J-11 : Qui est le petit télégraphiste de l’OTAN ?

© Stocklib / bumbledee
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Malgré l’invasion du Donbass, en 2014, l’Europe n’a pas livré d’armes à l’Ukraine pour ménager la susceptibilité du pays frère. L’Ostpolitik mise en place par Willy Brandt et poursuivie par Angela Merkel était restée de rigueur.

Depuis onze jours, Zelensky ne cesse d’appeler les Occidentaux à l’aide. Si son pays perd cette guerre, dit-il, la Russie s’attaquera au reste de l’Europe de l’Est, à commencer par les pays baltes, pour arriver « jusqu’au mur de Berlin ». Quarante ans après la chute de l’URSS, l’Ukraine mène contre l’envahisseur une guerre de libération, une guerre fondatrice.

Combien faut-il d’années, de décennies, de siècles pour qu’un pays se libère du joug de son oppresseur ? Combien d’années pour qu’un esclave se libère de son maître ?

Où est passé, au XXIe siècle, le fameux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

La Blitzkrieg, échec et mat

Poutine préparait sans doute cette opération de longue date. Sans doute rêvait-il d’une Blitzkrieg, comme on l’a dit, une guerre éclair. Il s’imaginait apparemment qu’il ne ferait qu’une bouchée de l’Ukraine. L’affaire serait vite bouclée, de sorte que l’Europe, le monde — « en état de sidération » comme on a dit — seraient mis devant le fait accompli. Il savait bien que face à la menace d’une guerre généralisée, personne ne bougerait.

Le 26 février, deux jours après avoir envahi l’Ukraine, Poutine a mis en garde la Finlande et la Suède : ces deux pays devaient s’attendre à de « graves conséquences » s’ils s’avisaient de rejoindre l’OTAN. Les pays Baltes, la Pologne, la Moldavie, également voisins de la Fédération de Russie, furent inclus dans la menace.

Pour finir, le maître du Kremlin n’a pas hésité à brandir la menace nucléaire.

Une semaine plus tard, ses troupes donnaient l’assaut à la centrale nucléaire de Zaporijja, déclenchant un incendie en balançant une bombe à proximité, ce qui nous donna à tous des sueurs froides. A l’heure actuelle, les Russes proposent d’évacuer la population de Marioupol sur… Zaporijja.

Provocations 

Le 2 mars dernier, l’aviation russe a violé encore une fois l’espace aérien de la Suède. Ce jour-là, la Suède et la Finlande se livraient à des exercices militaires sur Gotland, une île suédoise de la Baltique. Alors que les ministres de la défense suédois et finlandais se trouvaient sur le tarmac, quatre avions russes ont décollé de Kaliningrad (sur l’autre rive de la Baltique) pour survoler le seul aéroport de l’île.

Cette incursion fait suite à une succession d’autres. Ainsi, en janvier 2019, un avion de reconnaissance russe IL-20 escorté de deux Sukhoi Su-27, des avions de chasse, est passé au sud de la ville de Karlshamn, non loin de Malmö. La Russie a de nouveau prétexté une erreur de pilotage. Mais ces exercices allaient visiblement de pair avec une intensification de l’activité militaire russe en mer Baltique qui s’est fait remarquer par ses provocations.

Et ce n’était pas pour la parade.

Jusqu’à ce mois de janvier 2022, où on a signalé des manœuvres de l’armée russe à la frontière ukrainienne, sous le regard médusé des observateurs de l’OTAN. 20 bateaux de guerre, des parachutistes en Biélorussie… (Newsweek). Bref, juste un entraînement.

Voisins de la Finlande

« Finlandiser l’Ukraine ? Quels sont les crétins qui parlent encore de « finlandisation » ? s’exclame mon amie finlandaise. L’Ukraine est libre, martèle-t-elle. Le terme de « finlandisation » fait partie de l’histoire. Et il appartient à une période extrêmement pénible pour la Finlande. »

Ça, c’est parce qu’on entendait certains prôner la « finlandisation » de l’Ukraine : « Si l’Ukraine avait fait comme la Finlande, elle n’en serait pas là. »

C’est faux.

Les Finlandais, qui ont appris à observer leurs voisins russes et ne sont pas dans l’angélisme, n’ont jamais supprimé le service militaire. Depuis quelques années ils multiplient les périodes d’entraînement militaire. Et désormais, les réservistes sont appelés à y participer.

Qui peut, mieux que les Finlandais, comprendre ce que vivent les Ukrainiens aujourd’hui ?

Moitié moins grande que la France, la Finlande a de tous temps été un territoire disputé par la Suède et la Russie, une situation guère confortable. Mais le pays n’est pas seulement celui du tourisme pour son art de vivre et ses paysages, avec une multitude de lacs et d’îles à la hauteur du cercle arctique.

Avec ses immenses forêts de pins, le pays a gagné chèrement son indépendance de la Russie tsariste en 1917.

Vingt ans plus tard, l’une des clauses secrètes de l’accord germano-soviétique étant de laisser les mains libres à Staline sur la Finlande, celui-ci attaque le pays le 30 novembre 1939 (Guerre d’hiver). A la rupture du pacte, les Finlandais se retrouvent de fait dans le camp des Allemands, qui refusent de se retirer malgré un ultimatum finlandais et se vengent en répandant ruines et destructions. L’URSS vainqueur fera néanmoins payer au pays cet épisode tragique, en mettant la main sur la Carélie orientale.

Pays frontalier et zone tampon

L’acquisition des îles finlandaises a une importance stratégique dans la région, et elle est, pour des raisons de sécurité, interdite à tout ressortissant russe. Comment contourner la loi quand on est russe ?

Igor Kesaev est un oligarque russe de 54 ans, un « roi du tabac » qui dispose d’un de ces golden passports qui s’achètent à prix d’or à Chypre. Il est également négociant d’armes. En outre, non seulement il entretient des relations avec la mafia, mais il est lié aux services secrets russes.

En 2020, Kesaev s’est offert une île dans l’est de la Finlande grâce à son précieux passeport chypriote. Il y a même fait construire une maison et une piste d’atterrissage, ce qui n’était pas prévu au contrat.

Un cas semblable avait été repéré en 2018 par l’ONG Euroactive. Un mystérieux oligarque russe Pavel Melkinov avait acheté une poignée d’îlots dans l’archipel de Turku, dont celui de Sakkiluoto. Il s’était lancé dans de multiples aménagements, avec 9 appontements, un héliport, une piscine camouflée, une flopée d’antennes paraboliques et des bâtiments qui font penser à des casernes. Officiellement, accusé de blanchiment d’argent, Melkinov a été contraint de revendre.

Mais sous le manteau, il se dit que l’entreprise russe achetait des avant-postes pour les services secrets russes.

Depuis cet épisode, la défense finlandaise a établi une zone d’interdiction de vol autour de la région.

Poutine, « meilleur propagandiste » pour l’OTAN

Alors que le mois dernier, Sanna Marin, Première ministre finlandaise, avait déclaré qu’il était fort peu probable que la Finlande demande à entrer dans l’OTAN, la situation a évolué : l’invasion de l’Ukraine a changé la teneur du débat, estime-t-elle.

De son côté, au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, la Moldavie a déposé sa demande pour son intégration à l’Union européenne, comme l’a annoncé Maia Sandu, Présidente de ce pays voisin.

Quant à la Pologne et aux pays Baltes, ils sont déjà membres de l’OTAN.

A ceux qui ont traité la France de « petit télégraphiste » des Américains, n’est-ce pas Poutine dont l’action pousse aujourd’hui des pays non membres à demander d’urgence leur adhésion à l’Organisation du traité de l’Atlantique de Nord ?

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et se consacre plus particulièrement, depuis quelques années, aux questions touchant à l'antisémitisme. Blogueuse au Huffington Post et collaboratrice à Causeur, Edith est également auteur, ayant écrit notamment (avec Bernard Nantet) "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et en Poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice (près de 200 romans traduits de l'anglais) et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
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