Questions après Gaza

Le Corps d'artillerie de Tsahal (Forces de défense israéliennes), près de la frontière israélienne avec Gaza, le 20 mai 2021. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Le Corps d'artillerie de Tsahal (Forces de défense israéliennes), près de la frontière israélienne avec Gaza, le 20 mai 2021. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

« J’ai rejeté avant les élections [de 2019] une proposition qui aurait pu mettre le feu au Moyen-Orient » (Benyamin Netanyahou, 4 mars 2020)

Cet article sera bien plus long que ceux que je publie habituellement. Je sais qu’il faut « faire court », mais cette fois je vais enfreindre cette règle d’or, car face à des réalités aussi complexes et sources de tant de manipulations que celles qui ont mené à l’opération « Gardien des murs », il faut aller une fois pour toutes au fond des choses. Nous sortons de quatre semaines meurtrières, traumatisantes, avec de graves incidents qui ont débouché sur un conflit armé, lequel a aussi eu un impact tragique sur la situation à l’intérieur du pays (que je traiterai dans un autre article).

On ne peut plus éviter de poser certaines questions, même si la « fièvre patriotique » qui caractérise ce genre de situations est loin d’être retombée et le réflexe d’union nationale, incontournable dans une situation de conflit et la période qui la suit immédiatement, est toujours bien commode pour étouffer dans l’oeuf toute réflexion un peu dérangeante.

Je poserai d’emblée la question fondamentale à mes yeux : l’explosion à Gaza était-elle inévitable, ou a-t-elle été délibérément suscitée par un Premier ministre aux abois, à deux doigts de perdre un pouvoir qu’il détenait depuis 12 ans et considère depuis longtemps comme sa propriété inalienable ?

Evacuons tout d’abord trois évidences :

  1. Le Hamas est une organisation terroriste, sa Charte est un document d’un antisémitisme délirant, sa volonté de détruire Israël est clairement affichée.
  2. Il n’a besoin d’aucun prétexte pour tenter d’exercer son action meurtrière, mais quand on lui ouvre un boulevard, il ne se fait pas prier.
  3. Du moment que cette organisation a commencé à tirer vers Israël, dans l’unique but de tuer le plus de civils possibles, il était du droit et de devoir absolus des autorités de la mettre autant et aussi rapidement que possible hors d’état de nuire.

Tout ceci ayant été clairement posé, voyons à présent comment on en est arrivé à la récente explosion, et les questions que pose cet engrenage.

Au départ, des incidents intolérables mais tout à fait contrôlables: des agressions crapuleuses contre de jeunes Juifs orthodoxes par des voyous arabes dans le tramway de Jérusalem. Ceux-ci postent leurs « exploits » sur TikTok. Ils sont à visage découvert, la police les identifie rapidement et ils sont arrêtés le 19 avril, il faut espérer qu’ils seront lourdement condamnés.

Juste auparavant, le 17 avril, des incidents ont éclaté à la porte de Damas. Pour la première fois depuis des années, la police, personne ne comprend vraiment pourquoi, a interdit cette année aux jeunes musulmans qui s’y retrouvent traditionnellement à chaque sortie du jeûne diurne du Ramadan, de le faire. Des incidents et bousculades s’en sont déjà suivies. La police lèvera l’absurde mesure après quelques jours, mais le mal est fait.

Sur ces entrefaites, l’organisation juive d’extrême-droite Lehava, au racisme anti-arabe déclaré, flaire l’occasion de faire du grabuge et demande à manifester. Contre toute logique, la police, qui connaît très bien ces « clients »-là, au lieu de concentrer leur manifestation dans un point précis, leur donne l’autorisation de « descendre » vers la porte de Damas, l’affrontement est inévitable. Nous sommes le 22 avril.

En toile de fond de tout cela, la tension palpable depuis longtemps dans le quartier de Sheikh Jarakh, est montée d’un cran. Le différend concerne des familles palestiniennes réfugiées de la guerre de 1948, relogées dans des maisons construites sur des terrains d’ancienne propriété juive par la Jordanie, souveraine à l’époque sur ce territoire après la division de Jérusalem suite à la guerre d’Indépendance,et qui sont aujourd’hui menacées d’expulsion car les titres de propriété juifs ont en effet été sortis des tiroirs et archives.

Certaines de ces familles ont déjà été sorties de leurs résidences et des familles juives religieuses y sont entrées. Les autres familles palestiniennes ont fait appel, la justice israélienne, après les avoir débouté dans un premier temps, s’octroie un nouveau temps de réflexion. C’est une histoire ancienne. Des manifestations de soutien aux habitants palestiniens se déroulent dans le quartier chaque samedi, depuis longtemps, avec aussi la participation de militants juifs. La police se distingue ici aussi: le député Ofer Kassif (Liste Unifiée) s’y est fait méchamment agresser, malgré son immunité parlementaire, début avril dernier.

A l’ombre du Ramadan et des tensions en Vieille Ville, les incidents se multiplient dans le quartier; le député d’extrême-droite Itamar Ben-Gvir y transfère son bureau parlementaire, la situation s’envenime encore plus, il finit par l’évacuer. Nous sommes le 7 mai.

Le chef de la police sera cité quelques jours après comme l’accusant d’avoir mis le feu aux poudres et suscité l’explosion gravissime que nous avons vue à l’intérieur d’Israël et ses démentis postérieurs ne convaincront personne. Brève remarque à ce sujet : de très nombreux Palestiniens peuvent exhiber des titres de propriété d’avant 1948 sur des terres ou des immeubles en Israël. Voulons-nous vraiment créer ce genre de précédents ? Mais il est vrai que quand on vient mettre le feu quelque part, on ne s’arrête pas à ce genre de considérations.

Le 8 mai, les incidents en Vieille Ville, qui ont continué à dégénérer, s’étendent au Mont du Temple. A leur apogée, la police entre dans la mosquée d’El-Aksa, troisième lieu saint de l’Islam, transformée en arsenal par les Palestiniens, et y lance une grenade assourdissante.

Comme si tout cela ne suffisait pas, ce même samedi 8 mai, des autobus de pélerins musulmans venus de Galilée pour faire le dernier jour du Ramadan à Jérusalem, sont bloqués soudainement et sans justification apparente par la police à une dizaine de kilomètres de la capitale.

Les voyageurs en descendent et commencent à marcher vers la Vieille Ville, une confusion colossale s’ensuit, et après trois heures, la police lève le barrage et libère les autobus. Jusqu’à ce jour, aucune explication n’a été fournie par la police pour cette décision et son annulation.

Est-ce un hasard si tout ce comportement de la police, ces mesures parfois à première vue si illogiques et incompréhensibles, comme le montrent leurs annulations successives, se manifeste alors que son ministre de tutelle, le ministre de la Sécurité intérieure, est Amir Ohana, fidélissime de Binyamin Netanyahou ?

Devant ce paysage qui commence à brûler de toutes parts, le Hamas à son tour flaire l’occasion, les fanatiques de tout poil sont excellents à cet exercice. Il peut maintenant faire coup double: se poser en « protecteur de Jérusalem/el Kouds » et présenter Abou Mazen et son Autorité palestinienne comme incapables ou, pire, non désireux de defendre la ville et ses habitants arabes.

Il lance un ultimatum à Israël, nous sommes le lundi 10 mai : retrait des forces de police israéliennes du Mont du Temple et de Sheikh Jarach jusqu’à 18:00, ou nous tirons sur Israël. Israël ne peut bien entendu pas céder aux injonctions d’une organisation terroriste, et à l’heure dite, les premiers missiles partent de Gaza. En réponse est délenchée l’opération « Gardien des murs », qui s’est terminée après onze jours d’hostilités.

*

Revenons à présent à la situation politique en Israël pendant toute cette période, en parallèle à tout ce qui vient d’être évoqué.

Tout d’abord, il faut rappeler que Binyamin Netanyahou a échoué, par quatre fois en deux ans, à obtenir une majorité de 61 députés qui lui aurait permis de former un gouvernement. Il a certes obtenu de bons résultats électoraux et bénéficie d’un large soutien populaire, mais dans les démocraties, seuls les chiffres comptent, et ceux-ci n’ont pas été suffisants, par quatre fois, pour l’assurer de rester au pouvoir. Ses tentatives de séduire quelques députés arabes, les mêmes qu’il a systématiquement rejeté et délégitimé tout au long des années, ont fait long feu.

De même, il n’a réussi à « débaucher » qu’un seul député du « Bloc du changement », n’a donc pas réussi à former une coalition et a dû remettre au président Rivlin, le 5 mai dernier, le mandat de former un gouvernement qu’il avait reçu de lui 28 jours plus tôt.

Il n’a jamais été aussi près de perdre le pouvoir. Yaïr Lapid, chef du parti centriste « Yesh Atid » (« Il y a un avenir »), investi comme formateur, a le vent en poupe. Ses négociatons avec le bloc anti-Netanyahou ont beaucoup avancé, on parle déjà du nom des futurs ministres, et le député Miki Zohar, chef de la coalition et très proche de Netanyahou, avait déjà évoqué ouvertement, dès le 19 avril, la possibilité du passage du Likoud à l’opposition.

C’est ici que commence le doute, le terrible doute, qui m’a rongé depuis le début de la récente opération militaire qui, je le répète, était inévitable devant le danger encouru par 9 millions d’Israéliens : se pourrait-il que sentant son pouvoir perdu, Binyamin Netanyahou ait délibérément mis le feu aux poudres à ce dépôt de dynamite qu’est Jérusalem, sachant qu’il ouvrait un boulevard au Hamas, que cela se terminerait par un affrontement armé, et ceci afin de créer le réflexe immédiat de l’union sacrée autour de sa personne, de démembrer le bloc de ses adversaires, composé de nationalistes religieux et laïcs d’une part, et de la gauche sioniste de l’autre, et de mettre hors course les partis arabes qui étaient candidats à soutenir au moins de l’extérieur ce nouveau gouvernement dont, pour la première fois depuis 12 ans, il n’aurait pas été le chef ?

Des amis et proches auxquels j’ai confié ce doute lacérant ne veulent pas, dans leur grande majorité, en entendre parler. Je les comprends. Il est en effet terrible de penser qu’un leader israélien, sioniste, juif, puisse agir de la sorte. J’ai essayé de chasser ces pensées. Je n’y suis pas parvenu.

 J’y parviens d’autant moins que Netanyahou lui-même a déclaré l’an dernier avoir refusé avant les élections de 2019 une proposition de son entourage, qui « aurait pu mettre le feu au Moyen-Orient« , selon ses propres paroles, et dont on peut considérer qu’elle l’aurait donc propulsé vers la victoire (guerre, « tous unis », etc).

Comme l’écrit Nehemia Shtrasler dans Haaretz (18/5), il était alors sûr de celle-ci. Quatre échecs successifs depuis lors ont pu le rendre moins arrogant, et encore plus dénué de scrupules. Cet aveu de sa part indique en tous cas que dans son entourage, l’option du pire a été froidement envisagée dès 2019.

Est-ce vraiment une surprise ? Nous savons depuis longtemps, depuis les années qui ont précédé l’assassinat de Rabin, que Binyamin Netanyahou, convaincu d’être « roi d’Israël », le Protecteur de la Nation, l’Unique, dont le retrait serait un danger vital pour le pays, est capable tout pour arriver au pouvoir et s’y maintenir.

Capable de rester muet quand, alors qu’il est le chef de l’Opposition, une foule ivre de haine à ses pieds crie « Mort à Rabin » et « Par le sang et par le feu nous chasserons Rabin » (« Bedam ve-esh èt Rabin neguaresh« ). Capable de délégitimer tous ses adversaires politiques « qui ont oublié ce que c’est d’être Juif », de les qualifier de « camp antisioniste », de les présenter comme ceux dont Daesh voudrait la victoire (spot électoral du Likoud en 2015).

Capable de semer au long des années haine, rejet, exclusion de la minorité arabe (21% de la population). Capable de créer l’atmosphère qui mène à de nombreuses agressions de journalistes, en pleine rue, par ses partisans. Capable de créer une situation dans laquelle le conseiller juridique du gouvernement ainsi que des juges et magistrats impliqués dans les enquêtes le concernant et dans son procès ne peuvent se déplacer que sous escorte, On me dit que cela arrive aussi en France et en Italie. C’est vrai, mais dans ces pays ce sont la mafia et la pègre qui les menacent; ici, ce sont le Premier ministre et ses acolytes qui chauffent à blanc leurs partisans, et ceux-ci comprennent le message.

Netanyahou aurait-il donc aussi été capable de cela ? Le simple fait que je ne puisse pas l’exclure me rend malade, mais l’enchevêtrement des faits et situations que j’ai évoqués plus haut n’est-il vraiment que le fruit du hasard, de coïncidences malheureuses ? 

S’il en est ainsi, pourquoi l’armée indiquait-elle encore le 29 avril dernier que le report des élections palestiniennes risquait de créer de nombreux incidents à Jérusalem et dans les Territoires, mais pas avec la bande de Gaza et mieux encore, elle se félicitait d’avoir réussi à stabiliser la situation à Jérusalem et d’avoir « réussi à éviter une crise religieuse autour su Mont du Temple » ? Cela allait-il à l’encontre des projets de quelqu’un?

La situation à Gaza était sous contrôle. La reprise des hostilités n’était à l’ordre du jour d’aucune des deux parties. Dans les neuf derniers mois avait régné un calme relatif, aucune menace de conflit ne pointait à l’horizon. C’est l’explosion de la situation à Jérusalem qui a mis le feu au poudres à Gaza, comme le dit expressément une analyse de l’armée elle-même le 14 mai. Qui y avait intérêt ?

Outre les questions déjà posées, je terminerai en en posant encore une, fondamentale.

Le report des élections palestiniennes par Abou Mazen a certainement joué un rôle dans la mobilisation du Hamas. Abou Mazen craignait, et probablement à juste titre, de les perdre. Pourquoi le Hamas était-il au seuil de la victoire dans les urnes ? Les gouvernements successifs de Binyamin Netanyahou n’ont-ils pas délibérément et systématiquement renforcé ces dernières années le Hamas face à l’Autorité palestinienne, dans le seul but d’enterrer toute possibilité de progrès vers un accord de paix ou au moins d’ouverture de quelque perspective dans cette direction ?

C’est le même Netanyahou qui a convaincu Trump de couper toute aide à l’Autorité palestinienne, qui autorise depuis longtemps le passage mensuel de 30 millions de dollars du Qatar vers la bande de Gaza, vers le Hamas. On évalue à un milliard de dollars (!) les fonds reçus entre 2012 et 2019 du Qatar par le Hamas avec l’accord d’Israël.

Tout le monde savait qu’une grande part de ce pactole n’allait pas au bien-être des habitants de la bande de Gaza, mais bien au renforcement des capacités terroristes du Hamas, mais ce même Premier ministre avait décidé que pour l’Autorité palestinienne, non, pas un sou, bien qu’elle maintienne une « coordination sécuritaire » (« tiyoum bit’honi » en hébreu) avec Tsahal, au nom de son intérêt bien compris, qui est le nôtre aussi, de tenir le Hamas sous contrôle dans les Territoires.

Que voulez-vous que les Palestiniens comprennent de tout cela ? Que face à nous, seule la violence paie ?

Ne me dites pas qu’Abou Mazen est un personnage plus que douteux. J’en suis convaincu. Mais je me souviens aussi qu’Anouar el-Sadate a fait de la prison pour activités pro-nazies au temps où l’Egypte était sous contrôle britannique, qu’il a lancé ses troupes contre nous en plein Kippour 1973, tuant des milliers de nos jeunes soldats, et que tout cela n’avait pas arrêté Menahem Begin, le chef historique de la droite israélienne, sur la route de la paix.

La volonté de la droite israélienne, religieuse et laïque, de le mettre hors-jeu aux yeux des Palestiniens est le fruit direct du refus de revenir à la table des négociations, le prix d’un éventuel compromis étant connu de tous, et inacceptable pour la vision national-messianique d’Israël, qui jouit d’une majorité dans la population juive du pays.

Je conclus: si Binyamin Netanyahou n’a pas délibérément provoqué les récentes hostilités pour sauver son pouvoir, et la mort dans l’âme je ne peux écarter cette possibilité, il est donc à tout le moins, à mes yeux, un vrai pyromane dont le maintien au pouvoir est dangereux pour Israël.

Et cependant, dans les deux cas, il semble qu’il soit sur le point de gagner. La guerre paie.

Le jeudi 13 mai dernier, quelques jours après le début de l’opération « Gardien des murs », Naftali Bennett, l’un des chefs du « Bloc du changement », annonçait renoncer à porter ce groupe de partis au pouvoir, et ouvrait la perspective d’une nouvelle coalition nationaliste-religieuse.

Nous saurons un jour si les tragiques événements de ces dernières semaines auront été le résultat d’un enchaînement fortuit de circonstances, ou celui d’une stratégie délibérée, mais le fait-même de devoir m’interroger sur ce point représente pour moi, qui ai choisi il y a 45 ans maintenant de vivre ici pour apporter ma pierre à la construction de l’Etat juif, un cauchemar que je n’aurais jamais cru devoir affronter.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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