La démagogie prend le pied sur la démocratie

© Stocklib / Agata G?adykowska
© Stocklib / Agata G?adykowska

La définition du mot démagogue a évolué avec le temps, et ce qui me semble être le plus adéquat sur ce qu’il se passe en Israël reste la définition anglaise : « Leader politique qui demande support en faisant appel à des désirs et des préjudices du peuple plutôt que d’user d’arguments rationnels ».

Une haine irrationnelle envers le Premier ministre s’est installée et a créé une atmosphère délétère en Israël depuis plus de deux ans. Le « rationnel » a été mis en demeure et les arguments a l’encontre du gouvernement et de Netanyahou ont été forgés dans une incohérence qui laissait très souvent les citoyens Israéliens pantois, sans voix et totalement abasourdis.

Le paroxysme de l’absurdité est atteint ces jours-ci avec la prise de pouvoir, en Israël, d’un duo d’homme politique qui a usé de cette démagogie à outrance. Quatre élections nationales ont prouvé à quatre reprises que le Premier ministre qui va s’installer à Balfour n’a pas la confiance de l’électorat Israélien mais le comble est que ce dernier a même perdu près de 70 % de son propre électorat qui souffrait déjà de modicité.

Pour la première fois depuis la création de l’État d’Israël, un Premier ministre perd sa base électorale avant même le premier jour de son entrée en fonction. La carte politique Israélienne est devenue ahurissante : avec 72 députés sur 120 qui se trouvent dans la droite idéologique Israélienne, le pays va être dirigé par un gouvernement profondément ancré dans la gauche et l’extrême gauche du fait des rivalités personnelles de trois politiciens frustrés.

Comment sont perçus les prochains Premiers ministres en rotation d’Israël.

Naftali Bennet : Bennet a reçu les faveurs de la presse israélienne pendant la dernière campagne électorale, parce qu’il a sous-entendu qu’il pourrait rejoindre le clan du « tout sauf Bibi ». Ce nouveau politicien, arrivé tout droit du monde du Hi-Tech, a cependant toujours été défini par la quasi-totalité de la gauche comme un fasciste, dangereux pour la démocratie[1] [2][3][4][5][6][7]. S’il est quand même évident que Bennet ne donne pas ni n’a jamais donné dans l’extrême droite, le fait que la stratosphère médiatique Israélienne a retourné sa veste à 180 degrés à son égard est d’un cynisme morbide. Elle rappelle la période où Ariel Sharon est subitement passé du statut d’assassin et de « boucher de Sabra et Chatila » a celui d’un homme de paix et d’amour dans les journaux israéliens après avoir annoncé vouloir démanteler la bande de Gaza.

Bennet n’a pas passé le seuil d’éligibilité en avril 2019 alors qu’il s’est présenté avec une formation pleine de promesses. Le 17 Septembre de la même année il est à la quatrième place d’une alliance avec 2 partis de droite qui ne reçoit que 7 mandats insignifiants dans le puzzle politique ingérable de ces élections. Le 2 mars 2020, nouvelles alliances avec 4 partis cette fois, mais qui échouent toujours avec 6 mandats.

Ces élections affichent alors une cacophonie totale pour cette nouvelle formation de droite avec des désistements, des démissions et des changements jusqu’à la dernière minute. Aux dernières élections, le 23 mars cette année, Bennet déçoit une nouvelle fois avec 7 mandats après avoir démenti sur toutes les plateformes médiatiques les accusations « mensongères, immondes et farfelues » d’un Premier ministre « en extase et sous pression de perdre les élections ». Netanyahou avait tout simplement dit pendant cette dernière campagne que Bennet formera, s’il en a la possibilité, un gouvernement avec Yair Lapid et le soutien des partis Arabes.

En réponse, Bennet a signé en direct devant les caméras, une attestation qui disait « qu’il ne formera jamais un gouvernement avec Lapid et le soutien d’un parti affilié aux frères musulmans ». On ne pouvait faire plus clair. Cette semaine, il a dû effacer tous les messages de ses comptes Twitter et Facebook qui sont autant de rappels dont se sont servis, entre autres, près de 70 % de ses propres électeurs pour lui rappeler ses engagements.

Yair Lapid : Lapid est perçu en Israël par beaucoup comme un opportuniste. Il a été ministre des Finances sous le gouvernement de Netanyahou (2013) et a laissé, après deux ans à ce poste, un goût assez amer. Le plus troublant a son sujet est le fait qu’il n’a même pas son baccalauréat même si son profil dans le site de la Knesset déclare qu’il a étudié à l’université de Tel Aviv sans diplôme.

Il n’y a pas de problèmes outre mesure d’être parlementaire sans études aucunes, mais nous parlons à présent de diriger un pays qui a l’un des taux de diplômes les plus élevés au monde et qui doit faire face à des problèmes d’une complexité extrême. Sa carrière professionnelle, façonnée dans son intégralité en tant que présentateur télé et journaliste populiste qui aimait faire la fête à Tel Aviv, est le seul bagage qu’il l’accompagnera en tant que Premier ministre.

Depuis qu’il a rejoint la politique en 2006, ses prises de position affirment souvent tout et son contraire sur les sujets qu’il aborde, mélangeant allègrement le chaud et le froid en fonction du public qui l’écoute et il est trop souvent rattrapé par les humoristes israéliens grâce à ses bourdes plus incultes que ridicules.

Comment Israël en est arrivé là ?

La faute est en grande partie due au vide politique que la gauche israélienne a créé aux débuts des années 2000. Cette gauche historique qui a su diriger le pays durant des décennies est aujourd’hui boudée par les Israéliens, essentiellement à cause des accords d’Oslo qui sont perçus comme une débâcle colossale. Ce vide a permis à une politique populiste et superficielle, en recherche de soi-même, de se présenter en tant qu’alternative à une droite solide, dirigée par un Premier ministre qui a su faire avancer le pays avec brio ces dix dernières années.

Les vestiges de la gauche, la droite que représente Bennet ou encore le centre non-défini de Lapid n’ont jamais été en mesure de créer l’alternative vers laquelle les détracteurs de Netanyahou récitaient l’angélus « tout sauf Bibi » depuis 1996. Il s’avère qu’au pays des miracles, même les prières réussissent à être entendues.

Il aura fallu quatre campagnes électorales sur une période de deux ans afin d’arriver à bout d’un Premier ministre diffamé de façon obsessionnelle pendant plus de 10 ans[8]. Après que toutes les alliances politiques d’un système parlementaire à la proportionnelle, qui s’avère être dépassé, ont échouées à neutraliser le Premier ministre, la dernière infamie est d’installer le chef mégalomane d’un parti insignifiant de 7 mandats à la tête d’un patchwork qui relève de la science-fiction.

Comment imaginer que des députés « néo frères musulmans », des extrémistes de gauche, des centristes pragmatistes, des opportunistes et des « anciens fascistes » puissent espérer faire avancer, ensemble, une cause commune ? A fortiori un pays ?

[1] Gila Livni-Zamir 24 Mar 2019 : « Une nouvelle droite, le même fascisme » : https://www.haaretz.co.il/opinions/.premium-1.7044182

[2] Tsvi Barel 24 Jul 2019. « Il existe un fascisme libéral » : https://www.haaretz.co.il/opinions/.premium-1.7566087

[3] Rogel Alper 27 Aug 15 : « Bennet est un fasciste mais tout va bien » : https://www.haaretz.co.il/gallery/television/tv-review/.premium-1.2717276

[4] Zeev Sternel 7 Jul 16 : « La naissance d’un fasciste » : https://www.haaretz.co.il/opinions/1.3000104

[5] B. Michael 21 Sep 16 : Jeux de mot en hébreu entre religion et fascisme : https://www.haaretz.co.il/opinions/.premium-1.3073891

[6] Matti Golan 22 Avr 18 : « Se mesurer au fascisme » : https://www.globes.co.il/news/article.aspx?did=1001232478

[7] Raanan Shaked 3 Jan 18 : « Le plus grand fasciste de tous les temps en Israël » : https://www.maariv.co.il/news/politics/Article-616460

[8] Le dernier exemple illustrant l’antinomie effarante entre les réussites de Netanyahou et leur couverture médiatique en Israël a été la gestion du Covid19. Pour les journaux qui fixent le ton en Israël, la gestion Israélienne a été une « débandade retentissante » (TheMarker Jan 21), un « échec de la morale élémentaire » (Calcalist Jan 21), l’occasion de passer en revue un « décompte des 70 désastres de la gestion du Covid » (Shakuf et Ynet), une « chronique d’une débâcle » (Kan11) et évidemment l’édito du Haaretz (sept 20) qui titre carrément « Le désastre du Covid de Netanyahou ». En face de cette avalanche israélienne a l’encontre de Netanyahou, le classement Bloomberg positionne Israël a la quatrième place mondiale pour la qualité de la gestion de cette crise après Singapour, la Nouvelle Zélande et l’Australie (2 juin 21).

à propos de l'auteur
Journaliste, chimiste, traducteur et ingénieur, Bruno J. Melki utilise une approche scientifique dans ses recherches journalistique afin de présenter la réalité d’un des conflits les plus médiatisé, mais aussi des plus falsifié, de l’histoire contemporaine. Après avoir poursuivi des études de chimie, de statistiques et avoir travaillé en recherche pendant plusieurs années à l’Université de Jérusalem, Bruno J. Melki rejoint le monde de la haute technologie Israélienne. Il publia en parallèle une chronique économique hebdomadaire en Hébreu dans Makor Rishon et traduisit le livre de Ben-Dror Yemini : L’Industrie du Mensonge.
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