ont vu les images de leurs enfants, de leurs femmes, de leurs amis et de leurs ennemis politiques assassinés, violés, kidnappés, brûlés vifs.
Alors pourquoi ne pas appeler le président français à aider les Libanais à se débarrasser de ce mouvement ? Pourquoi ne pas proposer au président français d’organiser une aide internationale afin d’éradiquer ceux qui créent un paroxysme de l’horreur en attaquant depuis maintenant plus de 20 ans les civils d’un pays limitrophe beaucoup plus fort que le Liban, tout en se cachant dans des quartiers civils libanais, provoquant de cette manière une réponse militaire cinglante afin de faire cesser ces menaces ?
Quel est le comble de l’absurde lorsque nous lisons de tels articles ? Y a-t-il plus irréaliste ? La méthode occidentale qui sanctifie la forme en sacrifiant le fond des problèmes a créé, au fil des années, une couverture médiatique à la fois absurde et stérile. Les faits élémentaires sont devenus secondaires pour laisser place au superficiel, afin de ne pas déroger aux lois non écrites d’une forme qui finit par déformer les faits les plus simples. Même les enfants en Israël ont du mal à comprendre, et lorsque nous essayons de leur expliquer ce que disent les intellectuels et les responsables politiques occidentaux, ils nous regardent effarés en se demandant si nous sommes devenus irrationnels, ou si nous nous moquons d’eux.
