Gaza, otages et storytelling

Les proches et les partisans des otages israéliens détenus par le Hamas dans la bande de Gaza célèbrent l'annonce de l'accord entre Israël et le Hamas sur la première phase d'un plan visant à libérer les otages et à mettre fin à la guerre à Gaza, sur la place des otages à Tel Aviv, en Israël, le jeudi 9 octobre 2025. (AP/Emilio Morenatti)
Les proches et les partisans des otages israéliens détenus par le Hamas dans la bande de Gaza célèbrent l'annonce de l'accord entre Israël et le Hamas sur la première phase d'un plan visant à libérer les otages et à mettre fin à la guerre à Gaza, sur la place des otages à Tel Aviv, en Israël, le jeudi 9 octobre 2025. (AP/Emilio Morenatti)

Beaucoup de livres ont déjà été écrits sur le 7 octobre, et d’innombrables articles au fil de la guerre la plus longue de l’histoire d’Israël : juste deux ans, à un jour près dans le calendrier hébraïque, jusqu’à la libération de tous les derniers otages vivants. Viendront des ouvrages d’historiens, alimentés entre autres par les conclusions de la commission d’enquête encore refusée par Netanyahu.

Déjà s’affrontent plusieurs storytellings, des manières de raconter sans nuances à des auditoires conquis une reconstitution de ce qui s’est passé, avec toujours un « agenda » précis. Essayons de démêler les récits, avec l’humilité nécessaire :

  • je ne suis ni la CIA ni le Mossad ;
  • pas plus que d’autres je ne connaitrai jamais les échanges entre Donald Trump et son « ami Bibi » ;
  • et personne n’a une connaissance totale des opérations militaires.

Statistiques contre émotion, guerre perdue

Commençons par ce qu’a retenu le grand public. Jose Lev Alvarez Gomez est un des blogueurs anglophones du Times of Israël. Le 9 octobre, il décrivait d’une manière fulgurante le contraste entre la réalité du terrain – écrasement du Hamas, précautions prises pour épargner les civils – et le narratif de diabolisation de Tsahal, retenu par la majorité des opinions. Il l’explique ainsi :

Israël parlait en logique. Le Hamas parlait en larmes. Devinez quelles langues parlent les algorithmes. Dans ce cirque numérique, les porte-parole d’Israël récitaient des statistiques stériles tandis que Hamas chorégraphiait la souffrance pour TikTok. Les influenceurs, les activistes et les révolutionnaires de canapé rejoignaient le front de la propagande dont la seule victime était la vérité elle-même.

Comme une démonstration chimiquement pure de ces propos, les soi-disant « flottilles pour briser le blocus », que j’ai évoquées dans un précédent article ici :

  • chorégraphies hyper-médiatisées sur les réseaux sociaux,
  • aucun impact sur le réel,
  • mais inspirant des manifestations souvent violentes (Italie, Espagne en particulier).

Et cela, jusqu’à la veille du cessez-le-feu.

Un homme brandit un drapeau palestinien devant une banderole demandant l’arrêt de la livraison d’armes à Israël et dénoncant la complicité du gouvernement, pendant une manifestation à Madrid, le 20 janvier 2024. (Crédit : by Pierre-Philippe MARCOU / AFP)

Une guerre imposée, pas « une réponse »

Tout le monde se souvient du choc et de l’horreur du 7 octobre, mais on a oublié un autre aspect du désastre, au-delà du plus grand massacre de civils juifs depuis la Shoah : le Hamas et ses milices alliées ont pu pénétrer en Israël par plusieurs brèches dans la barrière de sécurité, submerger la principale base de l’armée à proximité, pénétrer en profondeur et résister pendant des heures à des contre-attaques lancées dans l’improvisation la plus totale.

Les tueurs ayant ramené avec eux des dizaines de dépouilles, il aura fallu des mois pour identifier toutes les victimes, mais on sait aujourd’hui que 329 soldats et policiers furent tués. Ce chiffre est à rapprocher des 915 soldats au total tombés à la date du cessez-le-feu, dont 438 dans la bande de Gaza.

Le Hamas – dont les dirigeants vantaient sur des chaînes arabes la réussite du « déluge d’Al-Aqsa » – envoya par milliers obus, roquettes et missiles sur le pays (plus de 10 000 jusqu’à début janvier 2024).

C’est dans ce contexte, avec la crainte d’un autre front avec le Hezbollah au Nord, qu’Israël a mobilisé ses réservistes et commencé une invasion terrestre deux semaines plus tard.

Rappeler cela permet de tordre le cou à un narratif que l’on a vite entendu :

  • Non, il ne s’agissait pas de « réponse » ou de « représailles », mais d’une vraie guerre déclarée par un ennemi beaucoup plus dangereux qu’on ne l’avait imaginé.
  • Oui, il fallait absolument une intervention terrestre, d’une part pour empêcher d’autres attaques d’envergure, et d’autre part pour faire cesser les tirs de roquettes ; ces derniers désorganisant la vie civile, surtout dans le Sud d’Israël pendant plusieurs longues semaines.
  • Non, aucune « négociation de paix » n’était possible, le Hamas n’acceptant un cessez-le-feu éventuel que temporaire, et pour libérer une partie des otages en échange de centaines de terroristes emprisonnés. Ce fut ainsi que furent relâchés fin novembre 2023 des hommes et femmes âgés et des enfants.

2024, le mirage d’une « victoire totale »

Dans un article intitulé « La victoire reste possible : 10 vérités après 20 mois de guerre à Gaza » publié en juin, Lazar Berman rappelait, entre autres, les étapes de l’offensive israélienne lors des premiers mois de guerre :

Tsahal a eu recours à une puissance de feu massive pour protéger ses troupes, qui n’ont progressé qu’au rythme des bulldozers qui dégagent les routes. Israël n’a pas attaqué plusieurs zones en parallèle (…). Il a commencé par Gaza-City, avant de passer à Khan Younès en décembre, et – face aux menaces de l’administration américaine de Biden – n’a lancé son opération à Rafah qu’en mai 2024.

Les lecteurs réguliers d’un autre spécialiste des affaires militaires, Amos Harel du Haaretz, auront suivi au fil des mois les raisons de cette lenteur relative :

  • souci de risquer au minimum la vie des soldats ;
  • emploi massif et continu de réservistes, comme jamais lors des guerres précédentes, ce qui a eu un poids à la fois humain et économique important ;
  • difficulté à avoir des divisions directement opérationnelles sur les deux fronts, la pression ne retombant à la frontière libanaise qu’en novembre, après la victoire sur le Hezbollah contraint à un cessez-le feu.

Quel fut le « récit » du gouvernement pendant ces longs mois ?

Celui de Netanyahu fut un mélange de mutisme et de fausses promesses, présentant les différentes avancées de Tsahal comme des objectifs rapprochant la fin de la guerre : furent ainsi « vendues » successivement :

  • l’occupation temporaire et partielle de Gaza City, présentée comme le centre politique et névralgique de l’armée djihadiste ;
  • l’occupation de Khan Younis au Sud de l’enclave, présentée comme leur vrai centre de décision.

Puis il a dit qu’il fallait impérativement occuper Rafah et la frontière égyptienne, lieu dense en tunnels par lesquels transitaient armes et matériels divers.

Chaque discours se tenait, même si jamais l’ensemble des zones ne furent totalement occupées ni « nettoyées », faute d’effectifs suffisants. Plus concrètement, le potentiel militaire du Hamas – et des milices alliées, principalement le djihad islamique – a été largement détruit. Furent éliminés dans son état-major :

  • Yahya Sinwar, dirigeant politique et maitre d’œuvre principal du 7 octobre,
  • son frère Mohammed,
  • Marwan Issa,
  • Mohamed Deif,
  • et la quasi-totalité des commandants de brigades et de bataillons.

Fin 2024, l’armée estimait les pertes ennemies à environ 20 000 combattants. Mais alors, quand fallait-il s’arrêter sur un plan strictement militaire ? Le Premier ministre ne l’a jamais explicité, le slogan « victoire totale » étant agité comme le prétexte d’une guerre sans fin.

Otages, Witkoff, avant et après

Le cabinet de guerre avait fixé un autre objectif en parallèle, que les observateurs de bonne foi jugeaient impossible sans négociations avec l’organisation terroriste : le retour de tous les otages.

Les captifs étant dispersés dans des tunnels ou des logements sur l’ensemble du territoire, il était impossible de les libérer tous en même temps ; et les combats et bombardements leur faisait courir des risques, ceci expliquant aussi en partie la prudence des opérations de Tsahal.

Au mois de juin dernier, sur les 251 personnes enlevées le 7 octobre, 148 étaient revenues vivantes, mais ce fut à la suite d’accords négociés avec le Hamas, lors du cessez-le-feu de novembre 2023, puis lors de celui de 42 jours signé le 15 janvier 2025. Seuls 8 otages furent libérés grâce à des opérations militaires. Furent aussi ramenées les dépouilles de 51 civils et militaires, assassinés dans la bande de Gaza ou le 7 octobre.

Quelles étaient, au mois de mars, les positions du gouvernement israélien et du Hamas ? Pour ce dernier, l’exigence n’avait en fait pas varié depuis des mois : contre les derniers otages, il réclamait :

  • une promesse de fin de la guerre,
  • l’évacuation totale et immédiate de Tsahal sur la frontière du territoire palestinien,
  • zéro concession politique sur la gouvernance de Gaza.

Autrement dit, une « image de victoire », bien symbolisée à chaque libération pendant le cessez-le-feu du début de l’année, avec des cérémonies filmées montrant qu’il restait le maitre, avec ses troupes paradant en grand uniforme.

Les otages, de gauche à droite, Ohad Ben Ami, Eli Sharabi et Or Levy, exhibés par des terroristes armés du Hamas avant d’être remis à la Croix-Rouge à Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, le 8 février 2025. (Crédit : Mohammad Abu Samra/AP)

Pour Netanyahu – qui avait accepté à contre-cœur le deuxième accord dit « Plan Witkoff », déjà sous la pression de Donald Trump à la veille de son entrée à la Maison Blanche – pas question d’accepter un nouveau chantage et des libérations partielles.

Le cessez-le-feu fut ainsi rompu unilatéralement au début mars, avec le déclenchement de l’opération « Chariots de Gédéon ». Elle est montée en puissance lentement, jusqu’à la mobilisation de 5 divisions, l’encerclement de Gaza City et la menace de son occupation totale, forçant plus de 700 000 habitants à se réfugier au Sud du territoire.

Des « chariots de Gédéon » dans l’ornière

À ce moment-là, des discours bien différents furent entendus en Israël :

  • celui, officiel, de la libération des otages par la force ;
  • celui, officieux, d’une simple et forte pression destiné à contraindre l’organisation terroriste à libérer tous les otages d’un coup ;
  • et celui, largement majoritaire, des citoyens du pays manifestant toujours plus nombreux en faveur d’un accord avec le Hamas, par souci de la survie des malheureux soumis à près de deux ans de captivité dans des conditions horribles, quitte à accepter une fin définitive des combats avec évacuation totale du territoire.

Il y eut aussi des échos de ce que dirent à Netanyahu ceux qui ne croyaient pas à une solution militaire :

  • le chef d’État-major, ayant des doutes sur le succès militaire ;
  • et le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar, conscient des dommages diplomatiques profonds subis par Israël, menacé en particulier à partir de l’été de sanctions par l’Union européenne.

En parfait contraste, le ministre de la Défense Israël Katz – zélé serviteur, sans aucune expérience militaire et remplaçant depuis l’automne 2024 du général Gallant, esprit trop indépendant pour le Premier ministre – eut le temps de menacer de « raser » Gaza City, et d’alourdir potentiellement le dossier de son pays devant la Justice internationale.

De Doha à Charm el-Cheikh

C’est donc à un vrai désastre qu’a peut-être échappé Israël, mais les évènements se sont précipités à partir de la frappe ratée contre la direction du Hamas à Doha. Jamais aucun gouvernement n’avait osé s’attaquer indirectement à cet émirat, avec lequel les relations sont ambivalentes depuis des décennies.

Qui sait vraiment ce qu’avait à l’esprit le Premier ministre en la décidant, peut-être enivré par les multiples frappes ciblées ayant, elles, réussi au Liban et en Iran, et ayant permis la victoire sur ces fronts-là ? S’agissait-il de forcer l’organisation à en rabattre sur ses exigences ? Le Qatar est aussi un allié très proche, et des États-Unis qui y ont leur plus grande base au Proche-Orient, et de la famille Trump avec laquelle les liens financiers sont très étroits. Toute explication est plausible :

  • une grande colère du président américain qui aurait forcé son « ami Bibi » à accepter la fin de la guerre ;
  • ou bien imaginer que les Qataris – base arrière et soutien du Hamas – exercent enfin des menaces sur l’organisation terroriste qu’ils hébergent depuis une douzaine d’années.

On choisira le storytelling de son choix, selon ses affinités politiques.

À l’heure où j’écris ces lignes, on n’en est encore qu’à la phase 1 du « plan Trump », celle concernant les cessez-le-feu et la libération de tous les otages, même si toutes les dépouilles n’ont pas été retrouvées et renvoyées en Israël.

Les soutiens irréductibles du gouvernement israélien retiendront que c’est lui qui a mené le pays à la victoire, actée par ce résultat.

Mieux encore, les conditions ne sont plus du tout celles que réclamait le Hamas il y a six mois ; Tsahal occupe encore la moitié de la bande de Gaza, et n’en partira qu’une fois réalisées les étapes suivantes de la phase 2 :

  • installation d’un gouvernement provisoire,
  • présence d’une force multinationale puis palestinienne, garantissant le désarmement de l’organisation terroriste.

Mieux encore, Donald Trump a organisé en Égypte un sommet international actant du désir de paix de l’ensemble des Chefs d’États arabes et musulmans présents, actant ainsi l’isolement concret de l’Iran des mollahs pour qui le 7 octobre fut, après coup, un désastre.

Le président américain Donald Trump (au centre) et d’autres dirigeants mondiaux posent pour une photo de groupe lors du sommet de paix de Charm el-Cheikh, dans la station balnéaire égyptienne de Charm el-Cheikh, au bord de la mer Rouge, le 13 octobre 2025. (Crédit : Evan Vucci / POOL / AFP)

Que l’on apprécie ou pas Netanyahu, il faut lui reconnaître aussi que l’affaiblissement de « la tête de la pieuvre » – avec la guerre éclair du mois de juin – y est pour beaucoup : il s’agit bien là d’une réalité, et pas d’une réécriture de l’Histoire.

Seuls des historiens pourront, en enquêtant librement, dire si le Hamas aurait pu ou non accepter plus tôt ce « deal » sur les otages, et si les opérations militaires auraient été suffisantes dès la fin 2024. Le Qatar – et la Turquie, autre garant du dernier accord et autre parrain – auraient-ils accepté alors de faire pression sur lui ? Cependant, il était clair qu’Israël aurait dû bien plus tôt faire des propositions pour le « jour d’après » la fin de la guerre, l’élimination politique du Hamas et la reconstruction du territoire.

Yoav Gallant, cité précédemment, avait questionné le Premier ministre là-dessus, lui présentant les différentes possibilités, toutes négatives, en l’absence de préparation de la suite :

  • « réoccupation » du territoire,
  • anarchie type « Somalie »,
  • ou le pire, maintien du Hamas.

Le silence de Netanyahu a été total à ce moment-là. On sait que le plan Trump était « dans les cartons » depuis plusieurs mois, et on connaît l’implication forte de plusieurs pays du Golfe dans le projet. Mais je n’ai rien lu sur une contribution israélienne.

Incendiaires et pétards mouillés

Le plus triste, pour finir : alors que l’efficacité et le dévouement des militaires, conscrits ou réservistes, a été admirable, le personnel de la majorité au pouvoir a fait preuve, pour beaucoup, d’une irresponsabilité totale.

Dès le mois de janvier 2024, une conférence se tenait à Jérusalem réunissant l’extrême-droite membre de la coalition, avec les partis de Smotrich (« Sionisme religieux ») et de Ben-Gvir (« Force juive »)[1].

Manifestant bruyamment leur enthousiasme, les participants – dont 12 ministres et 15 députés – avaient réclamé l’annexion du territoire palestinien, la construction d’implantations et l’émigration « volontaire » des Gazaouis. Ceci suivait ou précédait un florilège de déclarations incendiaires à la Knesset :

Leur lâcher une bombe atomique. [Amihai Eliahou]

En tuer 100 par jour. [Zvi Sukkot]

Et certains députés Likoud – parti jadis de la droite modérée – n’ont pas été en reste :

Que les enfants meurent à Gaza. [Moshe Saada]

Effacer Gaza de la surface de la Terre. [la députée Galit Distel-Atbaryan]

Le Premier ministre d’une démocratie occidentale ne protesta que rarement et bien discrètement contre ces horreurs, par peur de perdre sa majorité et sa place. On vient de voir combien les menaces de quitter la coalition de Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir se sont dégonflées face au rouleau compresseur américain.

Mais le même Trump – provocation ou vrai délire – avait bien présenté à un Netanyahu ravi son projet de « Riviera » pour Gaza, après départ temporaire ou définitif de la population.

Bref, entre confiture donnée aux cochons antisionistes et scie musicale sur une volonté supposée « d’épuration ethnique », ce fut hélas un autre storytelling, dont on se serait bien passé.

[1] https://www.lepoint.fr/monde/tolle-apres-une-conference-a-jerusalem-reclamant-le-retour-de-colonies-a-gaza-30-01-2024-2551049_24.php

 

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre". Chroniqueur sur le site "La Revue Civique". Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019). Vice président (2012-2024) de la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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