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La haine des Juifs : cet ingrédient qui empoisonne tous les plats

Un panneau d'affichage portant une photo du président syrien Bashar El-Assad et un drapeau national déchirés par des combattants anti-gouvernementaux dans la ville d'Alep, le 30 novembre 2024. (Crédit : Omar Haj Kadour / AFP)
Un panneau d'affichage portant une photo du président syrien Bashar El-Assad et un drapeau national déchirés par des combattants anti-gouvernementaux dans la ville d'Alep, le 30 novembre 2024. (Crédit : Omar Haj Kadour / AFP)

SEMMO n°10 – Savoir Écouter les Maux du Moyen-Orient

Cette semaine, à travers 4 infos différentes, toutes liées à la Syrie, je vous montre comment une épice, un ingrédient est toujours ajouté dans le chaudron du Moyen-Orient. Cet ingrédient, la « haine des Juifs », on le trouve à toutes les sauces. Le jour où il aura disparu, la soupe sera certes plus fade, mais elle sera aussi beaucoup moins agitée.

Info n°1 : « Soyez-en sûrs : Bachar Al-Assad soutenait Israël »

Bachar Al-Assad, une fois tombé, comme par miracle devient honni de tous. Avec sincérité pour certains, avec hypocrisie pour d’autres. Dans cette situation « compliquée », comme « l’Orient est compliqué », il y a une solution miracle : Bachar Al-Assad était en fait un soutien… D’Israël. C’est la solution qu’adopte Anas Al Tikriti, dirigeant-fondateur de la Cordoba Foundation, une association britannique inspirée par les Frères musulmans.

Je n’ai absolument aucun doute que le régime de Bashar Al-Assad, bien que se posant comme anti-impérialiste, était en fait largement au service d’Israël. C’est pourquoi les gens demandent : pourquoi les jets israéliens ne visent les stocks d’armes chimiques que ces jours-ci. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ?

On le sait, le complotisme fait fureur dans le monde arabe. Mein Kampf et Le protocole des Sages de Sion, y sont encore aujourd’hui en tête des ventes. Et le complotisme permet donc d’oublier certains faits, pour justifier sa pensée. La haine des Juifs réconcilie tout le monde arabe et musulman, donc pourquoi s’en priver, si cela unit la Oumma ?

Pour ceux qui doutent, rappelons tout de même quelques faits qui devraient faire réfléchir les complotistes :

  • Le stock d’armes chimiques dans lequel puisait Bachar Al-Assad devait être détruit par Barack Obama en 2013, selon l’engagement que ce dernier avait pris. On se rappelle l’humiliation que son changement d’avis de dernière minute avait causé au monde occidental en général et à la France en particulier. Quelques jours plus tard, la Russie sautait sur l’occasion, comblait le vide laissé par les États-Unis en Syrie… Et s’engageait à détruire elle-même ces armes chimiques. Bien sûr, cela ne fut jamais fait. Si Israël détruit aujourd’hui ce stock d’armement, c’est surtout pour rattraper l’erreur américaine et pour préserver le monde du risque que des armes de destruction massive tombent dans de mauvaises mains. Certains pourront dire qu’il eut mieux valu que cela se passe plus tôt. Mais comment auraient réagi les alliés d’Israël ? Sans doute par quelque chose comme : « Nous condamnons ces frappes regrettables sur le territoire national syrien, frappes non provoquées qui ne peuvent qu’entraîner une escalade et une déstabilisation de toute la région ». On comprend l’absence d’empressement d’Israël.
  • La Syrie de Bachar Al-Assad, soutenue par la République islamique d’Iran, était devenue une plateforme logistique pour le transfert d’armes iraniennes à destination du Hezbollah. Certains rapports étrangers prétendaient d’ailleurs que ces opérations logistiques faisaient l’objet d’attaques aériennes répétées d’Israël, dans l’objectif prétendu de réduire la capacité de nuisance du Hezbollah. Le Hezbollah, on le sait, grâce à l’aide de la Syrie, avait la capacité de détruire Israël. Cette capacité est aujourd’hui anéantie.
  • En 2017, Israël a lancé une initiative humanitaire massive[1] en soignant les combattants et civils issus du camp des rebelles anti-Assad. Baptisé « Opération bon voisinage », ces démarches ont permis de sauver des milliers de Syriens.

Comment un esprit sain pourrait-il continuer à croire qu’Assad agissait en fait en faveur d’Israël ? Il n’y a qu’un moyen : il faudrait que cet esprit soit pollué par cet ingrédient très répandu : la haine des Juifs.

Pour en savoir plus :  https://www.memri.org/tv/british-muslim-brotherhood-anas-altikriti-assad-regime-israel-syria

 Info n°2 : « Netanyahu est parvenu à faire flotter les drapeaux de Daesh et Al Qaida à Damas »

Georges Galloway, ancien député britannique socialiste, a interviewé un professeur à l’université de Téhéran au sujet de la chute du régime d’Al-Assad. Ici aussi, le jeu est de trouver celui qui est le plus pro-israélien.

Les deux sont d’accord pour dire que la chute d’Assad est une défaite… Mais c’est une victoire pour Israël !

Georges Galloway : « Finalement, lancer le 7 octobre semble avoir été une mauvaise idée, et d’ailleurs, qui a eu cette idée ? »

Mohammad Marandi : On ne peut pas reprocher à Yahya Sinwar le comportement criminel de Erdogan.

Erdogan, aux yeux du professeur d’université iranien, a trahi la cause des Palestiniens en soutenant la défaite du régime de Assad. « Il n’a jamais été sérieux au sujet des Palestiniens ».

On le voit, que ce soit du côté des Frères musulmans (voir info n°1), comme du côté des Iraniens ou de leurs soutiens, chacun accuse son ennemi respectif de collusion avec Israël.

Et on retrouve à nouveau le même ingrédient que chacun jette dans ce chaudron du Moyen-Orient : la haine des Juifs.

Pour en savoir plus : https://www.memri.org/tv/fmr-british-mp-george-galloway-october-7-israel-victory-iran-prof-marandi-erdogan

Info n°3 : Qui force un enfant de 6 ans à torturer un ennemi d’Allah ?

Theo Padnos (alias Peter Theo Curtis), est un journaliste américain qui a passé 2 ans dans les geôles syriennes du Front Al-Nusra (l’ancien nom du groupe HTS qui a pris le pouvoir en Syrie il y a quelques jours).

Padnos parle arabe, a vécu au Yémen pour s’intégrer dans une société musulmane. Il a une connaissance très approfondie des sociétés musulmanes, tant par ses aspects théologiques que du point de vue social.

En 2012, il pénètre en Syrie pour y couvrir la guerre civile.

Au cours d’une interview, il se fit subitement arrêter par les activistes islamistes qu’il interviewait et qui l’accusaient d’être non pas un journaliste mais un espion envoyé par la CIA. « Seule la CIA peut envoyer des étrangers qui parlent tellement bien l’arabe », prétendaient-ils.

Durant ces deux années il a subi tortures, évasions, trahisons, maltraitances extrêmes, et autres « péripéties d’horreur », qui lui ont permis de connaître parfaitement bien la Syrie en général, les mouvements islamistes qui y règnent en particulier.

Je vous propose quelques-unes de ses déclarations récentes que nous serions bien inspirés de prendre en compte pour nous faire un avis sur la situation actuelle de la Syrie. En particulier, quelle confiance devons-nous accorder au nouvel homme fort, Mohammed Al-Julani[2] ?

Theo Padnos rejoue son emprisonnement par al-Qaïda en Syrie (Front al-Nosra) dans ‘Theo Who Lived.’ (Crédit : Zeitgeist Films)

Padnos était prisonnier du Front Al-Nusra. Parmi ses geôliers, il avait distingué Mohammed Al-Adnani, auteur de l’attentat du Bataclan à Paris en 2015. Et aussi le combattant terroriste qui avait brûlé vif, dans une cage, le pilote jordanien Moaz Al-Kasasbeh.[3]

Padnos a aussi pu identifier certains de ces geôliers, sur les images de prise de pouvoir par HTS ces derniers jours. Ces geôliers, auteurs de tortures sadiques qu’il lui avait infligées, font désormais partie du pouvoir syrien.

Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense du « rebranding[4] » apparent de HTS, Padnos répond :

Quand je les connaissais, ils étaient des terroristes sadiques. Ils ont fait un « rebranding » […] Mais, déjà maintenant, ils jettent en prison tous ceux qui, à leurs yeux, sont trop éloignés d’Allah, ceux qui ne pourront pas se repentir. Et ils les tueront pour la plupart d’entre eux.[5].

Pour le déshumaniser, les geôliers traitaient Padnos de tous les noms d’animaux… Et aussi de Juif.

Ils étaient convaincus que j’appartenais à la CIA. Ils me disaient : « dis-ça à tes maîtres, Juif ». Je ne suis pas Juif, mais mon voisin de cellule l’était. Il ne fallait surtout pas qu’il leur révèle[6].

On entend souvent, dans le monde occidental, que les générations futures de terroristes islamiques sont causées par les actions occidentales elles-mêmes. Elles provoqueraient une haine naturelle. Cet argument est complètement fallacieux, surtout lorsqu’on entend Padnos dire :

Ils font venir les jeunes enfants dans les salles de torture et les obligent à prendre part aux exactions. […] Ils leur disent que la personne qui pend du plafond est un ennemi de Dieu. Ils demandent aux enfants de les punir pour qu’ils ne deviennent pas comme eux.

Ces enfants de 6 ans, qui sont venus torturer Padnos en 2012, ont 19 ans aujourd’hui. Ils ont passé leur enfance à être conditionnés à la cruauté, à la haine des autres, au sadisme. Qu’est-ce que le « rebranding » opportuniste de Al-Julani peut faire sur de tels esprits ?

Selon Padnos, le massacre du 7 octobre procède du même endoctrinement. On ne provoque pas l’arrivée de milliers de personnes en terrain ennemi, pour commettre des exactions, des actes de cruauté, sans longue préparation, sans un endoctrinement de type sectaire. Pour Padnos, c’est ce que le monde occidental ne comprend pas.

Et il ne comprend pas qui est vraiment Al-Julani.

Al-Julani a tué toutes les personnes de son entourage qui étaient en désaccord avec lui. Il a tué des gens parce qu’ils pratiquaient une liturgie légèrement différente de la sienne ! [7]

Padnos estime que Al-Julani veut apporter l’harmonie en Syrie. Une harmonie autour de Allah. Toute personne ou groupe de personnes qui ne se soumettra pas à cette harmonie, sera éliminée.

Pour écouter l’interview de Padnos : https://podcasts.apple.com/il/podcast/they-tortured-him-for-years-now-they-rule-syria/id1570872415?i=1000680674476

Info n°4 : Israël, la cause de tous les malheurs du monde… Encore et toujours

Dans la série du naufrage de l’élite française[8], il devient difficile dans le paysage audiovisuel français mainstream, d’écouter un débat sur la Syrie sans intervention d’Agnès Levallois, vice-Présidente de IREMMO-Institut de Recherches et d’Études Méditerranée du Moyen-Orient.

Le 16 décembre, Agnès Levallois participait à un débat d’une quarantaine de minutes[9] sur la chute d’Assad et sur l’arrivée de HTS.

Sa toute première intervention en tout début d’émission fut retentissante.

L’élément qui me paraît le plus déstabilisateur aujourd’hui c’est le comportement d’Israël.[…] Depuis 1 semaine, Israël bombarde non-stop  dans des proportions absolument inimaginables la Syrie.[…] Tant que Bachar Al Assad était là, ça ne posait pas l’ombre d’un problème. Et là, cette volonté de détruire toutes les infrastructures militaires pose question puisque cela peut fragiliser les nouvelles autorités de Damas qui ont plutôt besoin […] dans un premier temps, si ce n’est d’être soutenus, qu’on ne leur mette pas des bâtons dans les roues dès le départ. […] L’élément vraiment déstabilisant de la région, de ce Proche-Orient aujourd’hui, c’est l’attitude d’Israël.

Si on comprend bien Agnès Levallois, le facteur principal de déstabilisation de la Syrie aujourd’hui, ce n’est pas l’arrivée d’islamistes au pouvoir et le risque qu’ils mettent la main sur l’arsenal de Assad.

Ce n’est pas le fait que les Musulmans chiites et alaouites soient pourchassés par les islamistes sunnites de HTS.

Ce n’est pas le fait que, ni les États-Unis, ni la Russie n’ont tenu leur engagement de détruire les stocks d’armes chimiques de Assad.

Ce n’est pas non plus la formidable plaque tournante de trafic de drogue que représente la Syrie,

Ce n’est pas le fait qu’il n’y ait aucun espoir que le renversement d’Assad débouche sur une démocratie.

Ce n’est pas le fait que la création même de la Syrie par les accords Sykes Picot en 1916 soit complètement artificielle et ne repose pas sur une nation mais sur un assemblage de populations diverses qui, pour certaines, se haïssent.

Ce n’est pas le fait que la Turquie occupe 9000 km2 de la Syrie, dans l’objectif d’y affronter leurs ennemis kurdes.

Ce n’est pas le fait que la Russie utilise la Syrie pour y déployer des bases militaires maritimes et aériennes.

Ce n’est pas le fait que l’Iran ayant perdu la colonne vertébrale logistique de son Axe de la résistance (contre Israël), va tout faire pour le récupérer, y compris par la force.

Non, pour Agnès Levallois, ce qui est l’élément le plus déstabilisateur pour la Syrie, aujourd’hui, c’est le fait qu’Israël, la seule démocratie stable dans la région, détruise toutes les armes, dont des armes de destruction massives, afin qu’elles ne tombent ni dans des mains ennemies d’Israël, ni dans celles de groupes qui voudraient perpétuer la tradition de massacres dans la région.

Israël, voilà l’élément perturbateur.

Il faut avouer que, sur un point, Agnès Levallois a raison. Si Israël n’avait pas affaibli et l’Iran et le Hezbollah, Assad serait aujourd’hui encore en place. Cette stabilité-là, Israël l’a effectivement ébranlée. Mais la perspicacité de Agnès Levallois ne fait pas référence à cette stabilité-là.

Alors bien sûr, des gens qui commettent des erreurs graves de raisonnement, surtout en géopolitique, on en trouve facilement. Mais lorsqu’ils constituent l’élite de la France, ça fait mal.

[1] https://w.wiki/CUFi

[2] Dans une précédente publication, je reprenais différentes déclarations de Al-Julani qu’il avait faites avant sa prise de pouvoir. https://frblogs.timesofisrael.com/mais-que-pense-le-nouvel-homme-fort-de-syrie/

[3] Ecouter l’interview de Theo Padnos à 14:50 sur https://podcasts.apple.com/il/podcast/they-tortured-him-for-years-now-they-rule-syria/id1570872415?i=1000680674476

[4] Sorte de repositionnement commercial d’une marque.

[5] Ibid. à 4 :00

[6] Ibid. à 17 :00

[7] Ibid. à 33 :11

[8] Voir https://frblogs.timesofisrael.com/le-naufrage-de-lelite-francaise/

[9] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/questions-du-soir-le-debat/chute-de-bachar-al-assad-la-bascule-est-elle-aussi-regionale-3651230

à propos de l'auteur
Laurent souhaiterait partager ses observations de la vie israélienne et française à travers son regard de Juif français devenu israélien en 2008. Il a pris l'habitude de regarder et analyser les phénomènes politiques, culturels, religieux, géopolitiques, sous un regard différent de celui qu'on a l'habitude de voir. En effet, avant d'arriver en Israël, il a vécu en France, en Allemagne, en Belgique et au Royaume Uni. Il observe les phénomènes humains avec un très large point de vue, puisant dans son expérience de vie et dans son désir d'écrire. Laurent a passé son enfance en Allemagne, fait ses études de management en Alsace et passé sa carrière professionnelle au Royaume-Uni, en France, en Belgique, en Israël.
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