La faim justifie les moyens

Un Gazaoui marchant avec un sac d'aide humanitaire qui lui a été remis dans un centre de distribution géré par la Fondation humanitaire de Gaza (GHF), soutenue par les États-Unis et Israël, dans le centre de la bande de Gaza, le 22 août 2025. (Crédit : Eyad Baba/AFP)
Un Gazaoui marchant avec un sac d'aide humanitaire qui lui a été remis dans un centre de distribution géré par la Fondation humanitaire de Gaza (GHF), soutenue par les États-Unis et Israël, dans le centre de la bande de Gaza, le 22 août 2025. (Crédit : Eyad Baba/AFP)

Le scandale, en théorie possible, d’une famine à Gaza est maintenant d’une actualité brûlante. Au-delà de la propagande des uns et de la contre-propagande des autres, il faut d’abord rappeler, a propos des données factuelles, que :

  • elles sont quasi oubliées sur les écrans de télévision, avec « la dictature de l’instantané » ;
  • elles sont rébarbatives, car pleines de chiffres difficiles à intégrer ;
  • et chacun d’entre nous les trie en fonction de nos propres biais affectifs.

Remontons dans le temps

La sympathie de la majorité des gens a logiquement basculé en faveur des Palestiniens, à mesure que le bilan des civils tués et des destructions ne cessait de s’alourdir. Cela a fait assez vite oublier les horreurs du 7 octobre, et le calvaire insupportable des otages encore captifs. Mais qui, dans le grand public, saurait dérouler le fil de 20 ans de conflits autour de ce territoire ?

Dans quelques jours, des dizaines de navires soi-disant humanitaires tenteront de forcer le blocus maritime pour (en résumant le discours des organisateurs) « livrer de la nourriture à une population affamée ». Ce message, formidable condensation de l’amnésie et d’un instinct naturel à soutenir les opprimés, et relayé de façon obsessionnelle sur les réseaux sociaux et en particulier par la France insoumise, démolira encore plus l’image d’Israël.

La superposition des mots « famine » et « blocus » fait tout oublier 

Oubliés :

  • l’évacuation totale de Gaza en 2005, décidée par Ariel Sharon ;
  • le coup de force du Hamas en 2007 contre l’Autorité palestinienne ;
  • et le fait que ce territoire devenait alors une base arrière possible pour des attaques terroristes.

Ces attaques auraient pu être des infiltrations avec attentats kamikaze comme lors de la deuxième intifada, mais elles sont vite devenues d’un tout autre ordre : des bombardements réguliers de la frontière Sud, plusieurs « rounds » meurtriers au fil des ans, avec des tirs de roquettes de plus en plus en profondeur ; d’où l’établissement d’un blocus maritime total.

Le navire turc « Mavi Marmara » fit ainsi l’objet d’un abordage meurtrier en 2010, ce qui provoqua une enquête de l’ONU, conclue par le « rapport Palmer »[1]. Ce rapport, entre autres, reconnaissait la légitimité du blocus israélien en disant :

[qu’il] était une mesure nécessaire afin de défendre son territoire et sa population » […] conçu afin d’empêcher l’approvisionnement de Gaza en armes par voie maritime ou des attaques lancées depuis la mer.

Qu’allaient devenir les Gazaouis, dans leur « prison à ciel ouvert », scie musicale bien connue ?

Réputés pour leurs talents dans le domaine du bâtiment (voir en particulier le panorama de Gaza City, ses tours d’habitations et son front de mer impressionnant), ils ne produisaient pas de biens de consommation – agricoles ou autres – en quantité suffisante pour une population en croissance continue (2,1 millions estimés avant la guerre).

Or Israël était le principal « poumon » pour les habitants du territoire, même si on feint de l’oublier. On cite le chiffre de plus de 500 camions entrant quotidiennement jusqu’au 7 octobre, mais en oubliant que cela ne comprenait pas que des produits « humanitaires » (que sont l’alimentation, le matériel médical et les produits de première nécessité).

J’ai évoqué le bâtiment, mais on sait aussi que les importations massives de ciment ont permis la réalisation des centaines de kilomètres de tunnels utilisés par les combattants du Hamas. Parmi les « utilisations duales », il faut évoquer aussi :

  • tous les produits métalliques ayant servi à la confection de milliers de roquettes ;
  • et les machines-outils, plusieurs fois découvertes dans des ateliers souterrains où s’est développée une production d’armes légères.

Il ne faut pas oublier non plus :

  • les livraisons vitales d’eau douce, d’électricité et de fuel – ceci ne comprenant pas les expéditions en moindre nombre en provenance d’Égypte par la route (terminal de Rafah) ;
  • et les fameux tunnels, maintenant largement détruits sur cette frontière là, et qui furent un axe d’importation militaire majeur pour l’armée islamiste.

Dès le lendemain des massacres du 7 octobre 2023, le ministre de la Défense (à l’époque Yoav Gallant) décide la suspension de toutes livraisons (marchandises, eau, fuel). Cette déclaration a été largement reprise comme « preuve » d’un soi-disant génocide planifié, en oubliant que le ballet des camions allait reprendre dès le 21 octobre.

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) a répertorié le nombre des entrées quotidiennes de camions, et le journal « Ouest France » a publié l’infographie associée jusqu’au 13 janvier dernier[2]. L’administration de Tsahal chargée des relations civiles avec les Palestiniens (le COGAT) publie aussi quotidiennement des chiffres sur son compte X.

Les critiques d’Israël notent que le nombre de camions a été en moyenne inférieur à celui d’avant la guerre, alors que les besoins humanitaires ont largement augmenté avec les destructions d’infrastructures et surtout les dizaines de milliers de blessés à soigner, c’est incontestable.

On comprend aussi pourquoi la production agricole locale a été diminuée, mais ne sont pas livrées pour le moment les matières premières nécessaires au bâtiment ou à l’industrie. Bref, définir le nombre minimum requis de transports par camions n’est pas simple !

Au-delà du nombre de camions de livraisons, d’autres éléments fondamentaux sont à considérer. Or, ce n’est que récemment (ces derniers mois) qu’on a commencé à en parler.

  • Tout d’abord, le problème de la distribution des marchandises

L’UNRWA, connectée et compromise à tous les étages avec le Hamas – mais c’est une autre affaire – comptabilise uniquement les livraisons vers ses propres entrepôts, faisant mine d’oublier qu’il y a diverses ONG indépendantes qui reçoivent des livraisons. Par ailleurs, et depuis quelques semaines, des commerçants grossistes reçoivent directement des marchandises, avec l’accord d’Israël.

  • Ensuite, est maintenant clairement posée la question du détournement des livraisons

Le gouvernement israélien l’a fait d’abord pour justifier sa décision, largement irréfléchie, de suspendre toutes les livraisons, du 2 mars 2025 (lorsque Tsahal a repris son offensive) au 19 mai 2025 (cédant à la pression américaine) pour enfin les reprendre, avec un rythme progressivement augmenté les deux mois suivants.

Deux arguments ont été alors avancés :

  • que les expéditions massives pendant les 60 jours du cessez le feu du début de l’année avaient laissé des stocks suffisants ;
  • et que de toute façon c’était le Hamas qui détournait les marchandises pour s’assurer du « cash » et un contrôle sur la population.

N’épiloguons pas là-dessus. Les meilleurs amis d’Israël reconnaissent que :

  • ce « blocus limité » a ruiné l’image du pays,
  • rendu crédible la possibilité de sanctions par l’Union européenne,
  • et relancé le discours alarmiste sur une possibilité de famine générale à Gaza.

Pour donner une idée des partages hystériques lus sur X, citons le tweet de Marine Tondelier du 21 mai :

Benjamin Netanyahu est un criminel de guerre. Alors que 14 000 bébés sont en train de mourir de faim par sa faute, il fait entrer les camions d’aide humanitaire au compte-goutte, avec un sadisme qui donne la nausée.

Relevons aussi que la possibilité d’une famine avait été évoquée bien avant cet épisode, et en dehors de politiques coutumiers de ce genre d’accusations. Le 18 mars 2024 déjà, le Secrétaire Général de l’ONU Antonio Guterres publiait le tweet suivant :

La famine dans la partie nord de Gaza est imminente. 1,1 million de personnes à Gaza font face à une faim catastrophique – le plus grand nombre de personnes jamais enregistré – n’importe où, n’importe quand. C’est une catastrophe entièrement causée par l’homme. Et cela peut – et doit – être arrêté.

Une prédiction heureusement démentie par les faits. Mais qui s’en souvient ?

Sur les retards dans les livraisons effectives ou leurs détournements, on a assisté à une guerre des narratifs entre Israël et les instances onusiennes. Réalisant, avec retard, l’impact désastreux des 11 semaines de blocus, Israël a fait visiter aux journalistes de la presse internationale les parkings de l’autre côté de la frontière où s’entassent souvent, et parfois pourrissent, les cargaisons non distribuées. Mais il lui est répliqué que soit il y a des retards administratifs, soit que les convois ne peuvent être sécurisés contre les pillages.

L’UNRWA nie vigoureusement que le Hamas détourne cette aide, alors que des vidéos de camions détournés par des hommes armés existent. Reprenant le discours onusien, les médias répètent en chœur que rien ne dit que ce soient des combattants du Hamas sur ces vidéos, alors que l’on a identifié au moins un clan tribal travaillant pour lui.

Le 22 août, « l’Integrated Food Security Phase Classification » (IPC), instance soutenue par l’ONU et considérée comme l’autorité en matière de crises alimentaires, a déclaré la famine à Gaza ; or, nombre d’articles de presse ont relayé le fait que, précisément, cette instance avait discrètement modifié les critères, juste pour l’occasion, de ce qu’était une « famine », afin de pouvoir ainsi qualifier la situation actuelle à Gaza[3].

Il est extrêmement difficile de ramer à contre-courant de ce qui est devenu une « doxa »

Se contenter de dire qu’il s’agit d’un « procès en sorcellerie » est insuffisant.

Bien sûr, les outils de propagande les plus grossiers doivent être dénoncés, comme les publications à la « Une » de la presse mondiale de photos d’enfants souffrant de maladies congénitales, et présentés comme des victimes de la famine. Mais cela ne suffit pas.

Comme détaillé dans une référence solide[4], les critères pour déclarer une situation de famine sont :

  • un manque extrême de nourriture dans 20% des foyers ;
  • 30% (chiffre curieusement abaissé à 15% pour Gaza) des enfants souffrant de malnutrition aigüe ;
  • et 2 à 4 morts quotidiens pour 10 000 habitants.

Si on prend comme base les propres chiffres du Hamas qui contrôle encore le système de santé à Gaza, le nombre total de victimes de famine (339 au 31 août) reste très inférieur au dernier critère.

Mais tout cela n’autorise pas à nier l’évidence

Dans la bande de Gaza et surtout dans le Nord et à Gaza City, la malnutrition fait des ravages. De très nombreux civils souffrent de la faim, là-bas comme ailleurs où se déroulent des conflits cruels – il y aurait beaucoup à dire sur le regard médiatique refusant de se porter sur le Soudan ou le Yémen, mais c’est une autre affaire.

On peut critiquer le journal Haaretz – je goute très modérément certaines des tribunes libres qu’il publie – mais c’est le seul quotidien israélien qui ait documenté en détails la souffrance de la population « ennemie ». Un de ses articles récents[5] raconte, photos à l’appui, comment ont été visionnés à distance des cas critiques de malnutrition traités dans des hôpitaux du territoire palestinien.

Une dernière chose à propos des « biais affectifs »

Oui, il y a une guerre des narratifs, oui la propagande du Hamas et de ses supporters prétend qu’ils souffrent tous de la famine.

Un compte X israélien[6] peut être suivi pour démonter cette propagande. On y visionne les publications sur Instagram postées par des restaurateurs et des commerçants gazaouis, proposant à la clientèle des plats cuisinés, pizzas, glaces, pâtisseries ; ou des étals de marchandises, maintenant bien remplis.

Certains de ces films circulent, et le gouvernement israélien propose même des compilations sur Youtube.

Mais que veut-on démontrer ? Oui, il y a, comme dans toute guerre, ceux qui ont l’argent pour vivre mieux que les autres. Les prix astronomiques annoncés dans certains établissements prouvent que les plus miséreux ne peuvent s’y rendre, car sinon comment expliquer les pillages de camions ? Ou les bousculades meurtrières lors des distributions de repas par la Gaza Humanitarian Foundation, qui malgré l’hostilité de l’ONU et des autres ONG, distribue maintenant chaque jour plus d’un million de repas gratuits ?

[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Rapport_Palmer

[2] http://www.ouest-france.fr/monde/gaza/infographie-combien-de-camions-humanitaires-entraient-a-gaza-avant-leur-blocage-par-israel-d1ac00d2-f82e-11ef-b38f-dff807deb5c8

[3] « L’organisme de surveillance de la famine affilié à l’ONU a discrètement modifié ses critères pour déclarer une famine à Gaza »

[4] http://freebeacon.com/israel/un-backed-famine-watchdog-quietly-changed-standards-easing-way-to-declare-famine-in-gaza

[5] http://www.haaretz.com/israel-news/2025-08-21/ty-article-magazine/starvation-is-everywhere-virtual-tours-of-gaza-clinics-expose-the-scale-of-the-horror/00000198-ccb7-dcce-a5bf-cdb714fb0000

[6] http://x.com/imshin

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre". Chroniqueur sur le site "La Revue Civique". Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019). Vice président (2012-2024) de la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
Comments