Jacques et André Schiffrin, princes de l’édition (I)

Livres anciens / Heurtelions via Wikimedia Commons
Livres anciens / Heurtelions via Wikimedia Commons

« Monsieur, je dois renoncer à votre collaboration… »

I. La Pléiade, prestige de l’édition

Qui a oublié son premier livre publié dans la Pléiade, son premier auteur sous la célèbre jaquette ? Il fut un temps où l’intégrale de Montaigne, Proust ou Balzac dans cette collection constituait un cadeau de choix pour les vingt ans d’un étudiant. Saint-Exupéry trouvait sa place dans un sac à dos, en partance pour une île déserte… ou pour le kibboutz. Qui n’a pas, parmi ses amis, un collectionneur qui aime à contempler les titres des œuvres complètes sous le rhodoïd protecteur avant d’en choisir un pour un dimanche au coin du feu ? Bientôt centenaire, la collection n’a pas pris une ride. Elle reste le fleuron des éditions Gallimard. 

Son créateur, Jacques Schiffrin, a fait partie des 2000 personnes pourchassées qui ont eu la vie sauve grâce à Varian Fry (1)

« Monsieur, 

Réorganisant sur des bases nouvelles notre maison d’édition, je dois renoncer à votre collaboration à la fabrication de la collection ‘Bibliothèque de la Pléiade’. Il est entendu que votre compte sera réglé selon les termes de notre contrat. Veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments distingués. (2)»

Trois phrases suffirent à Gaston Gallimard, le 5 novembre 1940,  pour signifier à son collaborateur, Jacques Schiffrin, qu’il ne faisait plus partie de la célèbre « maison ». La lettre était à l’en-tête de la LIBRAIRIE GALLIMARD, et le nom de Gaston Gallimard figurait au bas de la missive en tant qu’Administrateur-Délégué(3). Il se peut toutefois qu’elle ait été signée par Raymond, son frère.  

En juillet, encore mobilisé, le directeur de la collection avait appris, comme 7000 autres Juifs français, qu’il avait été déchu de sa nationalité (acquise en 1927). La mesure touchait aussi le petit André, né en 1935 à Paris : père et fils étaient désormais apatrides, et visés, comme tant d’autres, par l’article 19 de la Convention d’armistice signée entre Pétain et Hitler.

Puis le 18  octobre 1940, une semaine avant la poignée de main de Montoire, le décret sur le «  statut des Juifs » parut au Journal officiel. Désormais la fonction publique et les professions liées à la presse, la médecine, le droit, le droit, l’enseignement, et l’édition étaient interdites aux Juifs ; une « ordonnance d’aryanisation » plaçait sous séquestre les biens juifs. L’appartement des Schiffrin à Paris en faisaient partie.

« Aryaniser »

Après la déclaration de guerre, craignant que Paris soit bombardé, Gallimard s’était transporté dans une de ses propriétés près de Granville en emmenant une partie de ses employés avec leurs familles. Réformé pour raison de santé, Schiffrin en fut informé par Roger Martin du Gard qu’il croisa au siège parisien déserté. Il alla donc les rejoindre six mois plus tard dans le village de Sartilly, logeant dans des conditions précaires avec sa femme Simone et leur enfant. 

Mais à la signature de l’armistice, la « maison » s’empressa de plier bagages pour rejoindre la « zone libre », avec Jean Paulhan, le comptable, les chauffeurs et leurs femmes, plantant là les Schiffrin. C’est donc dans une auberge de la baie du Mont Saint-Michel où ils avaient trouvé refuge que Schiffrin reçut sa lettre de licenciement. Gallimard avait ainsi choisi sa voie.

« Monsieur, réorganisant sur des bases nouvelles notre maison… » En effet, Gallimard réfléchissait depuis le mois de juin 1940 à « réorganiser [la] maison ». En octobre 1940,  les services de l’ambassade avaient critiqué la présence au catalogue de Juifs et d’opposants au nazisme, et pointé celle du « Juif Jacques Schiffrin » parmi ses membres ; il fallait « aryaniser ». En novembre, l’entreprise avait été mise sous scellés. Dans un courrier à un auteur belge, Jean Paulhan dit envisager d’abandonner la direction de la Nouvelle Revue Française, la célèbre NRF, « cédée » à « l’autorité occupante »(4), pour prendre la tête de la Pléiade. Un mois plus tard, l’affaire était réglée : avec la bénédiction de l’ambassadeur Otto Abetz, ami de Drieu la Rochelle, celui-ci allait codiriger la NRF avec Jean Paulhan, lequel pouvait ainsi s’asseoir dans le fauteuil de Schiffrin à la tête de la Pléiade.

Aussi en adressant cette lettre le 5 novembre au directeur de la Pléiade, Gaston Gallimard disait vrai : il réfléchissait à « réorganiser la maison ». Jacques Schiffrin ne se faisait plus vraiment d’illusions : il avait exprimé déjà à son imprimeur sa crainte de perdre son poste.

A 38 ans, Jacques Schiffrin n’en était pas à son premier coup dur.

Né en 1892 à Bakou, aujourd’hui capitale de l’Azerbaïdjan, Schiffrin était un juif russe que la Révolution bolchevique avait dépossédé de la récente fortune paternelle. Il avait dû quitter Genève, où il faisait ses études de droit, pour Florence, où il s’était formé à l’édition d’art auprès du spécialiste de la Renaissance italienne, Bernard Berenson, rencontrant au passage Peggy Guggenheim(5)

Quelques années plus tard, il balade sa silhouette longiligne à Paris, où il crée les Éditions de la Pléiade/J. Schiffrin & Cie(6) — en référence à la Pushkinskaia pleiada et à Ronsard. En 1923, il traduit avec André Gide quatre contes de Pouchkine, dont La Dame de pique(7). Traduire Pouchkine, poète et romancier, exige délicatesse et précision, élégance et rigueur, mais aussi une double culture solide. Nul doute que les échanges entre Gide et Schiffrin furent nombreux et fructueux. Il en résulta une amitié à toute épreuve.

La jeune maison d’édition publie des traductions d’auteur. Ainsi se succèdent Premier amour de Tourgueniev, L’Éternel Mari de Dostoïevski, Le Portrait de Nicolas Gogol. Le catalogue d’une bibliothèque européenne idéale s’élabore, dans laquelle tous les grands trouvent leur place : Goethe, avec le Faust (traduit par Gérard de Nerval),  E.T.A. Hoffmann, Heinrich Heine, L’Enfer de Dante ; mais aussi  Shakespeare, présenté par Valéry Larbaud, et les Nouvelles exemplaires de Cervantès, traduites par Jean Cassou… 

Des Français contemporains succèdent aux grands classiques avec Essai sur Montaigne et Œdipe, de Gide, et Les Clés de la mort, de Julien Green. De même que Gide et Roger Martin du Gard (Nobel 1937), l’écrivain franco-américain restera un ami fidèle. 

Une collection de prestige aux éditions Gallimard 

En 1931, Schiffrin crée la Bibliothèque de la Pléiade qui publie des œuvres complètes ou des anthologies du répertoire classique, avec près de 2000 pages sur papier bible reliées plein cuir, couverture souple couleur miel, dorures, typographie soignée, l’éditeur avait adopté un petit format pour un plus grand confort de lecture — la qualité à un prix abordable(8).

« Charles Baudelaire. Œuvres, I. Éd. J. Schiffrin (10 septembre 1931) » Tel est, sur le site de la Pléiade, le premier titre de la collection qui allait révolutionner le concept de l’édition. Racine suivit, puis Voltaire, Stendhal et Poe (dans la traduction de Baudelaire), Laclos et Musset. 

Le succès est immédiat, mais Schiffrin est à court de capitaux. Gide intercède auprès de Gaston Gallimard qui met deux ans à se décider car il ne voit pas ce que cette collection a  de « remarquable(9) ». En 1933, la jeune maison est finalement intégrée par Gallimard sous la forme de la Bibliothèque de la Pléiade, dont Jacques Shiffrin est le directeur avec un contrat de trois ans renouvelable. La prestigieuse collection devient un fleuron des éditions Gallimard. Cependant en 1937, malgré un succès grandissant, Schiffrin n’a plus qu’un contrat de droits d’auteur fixé à 3 pour cent. 

Comment Gide a sauvé la vie à la famille Schiffrin

A la fin de l’année 1940, Varian Fry sait que ses jours à Marseille sont comptés puisque le consulat américain refuse de proroger son visa. Juste avant Noël, il se rend à Nice pour contacter deux intellectuels allemands, Alfred Neumann et Theodore Wolff, ainsi que deux Français, Gide et Matisse, lesquels figurent sur la liste élaborée à New York. Accompagné de deux membres du Centre américain de secours, il passe la nuit dans la villa de l’historien et poète roumain, Valeriu Marcu. 

Le lendemain, ils rencontrent dans le bus André Malraux, qui s’est évadé  d’un camp de prisonniers de guerre. Il habite à Hyères avec sa femme et son fils, et se rend à Cabris pour voir Gide. Il travaille à un roman et n’entend pas quitter la France. 

Le trio commence par aller voir les deux Allemands réfugiés à Nice, sans succès : l’un veut attendre ses papiers, l’autre préfère mourir que d’abandonner ses livres sur la promenade des Anglais. 

Cabris est situé sur les hauteurs de Grasse. Pour s’y  rendre ils prennent un car qui fonctionne au gazogène, un appareil qui met en joie Varian Fry, dont l ‘humour se déchaîne : l’engin permet d’obtenir, explique-t-il, « un mélange explosif en faisant brûler du bois ou du charbon de bois dans une énorme chaudière fixée à l’arrière du véhicule ou tirée en remorque ». Il fait un récit décapant de l’expérience(10) : « Tantôt ça marche et tantôt ça ne marche pas, mais il y a une chose sur laquelle on peut pratiquement toujours compter avec le gazogène, c’est la panne… » Comme celle-ci survient inévitablement au pied de la première côte un peu raide, les passagers descendent pendant que le chauffeur s’active. Quand il parvient à redémarrer, tout ce petit monde le suit à pied « jusqu’à ce que le véhicule parvienne en terrain plat, où il pourra faire une pause en attendant qu’ils le rattrapent. »

A Cabris, ils trouvent un Gide déprimé, il n’arrive pas à écrire, tout juste tient-il son Journal. Il passe le plus clair de son temps à relire Dickens. Il partage avec Roger Martin du Gard les lettres désespérées qu’il reçoit de Jacques Schiffrin, toujours coincé dans la Manche. Il n’a plus d’argent et ne sait plus à quelle porte frapper pour avoir des papiers, plein de dégoût et d’angoisse. 

Ses visiteurs proposent à Gide de partir, mais le grand maître des lettres françaises refuse de quitter la France. Il leur montre la liste Otto, établie en septembre par les éditeurs français  pour « contribuer à une atmosphère plus saine ». Aucun de ses livres n’y figure, mais il y a tout Bernanos et tout Malraux, remarque-t-il. 

En revanche, Gide remet à Varian Fry le nom de Jacques Schiffrin, son éditeur et son ami. 

Ils prennent congé et se rendent chez Matisse. 

Le peintre habite un appartement du luxueux l’hôtel Regina, dans le quartier protégé de Cimiez, au centre de Nice. Entouré de ses sculptures et de ses masques africains, de plantes et d’oiseaux tropicaux, il ne voit pas pourquoi il partirait : il est français. Lydia Délectorskaia lui prépare ses couleurs, et Dina Vierny est venue en visite, expédiée de Banyuls par Maillol. A soixante-et-onze ans, le « doyen de l’art dégénéré » n’entend rien changer à la vie. 

A la fin de la guerre, il apprend que sa femme Amélie, dont il s’est séparé depuis peu, a été arrêtée et relâchée par la Gestapo, tandis que sa fille Marguerite, qui a été torturée, est défigurée. 

« Un coup de téléphone vient de me prévenir… »

Munis de faux papiers, Jacques, Simone et André Schiffrin réussissent enfin à quitter le port de Saint-Jean-le-Thomas dans la Manche. En avril 1941, ils sont à Saint-Tropez. Entre les refus et les fausses promesses, Jacques ne sait plus de quel côté se tourner. Il cherche à tout prix un moyen d’échapper au piège. Il doit se procurer d’autres  papiers, des visas, des billets, mais il n’a plus d’argent, et Gallimard fait la sourde oreille. 

Une tension extrême sous-tend ses lettres à Gide. « Minouche veut toujours sortir, » écrit-il. Puis : « Pendant que je vous écris, Minouche chante à tue-tête, » précise-t-il. Minouche, c’est le petit André. On sent l’épuisement de cet homme malade (il souffre d’emphysème), et son angoisse, car il faut se cacher. On comprend qu’ils vivent dans un endroit exigu et qu’il ne peut se concentrer alors que l’enfant a besoin de bouger et de sortir. 

Comme Gide s’en confie à Roger Martin du Gard, les frères Gallimard sont aux abonnés absents. Depuis la fin de 1940, ils résident à l’Hôtel Cavendish, un palace situé à deux pas de la Croisette et du bord de mer, fort occupés par les promenades en voilier. Mais, d’après Raymond Gallimard, ils ne disposent pas de sommes suffisantes, à Cannes. 

« Heureusement, nous avons été mis en contact avec l’héroïque Varian Fry, probablement par l’intermédiaire de Gide, » raconte André Schiffrin dans ses souvenirs .

Enfin, le 11 mai 1941, Schiffrin reçoit un appel de Marseille. Il n’ose y croire. Il a frappé à tellement de portes, en vain, il craint une autre désillusion. « Il est 11h et un coup de téléphone vient de me prévenir que peut-être un autre coup de téléphone nous apportera un solution demain, » écrit-il à Gide. Ils pourraient partir en Amérique et pour les Antilles par le bateau qui quitte Marseille le 15 mai. Est-ce sérieux ? 

Après tant d’espoirs déçus, Schiffrin est pétri d’angoisse. L’appel émanait du CAS, à Marseille, alors qu’il n’a jamais rencontré Fry.

(1) « Livrer sur demande… » Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941) , pp 266 et 464-465. Traduit de l’anglais par Edith Ochs. Postface et glossaire de Charles Jacquier. En annexe, 4 articles publiés par Varian Fry entre 1935 et 1943.

(2) « La Pléiade, une légende dorée », par Thierry Discepolo, Le Monde diplomatique, fév. 2021.

(3) Jacques Schiffrin : A Publisher in Exile, from Pléiade to Pantheon, par Amos Reichman (Avant-propos de Robert O. Paxton), 2019, Columbia University Press, 220 pages

(4) D’après le site du Cercle de la Pléiade. http://www.la-pleiade.fr/La-vie-de-la-Pleiade/La-collection

(5) Peggy Guggenheim fait partie des bienfaitrices qui ont financé le Centre américain de secours, créé par Varian Fry à Marseille.Site du Cercle de la Pléiade.

(6) Leur traduction du Coup de pistolet de feu Ivan Pétrovitch Bielkine et autres récits, de même que celle de La Dame de pique sont toujours disponibles sur le site de la FNAC, de même qu’une édition bilingue de cette dernière.

(7) Jacques Schiffrin : A Publisher in Exile, from Pléiade to Pantheon, d’Amos Reichman (Avant-propos de Robert O. Paxton) 2019, Columbia University Press.

(8) La Pléiade, une légende dorée, par Thierry Discepolo, Le Monde diplomatique, fév. 2021.

(9) « Livrer sur demande… », par Varian Fry (déjà cité plus haut). P. 178

(10) Allers-retours, Paris-New-York. Une éducation politique, André Schiffrin, traduit de l’anglais par traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi 2007.

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et se consacre plus particulièrement, depuis quelques années, aux questions touchant à l'antisémitisme. Blogueuse au Huffington Post et collaboratrice à Causeur, Edith est également auteur, ayant écrit notamment (avec Bernard Nantet) "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et en Poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice (près de 200 romans traduits de l'anglais) et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
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