Le barrage contre la mémoire courte

La dirigeante d'extrême droite française Marine Le Pen prononçant un discours lors d'une réunion à Avignon, dans le sud de la France, le jeudi 14 avril 2022. (AP Photo/Daniel Cole)
La dirigeante d'extrême droite française Marine Le Pen prononçant un discours lors d'une réunion à Avignon, dans le sud de la France, le jeudi 14 avril 2022. (AP Photo/Daniel Cole)

Est-ce l’insupportable montée de l’antisémitisme ? Est-ce la peur légitime de voir les Juifs soumis au harcèlement, à la vindicte, quand ça n’est pas à la violence ou la mort ? Poser ces questions, c’est déjà expliquer, au moins en partie, la puissance du vote Zemmour en Israël. Je partage ces craintes, elles sont même au fondement de mon engagement militant tant comme directrice de l’Union des Etudiants juifs Européens puis du Bnai Brith Europe que politique et citoyen.

La peur du terrorisme, le sentiment d’insécurité, l’antisémitisme sont des sujets de préoccupations mais ce ne sont pas les ressorts de ce vote. Les vrais ressorts sont ailleurs. Dans la grande histoire trop souvent méconnue des juifs d’Afrique du Nord. Votre histoire. La nôtre. La mienne. Celle de ces juifs qui ont tout abandonné lorsqu’ils quittèrent l’Algérie, le Maroc, la Tunisie une main devant une main derrière comme on l’entend souvent.

Éric Zemmour est le produit de cette histoire-là et il vous parle de ce que vos familles ont vécu, de ce que l’on se raconte parfois à la table familiale mais que l’on a si souvent enfoui pour l’oublier, aimer la France et, au fond, s’y fondre. Cette mémoire enfouie, il faudra la faire revivre, parce qu’au fond, la reconnaissance de ce déracinement est la condition d’un vivre ensemble apaisé, sans concurrence des mémoires mais dans la fraternité de celles-ci. Mais aujourd’hui, face à Marine Le Pen ce n’est plus de cela qu’il s’agit.

Au lendemain du premier tour, la configuration n’est pas la même et je ne conçois pas qu’un juif sensé puisse apporter son suffrage à Marine Le Pen. Le Rassemblement national a changé d’image et se présente aujourd’hui comme un parti acceptable, installé qu’il est dans le paysage électoral depuis des décennies. Nous pourrions nous y habituer, après tout, la donne a changé et les équilibres traditionnels ont été balayés. Mais n’oublions pas. N’ayons pas la mémoire courte.

Souvenons-nous des saillies révisionnistes, du « point de détail de l’histoire », souvenons-nous que ce parti a été fondé par des antisémites notoires, qui pour certains sont encore dans l’entourage de la candidate. N’oublions pas ses amitiés avec les néo-nazis autrichiens, n’oublions rien.

Demain, vous aurez à choisir : soit l’oubli et le pardon accordé à la famille Le Pen ; soit la mémoire, encore vive et tenace de ce que représente cette famille et ce parti dans l’histoire politique française et sa responsabilité dans l’antisémitisme ancré en France. N’ayons pas la mémoire courte ! Les citoyens juifs et les défenseurs de l’Etat juif, quelle que soit leur sensibilité profonde, ne peuvent décemment apporter leur suffrage à une extrême droite intrinsèquement et historiquement hostile aux Juifs.

Le vote du 10 avril a tourné les regards vers nous. Charge à nous aujourd’hui de prouver que ce vote n’était ni antirépublicain ni un refus de l’ouverture et du dialogue, mais une alerte voire même, une alarme. Pour cela, nous n’avons qu’un seul choix : aller voter. L’abstention n’est pas une option en la circonstance, c’est une amnésie.

Emmanuel Macron est le candidat qui rappelle Jérusalem comme capitale des juifs, qui a ancré dans la loi l’antisionisme comme forme d’antisémitisme, qui a interdit plusieurs associations antisionistes et des manifestations. Le premier en Europe à avoir rappelé qu’Israël a le droit à se défendre.

Marine Le Pen est la candidate de l’interdiction de l’abattage rituel ainsi que l’importation de viande casher, de la fermeture des écoles juives, du choix de quelle presse est acceptable ou non, des proches de l’extrême-droite identitaire, des amis de Poutine et j’en passe tant.

Dimanche prochain, nous devrons nous montrer dignes de ce que nous sommes. Nous ferons barrage à la mémoire courte, parce qu’elle est une menace contre nos valeurs et contre nous-mêmes.

à propos de l'auteur
Née à Paris, Déborah a suivi des études de droit à la Sorbonne. Directrice de l'EUJS (European Union of Jewish Students) de 2010 à 2012, elle est ensuite passée par d'autres associations juives dont la direction du Bnai Brith Europe avant de revenir à des activités non communautaires. Après 9 ans d'expatriation entre la Belgique Israel et la Grèce, Deborah est revenue à Paris pour la campagne d'Emmanuel Macron en 2017. Elle a ensuite été cheffe de cabinet au Ministère de l'Ecologie auprès de Brune Poirson. Elle est cheffe de cabinet d'Olivier Veran depuis mars 2020.
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