Jacques et André Schiffrin, princes de l’édition (II)

© Stocklib / Andrei Metelev
© Stocklib / Andrei Metelev

II. Paris-New York en 100 jours

En février 1940, l’éditeur Jacques Schiffrin a dû quitter Paris avec sa femme Simone et le petit André. Il a perdu son poste chez Gallimard en vertu des lois d’aryanisation. Ils doivent se cacher, fuir, aller de place en place, payer l’hôtel, payer les faux papiers, payer les billets… Leur seule issue, c’est un départ vers l’Amérique, mais comment ? Grâce à André Gide, Varian Fry vient à leur secours.

« Ce pauvre Schiffrin qui se noie en rade de Casablanca »

Et en effet, ils embarquent trois jours plus tard sur le Wyoming. Mais catastrophe, alors que le bateau devait filer vers Gibraltar, les autorités françaises font débarquer tout le monde à Casablanca. 

Ceux qui ont vu le film éponyme de Michael Curtiz ont une idée de l’atmosphère qui régnait dans la capitale marocaine. « Nous étions de nouveau coincés, et cela sans espoir puisque, comme le savent tous ceux qui ont vu Casablanca, la ville était encore sous le contrôle du gouvernement de Vichy. Sous prétexte de pénurie de chambre d’hôtel, tous les immigrés au Maroc étaient forcés de rester dans des camps d’internement dans le désert, » raconte encore André. 

De nouveau, Gide intervient, et ils seront hébergés par le poète Jean Denoël. Celui-ci, installé dans la capitale marocaine, édite Fontaine, une revue de poésie qui s’oppose dès août 1940 à la Révolution nationale. Mais il faut racheter de nouveaux billets alors que Jacques n’a presque plus d’argent, et les armateurs font payer la traversée à prix d’or. 

L’attente va durer trois longs mois. Gide écrit le 18 juin à Jean Schlumberger (cofondateur de la NRF), à propos du « pauvre Schiffrin qui se noie en rade de Casablanca. » Il fait allusion à une « dépêche télégraphique du 13 » à l’Hôtel Cavendish, restée sans réponse. Ce sera Gide, pour finir, qui mettra la main à la poche pour que Schiffrin puisse acheter les trois billets de bateau : « Si j’ai offert simplement de me substituer à lui [Gallimard], c’est pour gagner du temps car vous aviez un besoin urgent de la somme…. »

Enfin le 20 août 1941, la famille débarque à New York. « Après cent jours d’un périple entre la Manche, le midi, le Maroc et l’Amérique, ayant quitté Paris en décembre […] » note Julien Green à la date du 4 septembre dans son Journal. L’éditeur lui paraît très marqué. « Une partie du voyage s’est faite à fond de cale… » précise-t-il.

Pantheon Books, père et fils

A Paris, Jean Paulhan est toujours à la tête de La Pléiade, mais il ne serait pas mécontent de voir Schiffrin reprendre les rênes. Cependant les frères Gallimard restent sur la réserve et se gardent de toute proposition. 

L’élégance n’est pas toujours de mise en affaires. Quand l’ancien éditeur français envisage de lancer à New York, avec ses propres deniers, une « version américaine de la Pléiade », les frères Gallimard menacent de couper ses droits d’auteur des deux tiers(1). Il crée donc sa propre maison en 1942 avec un autre réfugié, l’éditeur allemand Kurt Wolff (éditeur de Kafka) et sa femme Helen (également sauvés par Fry). Sans attendre, il publie The Silence of the Sea (Le Silence de la mer), de Vercors, Jacques Maritain, Breton, Nadia Boulanger…. tous ces Français de New-York. 

Après deux années de vaches maigres, Jacques Schiffrin entre à Pantheon Books où il publie Pasternak, Lampedusa, Günter Grass, mais encore Gide, Malraux, Sartre et tous ces grands auteurs français qu’il publiait à Paris et qu’avant guerre, il appelait ses amis. 

La maison américaine s’affirme par sa qualité et s’installe vite dans la cour des grands. Après La culture européenne vient de prendre pied sous le ciel newyorkais. Une aubaine pour les éditeurs français ? On  peut alors se demander pourquoi Gallimard refuse, en 1949, de lui céder pour Pantheon les droits de l’Anthologie de la poésie française préfacée par Gide, que la NRF vient de publier.

Même s’il continue de se battre, ses forces lâchent. Au lieu de traverser l’Atlantique, il préfère envoyer son fils en éclaireur. L’adolescent séjourne donc chez Gide, presque octogénaire, à Juan-les-Pins, et visite Nice avec Roger Martin du Gard qu’il décrit comme « chaleureux, amical et très accessible ». « Plus tard, je pris conscience que j’avais été la colombe envoyée depuis l’Arche de Noé pour voir ce qui restait de vie sur le continent après le déluge. Je revins avec le rameau d’olivier de l’amitié de Gide», écrit-il.

Il est vrai que l’atmosphère n’est pas au beau fixe avec Gallimard. Schiffrin supplie qu’on lui verse son dû: « Tout est bon pour qui gagne si peu. » La « maison » lui propose une « solution élégante, satisfaisante pour vous, (…) née dans un pur climat d’amitié : (…) mettre à votre disposition 500.000 francs(2) français annuels, votre vie durant. » Une semaine plus tard, il meurt.(3) »

Miné par les épreuves, Jacques Schiffrin, grand serviteur de la littérature, disparaît en 1950. Son fils André lui succèdera à la tête de Pantheon Books pendant vingt ans, publiant Michel Foucault, Marguerite Duras et Simone de Beauvoir, avant d’être poussé vers la sortie. 

La presse française crie alors au scandale : c’est la fin de la Littérature — avec un « L » majuscule, au sens noble. Désormais, disait-on, le profit va primer sur la qualité, on va publier des blockbusters plutôt que des chefs d’œuvre. On dénonçait l’intrusion de l’argent et de Wall Street dans le monde de la pensée, dans le royaume de l’intelligence.

Que partage-t-on à travers la littérature ? Nos rêves, peut-être ? Nos cheminements, nos pensées, nos espoirs… rêver, apprendre, réfléchir, s’évader, oublier… Art ou commerce ? Art commercial ? Schiffrin père et fils furent d’inlassables passeurs de culture. Jacques, le père, semblait croire que les hommes pouvaient apprendre à mieux se connaître par les livres. André disait que la lecture était un droit fondamental de l’homme.

Après son éviction de la maison que son père avait dirigée avant lui, André Schiffrin créa The New Press, une entreprise à but non lucratif, et partagea bientôt son temps entre New York et Paris. Puis il publia L’Edition sans éditeurs(4), plaidant pour que l’édition soit un bien commun, échappant aux règles de la rentabilité du capitalisme.

« Laissez-moi, cher Gide… »

Ce n’est pas sans tristesse qu’on notera quelques faiblesses même dans le cœur des grands. Dans l’édition de son Journal, Julien Green note  la réaction pour le moins « curieuse » de Gide au moment de la mort de Jacques Schiffrin : « C’est le seul Juif pour qui j’aie eu de l’affection. » Pour adoucir ce propos, il faut lire ces lignes que Simone Schiffrin écrivit à leur fidèle ami après la mort de son mari : 

« Son vœu le plus cher était de vous revoir. (…) Et moi qui depuis mars 1948 savais, j’ai entretenu chez lui le sentiment que nous arriverions à aller en France et qu’il vous reverrait. (…) Je crois, que vous ayez connu André, a été pour Schiffrin une grande joie et la lettre que vous lui avez écrite après avoir si bien fait la connaissance d’André était une des choses qui le rendait et très heureux et très fier.

 Laissez-moi, cher Gide, vous remercier pour cela et pour tout ce que vous lui avez donné dans la vie.(5) »

(1) Jacques Schiffrin : A Publisher in Exile, from Pléiade to Pantheon, par Amos Reichman, préface de Robert O. Paxton, 2019, Columbia University Press, 220 p. Le livre ne semble pas avoir été publié en français pour le moment.

(2) Ce sont  bien entendu 500000 anciens francs français à convertir en euros. Le franc a été dévalué plusieurs fois avant de passer au nouveau franc sous De Gaulle, en 1958.

(3) Légende dorée, par Thierry Discepolo. Le Monde diplomatique, février 2021.

(4) La Fabrique, 1999.

(5) André Gide et Jacques Schiffrin Correspondance 1922-1950 Edition établie par Alban Cerisier. Gallimard, «les Cahiers de la NRF», 366 pp., 29,50 euros.

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et se consacre plus particulièrement, depuis quelques années, aux questions touchant à l'antisémitisme. Blogueuse au Huffington Post et collaboratrice à Causeur, Edith est également auteur, ayant écrit notamment (avec Bernard Nantet) "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et en Poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice (près de 200 romans traduits de l'anglais) et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
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