L’Altalena fut le moment où Israël choisit d’être un État

Un État perd rarement sa souveraineté d’un seul coup. Il la cède par exceptions : à la faction armée qu’il ménage, au civil auquel il fait confiance, à l’institution qu’un gouvernement s’approprie, à l’initiative privée née des meilleures intentions. La leçon durable de l’Altalena tient en une règle : aucun camp, aucune cause, aucun pouvoir élu ne peut posséder une part de l’État.
Cette semaine, soixante-dix-huit ans après que l’Altalena, cargo d’armes de l’Irgoun, eut brûlé au large de Tel Aviv, son épave a été retrouvée sur les fonds marins, ramenant à la surface la leçon que la mémoire partisane préférerait y laisser.¹
Le 1er juin 1948, l’Irgoun, organisation clandestine de Menahem Begin avant la création de l’État, accepta d’intégrer la toute jeune Tsahal. À l’arrivée de l’Altalena, chargée d’armes, ses dirigeants voulurent en affecter une partie aux forces de l’Irgoun à Jérusalem, non couvertes par l’accord d’intégration du 1er juin, et une autre à des unités de Tsahal composées d’anciens combattants de l’organisation. L’État n’avait qu’une question : qui décide ? L’affrontement fit seize morts parmi les membres de l’Irgoun et trois parmi les soldats de Tsahal.¹ ²
L’appel lancé in extremis par Begin pour « éviter une guerre civile » n’absout en rien l’obstination qui avait conduit l’État au bord de l’affrontement sur son droit souverain d’affecter les armes après qu’Israël eut déjà créé une armée nationale unique.²
Dès lors qu’un État existe, peu importe qui a acquis les armes, les a payées ou les a débarquées. Un parti, une organisation clandestine, un commandant ou une formation combattante n’en décide plus l’affectation. L’État décide qui les reçoit, qui les porte, contre qui elles sont employées et sous quel commandement.
Les bonnes intentions ne fondent pas la souveraineté. Si l’Irgoun peut décider de l’affectation des armes qu’il a apportées, le Palmah, le Lehi ou toute autre formation armée héritée de la période préétatique pourra demain revendiquer le même droit. Le monopole de la force n’est pas un privilège de ceux qui gouvernent ; c’est ce qui sépare un État d’un agrégat de camps armés.
Si Ben Gourion avait fléchi, la concession aurait fait précédent et Israël aurait eu des allégeances armées distinctes plutôt qu’une armée nationale unique.
Pas d’armée dans l’armée. Le souverain ne se négocie pas.
La souveraineté ne se sous-traite pas
D’autres républiques ont dû trancher la même question. En 1794, la résistance armée à la loi fédérale dans l’ouest de la Pennsylvanie conduisit George Washington à mobiliser près de 13 000 miliciens et à accompagner lui-même une partie de la force vers l’ouest : la jeune République américaine ne permettrait pas à une résistance locale armée d’annuler la loi fédérale.³
En 1961, quatre généraux s’emparèrent d’Alger pour briser la politique d’autodétermination algérienne de Charles de Gaulle. Le 23 avril, en uniforme, le chef de l’État opposa au commandement putschiste la « légitimité française et républicaine » reçue de la Nation, mit en œuvre l’article 16 et ordonna aux soldats de ne pas obéir. Les appelés refusèrent de suivre les généraux ; le putsch s’effondra le 25 avril.⁴
Les circonstances différaient ; pas la règle constitutionnelle : les armes ne confèrent aucun droit de veto sur l’autorité légitime.
Le danger commence lorsque l’État applique cette règle à géométrie variable : certains acteurs armés sont traités comme une menace à la souveraineté, d’autres ménagés par affinité de cause, d’identité ou de camp.
C’est cette ligne qu’Israël efface en Cisjordanie. Des colons armés commettent des violences tandis que Tsahal sécurise l’espace autour d’eux et que l’application de la loi reste défaillante.⁵ L’armée de l’État n’est pas la garde privée d’un camp politique. Une arme entre les mains d’un civil ne lui confère aucune parcelle de souveraineté.
Une force civile armée n’est un instrument de l’État que si l’État la commande et lui impose sa loi. Lorsqu’il cesse d’imposer son autorité aux hommes armés sur son territoire, il partage avec eux sa souveraineté. Nul besoin d’un drapeau, d’un uniforme ou d’un quartier général ; il suffit que l’usage de la force, l’application de la loi et la protection soient distribués selon l’identité politique.
La pente ne commence pas avec un cargo d’armes au large de Tel Aviv. Elle commence chaque fois que l’État se dit : cette fois, on laissera passer.
La police israélienne n’est pas celle du ministre qui en a la charge. Un camp politique ne devient pas l’État parce qu’il gouverne.
Après le 7 octobre, cette érosion a gagné le terrain le plus innocent. Des parents de soldats d’active comme de réservistes ont levé des fonds, acheté du matériel et sollicité des donateurs pour équiper les unités de leurs enfants. Une armée d’État ne laisse pas un gilet pare-balles, un casque ou un équipement opérationnel parvenir à une unité parce qu’un père a trouvé un donateur ou qu’une mère a ouvert un groupe WhatsApp. La fortune, les réseaux et la capacité de collecte des parents ne sont pas des critères d’allocation militaire.⁶
Israël n’est pas un État pauvre dont l’armée devrait dépendre de la charité. L’acquisition et l’allocation relèvent de l’État ; protéger ses soldats est sa responsabilité.
Le gouvernement commande. La loyauté va à l’État.
Tsahal, la police et les services de sécurité sont subordonnés au gouvernement ; leur loyauté va à l’État, à la loi et à la Nation. Les élus exercent l’autorité sur les instruments de la force ; ils n’en sont pas propriétaires. Ils sont habilités à donner des ordres, non à exiger la loyauté.
Même une loyauté promise à tout gouvernement élu n’est pas une loyauté envers l’État ; elle déplace simplement son objet de l’État vers le pouvoir du moment.⁷ ⁸
Remplacer la « subordination » par la « loyauté » transforme une autorité constitutionnelle en allégeance politique. Qui le fait sciemment subvertit le service impartial de l’État ; qui n’en comprend pas la différence n’est pas apte à la fonction.
L’Altalena fut le moment où Israël trancha : la souveraineté ne se partage pas entre camps politiques, et un État qui refuse de payer le prix de sa souveraineté paiera celui de son abandon.
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Texte publié initialement en hébreu dans Maariv le 30 août 2026, sous le titre « טיבוע האלטלנה היה הרגע שבו ישראל בחרה להיות מדינה » (« Le naufrage de l’Altalena fut le moment où Israël choisit d’être un État »). Version française traduite, adaptée et enrichie par l’auteur.
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Dans le même dossier, du même auteur :
« With Law, Without Illusions – Rabin, Leadership and Responsibility », The Times of Israel, 3 novembre 2025.
« No Hands on Soldiers », The Times of Israel, 16 novembre 2025.
« Aiding the Enemy in Wartime from Within », The Times of Israel, 23 avril 2026.
« Une frange armée ne défend pas Israël. Elle confisque l’État », The Times of Israël, 2 août 2026.
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[1] Sam Sokol, « Israël annonce avoir trouvé l’épave de l’Altalena », The Times of Israël, 24 août 2026.
[2] Knesset, « Prime Minister Menachem Begin (1913–1992) », section « 1948 ».
[3] George Washington’s Mount Vernon, « Whiskey Rebellion ».
[4] Institut national de l’audiovisuel, « Le putsch des généraux à Alger ».
[5] Stav Levaton, « Cisjordanie : Les unités de défense régionale de Tsahal, qui intègrent des extrémistes juifs, terrorisent les Palestiniens », The Times of Israël, 10 juin 2026.
[6] Sue Surkes, « Tsahal dit fournir tout l’équipement. Les réservistes sur place disent le contraire », The Times of Israël, 13 octobre 2023.
[7] État d’Israël, General Security Service Law, 5762–2002, art. 4.
[8] Times of Israel Staff, « David Zini affirme avoir accepté son poste par “loyauté” à l’égard des dirigeants élus », The Times of Israël, 8 juillet 2026.
