Le Mossad au service de l’État

Le directeur du Mossad Yossi Cohen lors d'une conférence à l'université de Tel Aviv, le 24 juin, 2019. (Crédit : Flash90)
Le directeur du Mossad Yossi Cohen lors d'une conférence à l'université de Tel Aviv, le 24 juin, 2019. (Crédit : Flash90)

Une des caractéristiques de la gestion israélienne de la crise du Covid19 a été l’intervention d’organismes qui, a priori, n’ont pas de rapports avec une crise sanitaire.

Le Mossad, cette agence d’espionnage qui s’est bâti une renommée internationale aussi redoutable qu’efficace dans le domaine sécuritaire, a été au centre d’une cellule de crise établie par l’État d’Israël dans les arrières chambres de l’hôpital Shiba de Tel Aviv. Pour beaucoup, cette intervention a été une surprise, c’est pourtant mal connaître l’état d’esprit Israélien.

Évidemment, nous allons entendre des « experts » nous expliquer qu’il est tout à fait normal pour une société militarisée à outrance, que l’armée prenne la direction du pays pendant des périodes de crises mais la vérité est qu’Israël est loin d’être une société militariste.

Malgré les explications très académiques autour des soldats armés dans les rues, les soldats omniprésents dans les reportages sur Israël, les conférences sur la militarisation de l’industrie civile et les publications sur le chiffre d’affaires sécuritaire de l’État hébreu, la perception de l’armée entre les Européens et les Israéliens reste différente.

L’armée et ses satellites en Israël sont considérés comme étant une mission à exécuter, comme toutes les autres missions de la nation : l’éducation, la production, l’agriculture ou la médecine pour ne citer que celles-ci. Un prof d’école, un médecin, un agriculteur ou un chef d’entreprise ont tous, tout d’abord, été soldats, et ils considèrent la période militaire comme étant une opportunité pour donner avant tout mais aussi pour apprendre.

Personne ne prend réellement au sérieux le « militarisme » de l’armée, et tout le monde voit en l’armée un instrument qui permet d’avancer, personnellement aussi. Malheureusement diront certains avec une certaine ironie, l’armée doit aussi surveiller les frontières de l’état. Ainsi, tout comme la société israélienne est très peu formelle et que le style franc des Israéliens est rustre pour certains, insolent pour d’autres ou amusant pour beaucoup, nous retrouvons ce trait de caractère à l’intérieur de l’armée.

Pas de salut, pas de formalités, tout le monde s’appelle par son prénom, sans préfixe et sans grade et lorsque quelqu’un émet une idée mal reçue par certains, on le lui dit tout simplement, peu importe si un sergent parle à un haut gradé ou l’inverse. L’armée n’est pas une institution, elle n’est pas un état dans l’état.

C’est la raison pour laquelle lorsque les corps d’armée ont une expertise qui est susceptible d’aider d’autres missions, il est tout à fait naturel qu’ils répondent présent lorsqu’ils sont sollicités. Et la crise du Covid19 a sollicité l’armée par son urgence, la rapidité des décisions à prendre et la particularité des analyses de données qu’elle réclamait.

Toutefois, la nature de ces services reste toujours sous le secret de leurs actions et de leurs capacités. Si les Israéliens sont de grands parleurs en général, ils deviennent subitement silencieux lorsque le sujet abordé est sécuritaire.

Le chef du Mossad a pris pourtant la parole à plusieurs reprises durant cette dernière crise, et il a été plus facile de comprendre comment la gestion de crise israélienne a réussi un tour de force en ayant taux de victimes des plus bas a monde.

L’urgence s’est installée non seulement à cause de la nature de la pandémie, mais aussi et surtout par la situation déplorable du ministère de la santé qui souffrait d’une gestion critiquée depuis des années et pas seulement par l’opposition. L’intervention du Mossad a été enclenchée après une rencontre dans une réception mondaine où le professeur Kreiss, directeur de l’hôpital Shiba, a fait part de ses craintes à Yossi Cohen, le chef du Mossad.

Ce dernier a immédiatement proposé l’aide logistique de son organisation afin d’aider le pays à trouver le matériel qui faisait défaut au système médical de l’état. Une première liste a été élaborée par le professeur Kreiss, puis complétée par le ministère de la santé. Les liens, les contacts et la logistique de l’organisation secrète ont agi rapidement, à l’ombre des regards et il s’avère, de façon efficace.

Yitshak Kreiss, lui-même ancien Général de brigade et chirurgien de l’armée a dit dans une interview que les actions du Mossad ont été décisives en faisant venir du matériel et du savoir-faire vital pendant cette crise.

Il a refusé toutefois de divulguer comment et où les agents du Mossad ont réussi à s’approprier ce matériel. Selon des sources étrangères à Israël, il s’agirait, entre autres, de certains pays voisins n’ayant pas même de relations diplomatiques avec Israël.

Aucuns proches des opérations du Mossad n’ont confirmé ces informations mais au moins un officiel de l’organisation a avoué à Ilana Dayan dans son émission Ouvda (« faits » en Hébreu) de la 12e chaîne de télévision israélienne, que l’agence d’espionnage a mis la main, au moins une fois, sur des articles déjà commandés par d’autres pays.

Quoi qu’il en soit, vers la fin du mois d’avril, des sources proches de la cellule de crise étaient confiantes dans le fait qu’Israël avait suffisamment de respirateurs et de médicaments pour faire face à la demande, évaluée en parallèle par d’autres organismes sécuritaires.

Car le Mossad n’a pas été le seul organisme secret et sécuritaire à avoir été mis à contribution. Le Shin Bet, sécurité intérieure, l’unité 81 de technologie des services de renseignements de l’armée et la fameuse unité d’élite 8200 qui abrite les prémices de nombreuses start-up israéliennes dans le domaine du High-Tech ont eux aussi été décisifs dans cette bataille contre l’ennemi invisible.

Il fallait analyser le comportement du virus et son mode de propagation, chose faite par les analystes de l’unité 8200 qui continuent d’apprendre, aujourd’hui encore, comment les pays du monde entier réussissent ou échouent afin d’adapter les décisions de l’état lors du déconfinement. Il fallait donner une réponse technologique aux manques dans les hôpitaux et adapter un traitement et une protection rapides et efficaces pendant les soins dispensés aux malades, et cela a été fait aussi grâce aux efforts technologiques de l’unité 81 de l’armée, en coordination avec le Mossad.

Il fallait traquer le virus, sa propagation et les endroits où il se concentrait, ceci a été fait grâce aux capacités du Shin Bet de suivre les malades et de retracer les mouvements de ces derniers afin de les divulguer au grand public en gardant l’anonymat de chacun.

Cette technologie, problématique dans un pays démocratique, a reçu plus tard l’aval du tribunal de grande instance, mais la population israélienne, dans son ensemble, a compris le véritable but de cette intrusion dans leur vie privée, en témoignent le million de téléchargements de l’application de traçage du Covid19 et les sondages qui annoncent plus de 70% d’avis favorables à la gestion de crise. Dans un pays de râleurs, ce chiffre est éloquent.

L’invitation du Mossad afin de gérer cette crise sanitaire était somme toute naturelle pour les Israéliens mais elle a tout de même engagé un débat houleux – comme il sied en Israël – sur l’ingérence de ces organisations militaires au sein de la population civile. À connaître les Israéliens, ils rouspètent d’un côté mais sont quand même confiants dans les institutions qui ont su répondre présent lors d’une crise sans précédents.

Article originellement publié dans GlobalGeoNews.

à propos de l'auteur
Journaliste, chimiste, traducteur et ingénieur, Bruno J. Melki utilise une approche scientifique dans ses recherches journalistique afin de présenter la réalité d’un des conflits les plus médiatisé, mais aussi des plus falsifié, de l’histoire contemporaine. Après avoir poursuivi des études de chimie, de statistiques et avoir travaillé en recherche pendant plusieurs années à l’Université de Jérusalem, Bruno J. Melki rejoint le monde de la haute technologie Israélienne. Il publia en parallèle une chronique économique hebdomadaire en Hébreu dans Makor Rishon et traduisit le livre de Ben-Dror Yemini : L’Industrie du Mensonge.
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