La vie tragique Léa Marcou, la traductrice de Lisa Fittko (V)

La traductrice, Léa Marcou, sœur aînée de Samuel Sandler. (Collection personnelle de Samuel Sandler)
La traductrice, Léa Marcou, sœur aînée de Samuel Sandler. (Collection personnelle de Samuel Sandler)

Près du cimetière de Portbou, le monument que Dani Karavan (1) a dédié à Walter Benjamin est une longue descente du haut de la montagne vers la mer. Au pied de la falaise, la mer s’écrase contre les rochers et forme un tourbillon. Gravé sur la vitre qui vous isole, vous pouvez lire ces mots de Walter Benjamin : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue que celle d’honorer les gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes. ».

On peut se réjouir que la réédition des Souvenirs de Lisa Fittko s’accompagne d’une biographie de l’auteur et d’une courte notice sur Léa Marcou, la traductrice, décédée en 2016. En effet, traduire est un travail minutieux qui demande un savoir, des connaissances, des recherches, et beaucoup d’abnégation et d’effacement.

Mais dans le cas présent, la proximité de la traductrice avec son sujet mérite qu’on lui rende un hommage plus appuyé. En outre, le fait douloureux qu’elle était la sœur de Samuel Sandler, dont le fils Jonathan et les petits-fils, Arieh et Gabriel, furent assassinés à Toulouse en 2012, le rend nécessaire.

Lisa Fittko a publié en 1985 Mein Weg über der Pyrenäen – Erinnerungen 1940/41, qui fut traduit deux ans plus tard par Léa Marcou chez Maren Sell sous le titre fidèle Le chemin des Pyrénées – Souvenirs 1940-1941. Le Seuil ressort aujourd’hui ce livre en l’intitulant Le chemin Walter Benjamin, un titre qui gomme toute référence historique au chemin des contrebandiers, à la Retirada, et à la Seconde Guerre mondiale.

La vie de Léa Marcut-Sandler fut une triple tragédie qui a décimé la famille Sandler. Elle fut une enfant cachée pendant la guerre. Née à Mannheim en 1933, elle est arrivée clandestinement en France en 1937 avec ses parents. Deux ans plus tard, devenus apatrides en raison des lois antijuives, ils passèrent la ligne de démarcation et s’installèrent à Limoges, ouvrant une sorte de cantine cachère dans leur deux-pièces qui servait de havre et de point d’ancrage aux autres réfugiés. La nuit, l’appartement de l’ancien fondeur se transformait en atelier de fabrication de faux papiers. La famille a survécu à la guerre. Samuel Sandler, le père de Jonathan, est né après la Libération.

Léa s’était mariée avec un Juif d’Europe centrale, et pour des raisons professionnelles, elle a modifié son nom de Marcut en Marcou (voire Léa Marcov). Comme l’indique la notice, elle a publié deux livres, l’un sur la RFA en 1967 et l’autre sur le bénévolat.

La mort de leur fils unique a brisé les parents. « C’était une famille très fusionnelle, raconte Catherine, une enseignante qui a connu l’adolescent dans une école parisienne. Il s’appelait Michel, mais il aimait qu’on l’appelle Moshe. Malheureusement il n’a pas survécu à une opération lourde. il n’avait que 15 ans. J’ai dû en parler aux élèves de ma classe. Quand je suis allée voir les parents, sa mère m’a dit : On était heureux tous les trois. »

Catherine se souvient avec émotion d’une petite femme brune aux cheveux courts, qui se maquillait peu et portait des lunettes et qui, avec son mari, formait un couple très uni. « Michel ressemblait à sa mère, » ajoute-t-elle.

A l’âge de la retraite, Léa s’est installée, à Kyriat Hayovel, un quartier tranquille sur les hauteurs de Jérusalem. Elle était très proche de son neveu, Jonathan, qui faisait ses études de rabbin à Jérusalem. En septembre 2011, Jonathan signait enfin un contrat de deux ans avec le directeur Jacob Monsonégo de l’école d’Ozar Hatorah à Toulouse, qui l’avait adopté quand il préparait le bac. C’est alors qu’il a été assassiné avec ses deux enfants Gabriel, 3 ans, et Arieh, 6 ans. La petite Myriam Monsonégo, 8 ans, est la 4e victime du massacre de l’attentat terroriste qui a décimé la famille Sandler. du 19 mars 2012.

Notes:

(1) Une commande de la Frankfurter Walter Benjamin Society.

–  Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis, Marseille 1940-1941, par Varian Fry. Traduit de l’anglais par Edith Ochs, préface de Charles Jacquier, éd. Agone Poche.

–  Le Chemin Walter Benjamin. Souvenirs 1940-1941 (Mein Weg über die Pyrenäen), par Lisa Fittko, traduit de l’allemand par Léa Marcou, préface d’Edwy Plenel, Le Seuil, 2020.

Le Monde et ma caméra, par Gisèle Freund, Denoël/Gonthier 1970.

– « La résistance juive en Amérique, » par Laura Hobson Faure, à propos de : Catherine Collomp, Résister au Nazisme. Le Jewish Labor Committee, New York, 1934-45, Editions CNRS.

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et se consacre plus particulièrement, depuis quelques années, aux questions touchant à l'antisémitisme. Blogueuse au Huffington Post et collaboratrice à Causeur, Edith est également auteur, ayant écrit notamment (avec Bernard Nantet) "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et en Poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice (près de 200 romans traduits de l'anglais) et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
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