Il était une fois la Révolution Folon
Le Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration présente l’exposition « Folon, un rêveur engagé », jusqu’au 3 juillet 2022, à la Villa Greiner. Joffrey Roubinet , a accepté, à cette occasion, de répondre à mes questions.
Pourquoi Ungerer a-t-il crée ce musée en 2007, dans la Villa Greiner, qui fut le siège de la radiodiffusion ?
Joffrey Roubinet: La villa Greiner est une demeure bourgeoise construite dans les années 1880 aux abords de la place de la République, en pleine période allemande donc. Les plans pour cette villa et sa jumelle mitoyenne, la villa Mathis, ont été dessinés par Salomon Revel, un architecte parisien d’origine alsacienne pour les frères notaires Alfred et Emile Ritleng. Le style architectural tranche avec les bâtiments impériaux allemands qui l’entourent ! Dans un style léger, en partie néo-classique et néo-Renaissance, et pour une autre partie néo-baroque, la villa évoque davantage un hôtel particulier français qu’une demeure de style plus germanique. Un tel lieu dans un quartier allemand reflète particulièrement bien le lien entre la France et l’Allemagne que Tomi Ungerer s’est attaché à défendre. De plus, le Dr Greiner, propriétaire de la villa à partir de 1902, y accueille, toujours en pleine période allemande, un certain nombre d’officiels français, dont le président de la République Raymond Poincaré, un de ses amis d’enfance. Par la suite, la villa a tour à tour été le siège de Radio Strasbourg, puis une annexe du Conservatoire de Musique. En 2003, le Conseil Municipal de la Ville de Strasbourg décide d’y affecter le Musée Tomi Ungerer, après avoir considéré un certain nombre d’autres locaux disponibles (comme l’ancien musée d’art moderne 5, place du Château). L’aspect transnational de l’histoire de cette maison en faisait une candidate toute naturelle pour accueillir un artiste qui ne connaissait pas de frontières ! De plus, les espaces d’exposition, qui rappellent encore par endroits l’ancienne disposition des pièces, donne au musée un cadre tout-à-fait intimiste, presque familial, qui favorise la découverte des œuvres et la communion avec.
Ungerer a réalisé de nombreuses affiches dont celle pour le film de Stanley Kubrick, Dr folamour. Comment cela est-il arrivé ?
Joffrey Roubinet: Tomi Ungerer est arrivé à New York en 1956, et réalise une campagne publicitaire pour le New York Times en 1960, dont le style plein d’humour et de pertinence a beaucoup plu et réellement lancé sa carrière d’affichiste. Il devient très vite un « Wunderkind » sur la scène artistique new-yorkaise et réalise de très nombreuses campagnes publicitaires pour tous types de produits et d’entreprises, comme le journal The Village Voice, les laboratoires North American Rockwell, le studio Bert Stern, la radio Wor, le spectacle Ice Capades. Dans toute cette production, se trouvent aussi plusieurs affiches pour le cinéma – Tomi Ungerer était un amateur du 7ème art et connaissait plusieurs personnes issues de ce milieu. Il rencontre Stanley Kubrick à New York, lors d’une soirée que l’épouse de Tomi Ungerer avait organisé. Ils se sont plutôt bien entendus, et, fait inhabituel pour ce travail, Tomi Ungerer était en contact direct avec Kubrick pour réaliser l’affiche de Dr Folamour, alors que la distribution s’occupe habituellement de tout ça.
On retrouve dans son travail, l’inspiration commune avec Folon, de Steinberg. Les artistes se sont-ils rencontrés ?
Joffrey Roubinet: Ungerer a découvert Folon en 1953 au centre culturel américain de Strasbourg. Ça a été pour lui une découverte majeure ! Arrivé à New York, il a tout de suite voulu le rencontrer, ce qui est arrivé lors d’une soirée organisée par son épouse. Tomi n’en garde pas un très bon souvenir, et avait trouvé Steinberg un peu distant et peu encourageant. Il n’a pas mentionné de rencontres postérieures à celle-ci, mais nous conservons un dessin représentant Ungerer, Steinberg et sa compagne sur la plage de East Hampton, ce qui prouve qu’ils se sont revus par la suite.
Comme Folon, Ungere a illustré de nombreux livres. Était-ce un grand lecteur ?
Joffrey Roubinet: Tomi Ungerer était un immense lecteur, et un bibliophile averti ! Ce goût pour l’objet livre lui venait de son père, Théodore Ungerer, horloger, dessinateur de talent, mais aussi grand collectionneur de livres. Tomi Ungerer était un esprit curieux, éclectique, touche-à-tout, qui avait plusieurs centres d’intérêts. En témoigne son imposante bibliothèque personnelle, riche de près de 2000 ouvrages sur des thèmes aussi variés que l’histoire de l’art, la musique, la littérature, l’anatomie, la chirurgie, la zoologie, la minéralogie etc. Il s’intéressait beaucoup aussi à ses contemporains, particulièrement aux illustrateurs de son entourage, et nous conservons dans sa bibliothèque de très nombreux ouvrages de ses illustres collègues comme Blechman, André François, Sempé, F.K. Waechter etc.
Comment s’est déroulée la rencontre avec Sophie Angelroth et la Fondation Folon ?
Joffrey Roubinet: Thérèse Willer et Stéphanie Angelroth se sont rencontrées il y a déjà plusieurs années. Le contact avait été agréable, et les similitudes entre nos collections ont amené une prise de contact plus régulière. Les points communs entre Folon et Ungerer sont apparus au fil des échanges entre nos institutions, jusqu’à ce que le projet d’expositions croisées soit une évidence absolue !
Le titre de l’exposition qui s’y trouve s’appelle « L’enfant terrible », et rappelle celui d’un roman de Jean Cocteau, est-ce un choix délibéré ?
Joffrey Roubinet: Pas du tout, pour autant que je sache ! Le titre de l’exposition s’est surtout imposé par l’impertinence dont Tomi Ungerer fait preuve dans tous les aspects de son œuvre graphique. Il se définissait quand même comme un « agent provocateur » ! Son regard est acerbe, et critique. Son œil voit du premier coup tout ce qui ne va pas dans le monde, et il ne peut plus l’ignorer, ni ne pas en parler et interroger dessus, comme un enfant… Son humour est noir, mais jamais méchant ni gratuitement cruel et s’attache toujours à dénoncer un élément d’injustice du monde moderne, y compris dans ses livres pour enfants, qui ont un aspect éminemment satirique.
Quelqu’un sait-il si Folon est déjà venu à Strasbourg ?
Joffrey Roubinet: Ce n’est pas impossible que ce soit arrivé, vu le goût de Folon pour le voyage, mais pour l’instant, rien ne l’atteste…
Folon et Ungerer étaient-ils très engagés politiquement ?
Joffrey Roubinet: Au-delà d’une affiliation à tel ou tel parti politique, je pense que Folon et Ungerer étaient assurément deux artistes très engagés. Engagés tout d’abord vers la liberté, de l’art, des personnes, pour l’environnement, contre toutes les formes de violence et de discrimination, contre la guerre. Ils véhiculent avant tout des valeurs profondément humanistes et libertaires et s’engagent dans leur diffusion.
Saviez-vous que Folon illustra, dans le plus grand secret, Gros Calin, premier roman d’Émile Ajar aka Romain Gary pour obtenir une sconde fois le prix Goncourt, avec La vie devant soi ?
Joffrey Roubinet: Bien sûr ! Folon était un grand illustrateur de livres, qui a mis son pinceau au service de chefs d’œuvre de la littérature dite classique, mais aussi au service de la littérature contemporaine, son travail pour « Émile Ajar » l’attestant. Il donne à chaque fois une interprétation toute personnelle du texte qu’il illustre, à tel point que, comme dans le cas d’Ungerer, on aurait tendance à oublier l’auteur pour ne se rappeler que de l’illustrateur !
Saviez-vous que le premier générique de Folon pour la télévision fut commandé par Marc Gilbert, l’animateur strasbourgeois de l’émission Italiques, et diffusé de 1973 à 1975, sur une musique d’Ennio Morricone ?
Joffrey Roubinet: Je l’ignorais… Mais ce n’est pas étonnant vu la fascination de Folon pour le dessin d’animation. La poésie et la qualité graphique de ses travaux pour la télévision dépassent le simple statut de générique pour en faire une véritable œuvre d’art audiovisuelle ! Ce média permet également à Folon de laisser libre court à son imagination et à son amour de la métamorphose.
Quelqu’un a écrit un jour que Folon était un sémioticien qui s’ignore. Est-ce votre point de vue et au delà a-il inspirés les intellectuels de son époque ?
Joffrey Roubinet: Comme beaucoup d’artistes, Folon aime jouer avec les mots, les concepts et retranscrire ces jeux graphiquement, donc peut-être dans ce sens ? En tout cas, c’était un passionné de littérature, et un énorme lecteur, qui avait un amour tout particulier pour l’écriture manuscrite, ce que nous montre ses dizaines de carnets manuscrits. C’était aussi un homme de rencontre et de partage, qui a tissé beaucoup de liens avec les artistes et auteurs de sa génération, liens d’amitié partagés. Nul doute que l’influence que ses amis ont eu sur lui ait été réciproque.
Qui sont les héritiers aujourd’hui de Folon et Ungerer selon vous ?
Joffrey Roubinet: Au-delà de la notion d’héritiers, qui semblerait trop réductrice pour un artiste qui a sa propre personnalité, je pense qu’on peut parler de « suiveurs » ou d’artistes qui se situent dans la même lignée que Tomi Ungerer ou Folon. On retrouve chez plusieurs grands illustrateurs comme Frank Hoppmann, un dessinateur satirique allemand, ou chez Michel Kichka, un dessinateur israelien d’origine belge, la même exigence graphique et le même goût pour la ligne et le trait que chez leurs illustres prédécesseurs. Pareil pour Blutch ou Vincent Broquaire, deux illustrateurs français vivant à Strasbourg, l’on peut retrouver chez tous ces grands noms un même regard caustique sur notre société contemporaine, ainsi qu’un réel amour du trait animé par le souci de la qualité graphique.
Voir aussi:
À Strasbourg, le musée Tomi Ungerer met en lumière l’illustrateur belge Jean-Michel Folon
« Tomi Ungerer, L’enfant terrible », Fondation Folon, du 12 mars au 26 juin 2022., au chateau de La Hulpe
Exposition Folon. L’Etica della poesia, Tra impegno civile, denuncia e sperenza nell’uomo, du 6 mai au 27 août 2022, Musées du Vatican.

