La Renaissance de Folon

@Fondation Folon
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Oui, il y a des souvenirs impérissables: les expositions à Lyon, les difficultés pour récupérer les œuvres confiées aux galeries qui fermaient, les discussions sur les droits des cartes de vœux, car il était si gentil, si généreux, si modeste, que pour passer derrière lui avec le même format de publication, en tarif normal, les clients ne voulaient plus payer. Nous nous entendions bien. II faut revoir les films dans lesquels il jouait (Lily aime-moi, F comme Fairbanks, L’Amour nu) pour le revoir en vrai. Sinon, le générique de fin d’antenne 2 a dû inspirer le cher Nemo, disparu aussi, à mon grand regret. (Jérôme Mesnager, 3 avril 2022)

Le Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration présente l’exposition « Folon, un rêveur engagé », jusqu’au 3 juillet 2022, à la Villa Greiner. La directrice de la fondation Folon, Stéphanie Angelroth, a accepté, à cette occasion, de répondre à mes questions..

Pourquoi Folon a-t-il souhaité créer cette fondation, en l’an 2000, dans le château de la Hulpe ?

Stéphanie Angelroth: Dans les années 1990, Folon souhaite ardemment pérenniser une partie de son œuvre en créant une fondation qui pourrait également véhiculer ses valeurs – défenses des droits civiques, respect de l’environnement. Folon reçoit plusieurs propositions en ce sens, dans divers pays : dans un beau domaine dans le sud de la France, sur une île de la lagune vénitienne, en Toscane non loin de Torre del Lago. La région wallonne, qui a vent du projet, lui propose alors l’ancienne ferme du Château de la Hulpe, au cœur d’un des plus beaux parcs de Belgique, le Domaine régional Solvay. Pour Folon qui a passé une partie de son enfance à Genval, non loin de là, le lieu en pleine nature s’impose comme une évidence. En octobre 2000, la Fondation ouvre ses portes et accueille des visiteurs du monde entier. Ce musée a l’ambition de toucher une multitude de publics. Il a été conçu par l’artiste lui-même comme une œuvre à part entière, sur le mode d’une expérience émouvante et immersive. Voici quelques phrases qui illustre son rapport au parc Solvay :

« …au cœur du monde, nous sommes hors du monde. »
« Se perdre dans le parc fut l’un des plus beaux matins de ma vie. L’ordonnance, le classicisme, l’esprit de mesure, la rigueur, l’harmonie de ce lieu m’ont touché le cœur. Ces espaces et ces chemins devaient trouver en moi un écho mystérieux. »

Folon dessine son premier générique pour la télévision, à quatre mains, avec Ennio Morricone, pour l’émission Italiques (1973/74), de Marc Gilbert, le Grand échiquier, de Jacques Chancel, le JT de PDDA, l’ouverture et la fermeture d’Antenne 2 (1976/83), avec Michel Colombier, sur un concerto de Bach. Comment expliquer une telle longévité ?

Stéphanie Angelroth: Folon a toujours été touché par le cinéma et l’image en mouvement. En 1968, il réalise son premier dessin animé, Le message, pour la firme Olivetti. Bien qu’il ait un moment été tenté par le cinéma (il sera même acteur, jouant notamment avec Marlène Jobert, Rufus, Patrick Dewaere et Miou-Miou dans les années 1970), il préféra se consacrer au dessin d’animation. Alors qu’Antenne 2 est encore en gestation, il est contacté par Marcel Jullian qui lui propose de définir la chaine par un générique de début et de fin des programmes. Celui-ci passera sans interruption de 1976 à 1983, marquant des millions de téléspectateurs. Folon a, selon moi, le génie de toucher au plus près le cœur des gens. Ce n’est pas seulement la télé française qu’il marque, mais aussi la télévision italienne, pour laquelle il crée plusieurs publicités pour la Snam (gaz naturel). Encore aujourd’hui, de nombreux italiens se souviennent de ces spots, qui, par leur poésie intrinsèque, dépassent largement un simple aspect commercial.

Folon réalise les affiches de La Spirale (1973), sur le coup d’état au Chili, avec Chris Marker, Stalker, d’Andrei Tarkovski (1979) et La Rose pourpre du Caire, de Woody Allen (1985) et illustre la déclaration universelle des droits de l’homme (1988), pour Amnesty international, en pleine guerre froide. Quelle sorte de rêveur engagé est-il ? 

Stéphanie Angelroth: On connait Folon pour ses personnages au chapeau. On n’imagine pas à quel point il fut quelqu’un d’engagé, contre toutes les formes de guerre, pour la défense des droits humains, pour le respect envers les personnes porteuses de handicap, contre la peine de mort, mais aussi pour la protection de la nature. Cet engagement est le fer de lance de sa carrière et de sa vie, sa colonne vertébrale. Au-delà de la dénonciation, Folon s’oppose au renoncement et croit en l’homme. Pour lui – messager et artiste qui vit à la fois dans son temps et en dehors – l’ombre n’existe pas sans la lumière ou, à tout le moins, sans un espoir de lumière… De mai à fin aout, nous consacrons une grande expo aux Musées du Vatican, dédiée à l’engagement de l’artiste. C’est l’occasion de comprendre, par une des aquarelles, mais aussi des dessins de presse et des affiches, combien cet engagement structure toute son œuvre.

Folon a fait des vitraux à Waha, Burcy et Qussac, parfois illustrant le martyr de Saint-Étienne, Folon était-il religieux et pourquoi ce succès en Italie ?

Stéphanie Angelroth: La Fondation Folon possède des milliers de pièces d’archives de Folon, qui nous permettent de suivre, quasi au jour le jour, la vie et la pensée de l’artiste et de l’homme. Il n’était pas religieux, pas du tout. En revanche, l’humanisme et l’universalisme transcendent toute son œuvre. Il aime le beau et nombreux sont les lieux religieux anciens qui le sont. Son travail en vitrail s’inscrit dans sa curiosité tout azimut des techniques artistiques anciennes (il a même fait de la mosaïque et de la tapisserie !). Ce travail est né de la rencontre avec des maîtres-verriers de Chartres, la célèbre famille Loire. Aidé par ces artisans d’élite, Folon a pu aller dans l’exploration de la lumière, de la luminosité et de la transparence, une quête qui anime également son rapport à l’aquarelle.

Quant à l’Italie, Folon a toujours été fort lié à ce pays. D’abord par les campagnes publicitaires qu’il fit, à la fin des années 1960 pour la firme Olivetti. Par ailleurs, il conçoit en 1968, un mural pour le pavillon de la France à la Triennale de Milan, animé de 500 points lumineux. En 1970, il expose à la Galleria del Milione à Milan. Il y rencontre la fille du galeriste, Paola Ghiringhelli (1936-2012), collectionneuse et éditrice (Alice Editions), qui deviendra sa seconde épouse. En 1971, il participe à la Biennale de Venise pour la Belgique. Ce lien avec l’Italie ne fera que s’amplifier avec le temps, grâce à son travail publicitaire pour la Snam, mais surtout grâce à des expos personnelles sur toute la péninsule, notamment, au Museo Correr de Venise en 1985, à Pietrasanta en 1999, et au Forte di Belvedere de Florence en 2005 (sa dernière expo !). Aujourd’hui, Folon est largement aussi connu en France qu’en Italie.

Folon a dessiné en 1983, le premier logo de Macintosh pour Steve Jobs et réalisé des affiches pour les fabricants de machines à écrire italiennes, Olivetti, qui influencèrent à la fois les programmeurs de la Silicon Valley et des artistes comme le chanteur Peter Doherty. Pourriez-vous nous en parler ?

Stéphanie Angelroth: Folon a toujours travaillé pour le monde de la publicité, même s’il a toujours choisi les projets commerciaux avec une grande parcimonie. À la fin des année 1960, il travaille pour la firme Olivetti, mû par une grande amitié pour son directeur artistique Giorgio Soavi. Comme toujours, d’une simple publicité, il fait une œuvre d’art… L’affiche pour la Lettera 32 est mythique (NDLR: Elle fut la machine à écrire de Sylvia Plath, Philip Roth, Francis Ford Coppola et Cormac McCarthy) et porte en elle quelque chose de philosophique, avec tous les petits personnages qui s’agitent sur elle. En 1983, toujours en phase avec les avancées technologiques de son temps, il est séduit par la requête de Steve Jobs, qui vient le rencontrer en Europe. Jobs imagine d’« humaniser » les ordinateurs qu’il produit : il demande à Folon de créer un « Mac Man » ou un « Mister Macintosh », un personnage virtuel qui serait logé dans chaque machine. Malgré de nombreuses esquisses, le projet n’aboutira pas.

Folon illustre Les chroniques martiennes de Ray Bradbury, l’oeuvre complête de Jacques Prévert, Gros câlin, le roman d’Émile AJar (Romain Gary) qui obtient le Goncourt une seconde fois, avec La VIe devant soi. Quel lien avait-il avec la littérature ?

Stéphanie Angelroth: C’est un lecteur acharné ! Nous conservons à la Fondation toute sa bibliothèque, des milliers de volumes ! et on voit à quel point il lit et est curieux de tout. Il crée de nombreuses couvertures de livres, sans cesse sollicité par une multitude d’éditeurs, mais il ira plus loin : dès le début des années 1970, il se confronte régulièrement à de grands textes, prose comme poésie, qui le touchent en les illustrant : notamment, La métamorphose de Kafka (1973), Alice au pays des merveilles (1974, inédit), Les ruines circulaires de Borges (Éditions André Sauret, 1974), puis les Chroniques martiennes, de Bradbury (Olivetti, 1979), l’œuvre complète de Prévert (Éditions André Sauret, 1980), L’automne à Pékin, de Boris Vian (Éditions André Sauret), L’inutile beauté, de Maupassant (1980) et Pluies de New York de Camus (1984), tous deux aux éditions François Bénichou, Poèmes à Lou, Calligrammes et autres poèmes d’Apollinaire (Éditions André Sauret, 1984). Dans les années 1990, il poursuit ce travail d’illustrateur pour la maison d’édition milanaise Nuages : L’homme invisible de Wells (1992) et les Fables de La Fontaine (1996). C’est une lame de fond qui jalonne toute sa carrière. Mais attention, Folon ne conçoit pas ce travail comme une simple illustration descriptive du texte. Il joue de la résonance du texte en lui pour en livrer une image mentale et très personnelle.

Les aquarelles surréalistes de Folon évoquent René Magritte dont l’Empire des lumières est devenue l’une des toiles les plus chères du monde, vendue plus de 60 millions d’euros. Folon est-il un artiste coté ?

Stéphanie Angelroth: Folon adorait Magritte, qui avait l’habitude de dire « on peut tout créer en peinture, même du mystère. » Jeune, il est marqué par la grande fresque du maitre du surréalisme belge, qui orne le casino de Knokke (1953).

Quant à la cote de Folon, elle oscille suivant les techniques. Ses sculptures, qu’il a créées durant les quinze dernières années de sa vie, se vendent chères aujourd’hui. Ses aquarelles, au contraire, sont encore très abordables. Mais les choses changent vite dans le marché de l’art…

Folon partageait-il la même passion que Tomi Ungerer pour Saul Steinberg et comment est né le projet d’exposition Folon à la Villa Greiner ?

Stéphanie Angelroth: Folon et Tomi Ungerer ont trois ans de différence et ont tous les deux puisé à la même source, celle de Saul Steinberg. De nombreuses similarités réunissent les deux artistes : a-scolaires et libres, ils sont tous les deux des « enfants » des USA : c’est là qu’ils eurent leurs premiers succès. Un jour, Folon, de passage à New York, a rendu visite à Ungerer. Frédéric Pajak raconte la rencontre entre les deux géants du dessin : « Folon n’est pas venu les mains vides : il lui a offert un paquet de beaux papiers d’Arches. Mais Tomi a pris peur, ce papier lui semblait trop précieux, trop intimidant. Il ne dessinait jamais que sur un papier ordinaire, souvent du papier calque, tandis que les aquarelles délicates de Folon réclamaient une feuille de très bonne qualité, qui ne s’endommageât pas sous les vastes dégradés de la couleur généreusement mouillée. Bref, ce beau cadeau resta dans un tiroir. Mais Tomi ne l’avait pas oublié : il m’en parla avec émotion. »

Cette rencontre n’a pas été suivie d’autres. Mais, pour nous, à la Fondation, c’était comme une évidence d’exposer Tomi Ungerer. Les mêmes révoltes animent les deux artistes, mais la réponse que chacun y donne est sienne. Ungerer réagit par la provocation, soutenue par un immense éclat de rire, tandis que Folon choisira la poésie dans la dénonciation. Cette expo, prévue de longue date, a été rendue possible par l’extraordinaire collaboration avec la conservatrice en chef du Musée Tomi Ungerer-Centre de l’Illustration, Madame Thérèse Willer. Elle fait l’objet d’un « échange » entre les deux musées : Folon est présenté à Strasbourg dans une expo inédite Folon, un rêveur engagé, jusqu’au 3 juillet, tandis que Tomi a pris ses quartiers à La Hulpe.

De quelle manière avez-vous croisée la route de Folon ?

Stéphanie Angelroth: Malheureusement, une bonne partie de l’équipe n’a pas eu l’occasion de croiser la route de Jean-Michel Folon, étant donné qu’il est décédé en 2005. J’ai eu la grande chance de le rencontrer avant la création de la Fondation Folon lorsque je travaillais à WBI (Wallonie Bruxelles International). Il m’a annoncé qu’il allait ouvrir une fondation à La Hulpe. Peu de temps après cette rencontre, je lui ai écrit et j’ai proposé ma candidature. Je suis arrivée un mois avant l’ouverture du musée. Il y a beaucoup de choses à raconter mais le plus important c’est la formidable aventure partagée durant 5 ans avec un artiste d’une grande humanité. Folon était dans la vie comme dans son œuvre : un poète, un homme libre, généreux, passionné, perfectionniste, curieux, tourné vers l’autre. L’humour accompagnait son quotidien.

Il est parti trop tôt mais grâce au fonds (œuvres, archives, bibliothèque) que la famille a légué à la Fondation et aux témoignages des proches, l’équipe peut également saisir de façon précise toute la pensée de l’artiste. Elle s’attèle désormais à étudier son œuvre, la faire rayonner à travers des expositions et des publications scientifiques mais aussi à transmettre son message de la manière la plus sensible et respectueuse qui soit.

Stéphanie Angelroth, directrice de la Fondation Folon

Voir aussi: 

À Strasbourg, le musée Tomi Ungerer met en lumière l’illustrateur belge Jean-Michel Folon (France info)

Mardi 19 avril 2022, à 18:00, Conférence « Ungerer-Folon : dialogue imaginaire », à La Cambre, École Nationale Supérieure des Arts Visuels

« Tomi Ungerer, L’enfant terrible », Fondation Folon, du 12 mars au 26 juin 2022., au chateau de La Hulpe  

@Musée Tomi Ungerer

Exposition Folon. L’Etica della poesia, Tra impegno civile, denuncia e sperenza nell’uomo, du 6 mai au 27 août 2022, Musées du Vatican.

@Fondation Folon

 

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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