Hamas-Israël, « Big picture » 3/3

Des membres des Brigades Al-Qassam, la branche armée du mouvement Hamas, à un rassemblement à Beit Lahiya le 30 mai 2021. Photo Atia Mohammed/Flash90
Des membres des Brigades Al-Qassam, la branche armée du mouvement Hamas, à un rassemblement à Beit Lahiya le 30 mai 2021. Photo Atia Mohammed/Flash90

Après les volets diplomatique et militaire, voici le dernier et plus difficile sujet, l’aspect politique. J’ai bien conscience d’aborder un terrain glissant, tant il est difficile de rester sur une approche objective. Chacun a sa sensibilité, chacun prend le choc de l’actualité à travers les préjugés de sa propre identité, et en l’écrivant j’espère bien dépasser les filtres « juif », « arabe », « neutre ». Le signataire de ce qui suit est donc d’abord un Français juif, même si on peut le lire à l’envers.

Bien d’autres choses me définissent aussi, comme s’auto-décrivait avec beaucoup de finesse Amin Maalouf dans « Les identités meurtrières » : un ingénieur, qui croit au principe de réalité avant le principe de désir ; un observateur assidu du conflit, que des dizaines d’années auront rendu moins naïf ; et enfin – propos de moins en moins acceptés ici -, l’héritier d’un certain nombre de valeurs, que je refuse de jeter à la poubelle en soutenant aveuglement les plus extrémistes, juifs de la Diaspora ou israéliens.

Politique interne, Israël versus Palestiniens

Commençons par évacuer d’abord ce qui tient de la pure politique interne, pour les deux peuples en conflit perpétuel et qui viennent de vivre un nouvel épisode de violence. Côté israélien, même si beaucoup d’observateurs ont présenté Benjamin Netanyahou comme miraculeusement sauvé d’une alternance qu’aurait permise la coalition de tous ses opposants – avec même la suggestion d’une théorie du complot pour la suite des évènements (1) -, ceci ne tient pas pour plusieurs raisons : au moment où j’écris ces lignes, il n’a toujours pas obtenu de coalition ; le déroulement des opérations ne l’ont pas rendu plus populaire, au contraire ; et enfin, l’incendie qui a démarré à Jérusalem a eu sa dynamique propre, alimentée en partie par le Hamas, en partie par l’inertie politique d’un gouvernement expédiant les affaires courantes entre deux élections, pour rappel déjà quatre en deux ans.

Côté palestinien, on se souvient que les sondages prévoyaient une défaite électorale pour le Fatah d’Abou Mazen, dirigeant de l’A.P non réélu depuis 2006 et accroché encore au pouvoir à 85 ans ; les élections furent donc annulées, sous le prétexte du refus d’Israël de laisser les habitants de Jérusalem Est y participer. Et le Hamas, écarté des urnes, a réalisé la prouesse de revenir occuper le devant la scène au bout de 11 jours de combat. Mais là aussi, c’est ignorer que les guerres ont leur propre logique interne, et la plupart des observateurs israéliens reconnaissent que l’ennemi n’avait pas prévu une telle réplique de Tsahal. Quant à l’effet d’entrainement sur les Palestiniens de Cisjordanie, pour le moment une troisième Intifada n’a pas démarré et donc les gains politiques restent limités.

Hamas, un piège soigneusement préparé

L’épisode guerrier que nous vivons de vivre a donc eu comme prétexte Jérusalem, on s’en souvient, avec le grotesque ultimatum envoyé par le Hamas avant sa première salve de roquettes, et sommant la police israélienne de se retirer. Prétexte, car quelles qu’aient été les fautes des autorités israéliennes ayant contribué à allumer l’incendie – j’y reviens un peu plus loin – on réalise après coup combien cela relevait du « coup monté » par les Islamistes au pouvoir à Gaza, et probablement aussi par leur sponsor l’Iran : rappelons les occupations répétées de l’esplanade des Mosquées par des jeunes brandissant les drapeaux du Hamas – et ceci a été abondamment photographié ; l’excitation allant crescendo en ce mois de Ramadan, propice chez les plus fanatiques pour tuer au nom du Djihad ; la circulation virale sur l’application TikTok d’une vidéo montrant l’agression d’un juif orthodoxe par des jeunes arabes dans un tramway ; le retour d’attentats divers, sur les routes de Cisjordanie ou à Jérusalem ; la journée mondiale « d’Al-Quds », célébrée annuellement pour exprimer la solidarité des musulmans avec le peuple palestinien, et instaurée dès 1979 par l’Ayatollah Khomeini : elle tombe chaque année le dernier vendredi du mois du Ramadan, soit cette année le 7 mai, trois jours avant l’attaque du Hamas.

Conflit autour de Cheikh Jarrah

Mais cette réalité n’en efface pas une autre, elle-même placée en tête de gondole dans le narratif palestinien et reprise par la « storytelling » de leurs supporters – mais pas seulement par eux. Les menaces d’expulsion d’habitants arabes du quartier de Cheikh Jarrah dans le secteur oriental de la ville ont joué un rôle dans l’explosion. Et je reprends ici un premier extrait du texte remarquable publié le 25 mai par Noémie Issan-Benchimol dans « Philosophie magazine » (2). « Oui, ce quartier est « disputé », oui il était avant 1948 peuplé de juifs. Cheikh Jarrah, ce sont des familles juives expulsées et expropriées par la Jordanie en 1948, Jordanie qui accorde à des familles palestiniennes le droit d’y vivre, en tout légalité selon le droit jordanien. Ce sont ces mêmes familles qui se voient passer sous domination israélienne en 1967. La Knesset fait passer une loi en 1970, autorisant les Juifs ayant été expropriés en 1948 et disposant d’un titre de propriété à réclamer leur bien (…). Or quasiment aucune des actions en justice n’a été initiée par les descendants des Juifs expulsés en 1948, mais en majorité par des groupes de colons juifs qui ont retrouvé les descendants en question pour leur racheter leur titre de propriété et entamer les procédures.» Et l’auteure de l’article décrit les enjeux symboliques de pouvoir et de peuplement portés par ces appartements, au-delà du contentieux de propriété de ce dossier explosif – la Cour Suprême d’Israël ayant sagement ajourné sa décision.

Une mouvance radicale israélienne à ne plus ignorer

La mouvance radicale israélienne s’est engouffrée dans cette affaire, avec les provocations d’Itamar Ben-Gvir, nouvel élu de l’extrême-droite et dirigeant du mouvement Otzma Yehudit : lui et ses militants se sont affrontés aux habitants arabes du quartier, où il avait établi un moment ses bureaux. Preuve que Benjamin Netanyahou était conscient du risque d’incendie – au moins à partir du 8 mai -, le bureau du Premier Ministre lui demanda de quitter les lieux … avec évocation du risque de tirs de roquettes sur Jérusalem ! (3).

Et ceci, au lendemain du fameux vendredi de la journée « Al-Quds » où se sont affrontés manifestants palestiniens et policiers israéliens, faisant plus de 200 blessés d’un côté et 17 de l’autre (4). Suivant régulièrement I24News pendant le conflit, j’y ai entendu aussi des critiques sévères du comportement de la police israélienne : était-il nécessaire d’intervenir ainsi sur le Mont du Temple ? Pourquoi avoir dispersé sans raison des rassemblements de jeunes Arabes autour de la Porte de Damas ? Les poser ici dans un média juif communautaire relèverait presque de la haute trahison.

Trois réflexions, ici. D’abord à propos des « titres de propriété ». Au-delà du conflit historique entre deux nationalismes, au-delà des conflits portant sur des territoires, les querelles de propriété sur des biens privés sont les plus insolubles à résoudre. « Voyez la clé qu’a emportée ma famille après la Nakba », telle est la scie musicale du narratif palestinien présentant tout l’Etat d’Israël comme le fruit d’un vol, et même si plus de 6 millions et demi de Juifs vivent aujourd’hui dans des logements construits quasiment tous après 1948. Oui, il y a aussi quelques demeures où vivaient jadis des Palestiniens, et non il n’est pas question de chasser les familles juives qui y sont maintenant : mais ne pas appliquer la même logique « à ceux d’en face » est du racisme implicite.

Ensuite, il y a dans la communauté juive française des silences, en fort contraste avec ce qu’on peut découvrir en lisant des médias israéliens. On y apprend que les actes de haine gratuite envers des biens appartenant à des Arabes se sont multipliés ces dernières années, non seulement dans les territoires de Judée Samarie mais aussi en Israël même : pneus d’automobiles crevés ; oliviers arrachés ; tags vengeurs au nom du « prix à payer ».

Autant d’actes aussi gratuits que stupides commis par des jeunes fanatiques, qui bien entendu ne justifient en aucune mesure la brutalité inouïe des attaques commises contre des citoyens Juifs en ce terrible mois de mai dans le villes « mixtes », mais qui témoignent d’un climat détestable. Enfin, il y a l’idéologie du parti de Ben-Gvir, lui-même coalition d’extrémistes encouragée par Netanyahou avant les dernières élections pour affaiblir son rival de Droite Yamina.

On peut se renseigner très facilement sur ce personnage (5), kahaniste depuis son plus jeune âge – donc souhaitant logiquement l’expulsion de tous les Arabes, Israël compris, dans une posture à la fois de racisme assumé et de négation totale de tout principe de réalité : comment serait traité l’Etat hébreu par ses alliés internationaux s’il se comportait ainsi ? Imagine-t-il un départ forcé sans violence de millions d’hommes, femmes et enfants ?

Allié de Ben-Gvir et poussant les limites de l’odieux encore plus loin, Ben-Zion Gopstein (6), responsable de l’association Lehava et déjà souvent poursuivi par les tribunaux de son pays : à son programme, la chasse aux LGBT ; et l’élimination de toute présence non juive dans le pays, Chrétiens compris (il y a déjà eu des incendies et tentatives de destruction d’Eglises) : en effet, Israël doit manquer d’ennemis et il lui faudrait ajouter à l’Organisation de la Conférence Islamique quelques 2 milliards et demi de personnes !

Violence judéo-arabe et « storytelling »

Pour finir, la violence inouïe des affrontements entre citoyens juifs et arabes dans les premiers jours de cette mini-guerre pose bien sûr un défi sécuritaire, aussi grave si ce n’est plus que la menace des roquettes et missiles. Bien entendu, ce qui s’est passé en particulier à Lod, « ville mixte » judéo-arabe, avec l’incendie de cinq synagogues était clairement un pogrom ; plusieurs juifs et arabes, à travers le pays, n’ont été sauvés que par miracle alors qu’ils étaient lynchés. La police israélienne, totalement débordée au début, a procédé à plus de 1.550 arrestations, la majorité concernant des suspects arabes (7).

Mais à nouveau chaque partie du conflit aura sa « storytelling », les soutiens extérieurs retenant celle qui leur convient. Citons à nouveau Noémie Issan-Benchimol pour ses paroles pleines de sagesse : « Quand certains dénoncent les « extrémistes des deux bords » face aux scènes de violences entre Juifs et Arabes, synagogues brulées, ratonnades perpétrées par des suprémacistes juifs, lynchages ou tentatives de lynchages sur des Juifs dans les villes dites « mixtes », la réponse ne s’est pas fait attendre.

La droite israélienne s’est insurgée contre cette équivalence de pogroms contre des Juifs avec ce qui n’aurait été, selon elle, que de la légitime défense ou de l’énervement de « jeunes », bien compréhensibles après tout. D’autres à gauche se sont révoltés contre cette équivalence en arguant du fait que la résistance de la rue arabe ne saurait être jugée avec la même sévérité que les actions de membres de la majorité souveraine. Et, partout, le même besoin, qui semble puissant d’un point de vue cognitif et psychologique, de juger son propre camp avec des critères lâches, et le camp des autres avec des critères plus sévères. »

(1) Article de Yeoshoua Amishav
(2) Article de Noémie Issan-Benchimol
(3) Site I24News, 8 mai 2021
(4) Site I24News, 8 mai 2021, 2
(5) Biographie d’Itamar Ben-Gvir
(6) Biographie de Ben-Zion Gopstein
(7) Suspects arrêtés

Cet article a été publié le 1er juin sur le site Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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