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Expériences mystiques: le tournant théologique, artistique et littéraire

Fanny Arama
Fanny Arama

Grégory Jouanneau-Damance, historien de l’art, étudie les théories de l’automatisme et de l’informel ; Riccardo Raimondo, docteur en littérature française et italienne, les rapports entre littérature et religion, l’histoire des idées et la réception de la littérature italienne en Europe ; Fanny Arama, la littérature des XIXe et XXe siècles, la violence verbale et son rapport au sacré. Ils publient Expériences mystiques: Énonciations, représentations et réécritures chez Garnier en 2021.

Comment est né le projet de cette publication ?
Fanny Arama: Riccardo Raimondo, Florian Audureau et moi-même appartenions dans les années 2015-2017 à la même École doctorale, à l’université Paris Diderot (aujourd’hui Université de Paris). Nous partagions quelques idées sur l’absence de cours, de conférences ou de séminaires abordant les questions du sacré et de la mystique dans les arts et la littérature. Chacun d’entre nous était intéressé par la question des discours et des représentations de la mystique et du sacré, pour ses recherches respectives. Par exemple, je travaillais pour ma thèse sur des sujets relatifs au langage performatif et à la « communion religieuse » que le langage, notamment quand il est violent ou agressif, peut permettre.

Nous savions que le séminaire « Dyptique » sur le discours mystique et la question du langage de Jean-René Valette à Paris Nanterre était très fréquenté, et que tous les grands spécialistes du discours mystique au Moyen Âge et jusqu’au Grand Siècle s’y rendaient. Nous avions également lu l’anthologie de Lydie Parisse, Le discours mystique dans la littérature et les arts de la fin du XIXe siècle à nos jours (Paris, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2012) qui nous a beaucoup stimulés dans notre conception du séminaire, et notamment dans son ouverture aux arts en général.

Après quelques discussions amicales entre nous, nous avons décidé de mettre en place ce séminaire qui était, au début, destiné aux jeunes doctorants et jeunes chercheurs avant tout. Nous avons été encouragés dans notre démarche par la directrice de notre école doctorale, Evelyne Grossman, ainsi que par un professeur qui est devenu un ami, Jean-François Cottier. Nous avons petit à petit précisé le centre de nos préoccupations, à savoir, ce qui faisait la labilité de la qualification « mystique » à travers le temps. La mystique du Moyen Âge n’a rien à voir avec les différentes pratiques de la mystique au Grand Siècle ou au XIXe siècle : y avait-il une continuité entre ces différentes pratiques ? Le langage destiné à transcrire les expériences mystiques peut-il nous aider à comprendre l’évolution des représentations de la mystique ?

Le séminaire a duré deux années au cours desquelles nous avons eu la chance d’écouter des jeunes chercheurs sur des périodes historiques très différentes : c’est ce qui faisait l’intérêt de celui-ci. Il était non seulement ouvert à toutes les époques, mais aussi à d’autres disciplines que la pure littérature ou la pure rhétorique (on peut penser à la danse ou aux arts plastiques par exemple).

En cours de route, Grégory Jouanneau-Damance nous a rejoint.

Grégory Jouanneau-Damance : Lorsque j’ai découvert l’existence du séminaire, cela faisait déjà un certain temps que je m’intéressais aux sources mystiques et ésotériques de la poésie moderne. J’avais eu l’occasion de travailler sur les « musées imaginaires » de Nerval et de Baudelaire, et j’avais été frappé par l’importance des enluminures du Splendor Solis dans l’invention de certaines images des Chimères ou des Fleurs du mal. Au moment où j’ai pris contact avec Fanny et Riccardo, je menais une enquête, en histoire de l’art, sur la genèse de l’art informel, et j’étais à la recherche d’un « chaînon manquant » qui permettrait d’expliquer le passage des écritures automatiques des années 1920 aux peintures automatistes des années 1950. J’avais peu à peu acquis la certitude, en fréquentant des ouvrages comme L’Informe, mode d’emploi de Rosalind Krauss et Yve-Alain Bois ou L’Art informel de Jean Paulhan, que la mystique était la clef de cette métamorphose. Mais il manquait encore tout un travail de fond sur la question du « geste » mystique, de son énonciation, et sur l’historicité de la notion. C’était précisément ce chantier qu’était en train d’ouvrir le séminaire.

Riccardo Raimondo: Pour des raisons personnelles, je me suis toujours intéressé aux relations entre les littératures européennes, la spiritualité et ce qu’on appelle aujourd’hui l’« ésotérisme occidental ». La littérature mystique représente pour moi une manière de sonder les mouvements ineffables de l’âme au travers de cet élément concret et papable qui est le langage. Quand j’ai parlé à Fanny de mes recherches pour la première fois, nous avons vite compris que nous étions profondément fascinés par ce paradoxe qui a été au fondement de toute notre enquête : le dissio entre l’indicible d’une expérience mystérieuse et la volonté humaine d’expliquer, d’énoncer, de raconter, de transmettre. C’est cette fascination qui est par la suite devenue un véritable projet intellectuel. Les jeunes chercheurs qui sont intervenus au cours de notre séminaire ont été mis au défi de sonder et d’examiner ce que nous avons voulu appeler l’« expérience mystique » dans les littératures et les arts.

Comment s’est passé le projet de publication ?
Riccardo Raimondo: Ces dernières années ont été riches en publications sur la mystique ainsi que sur les représentations du sacré dans les arts et la littérature. Il n’a pas été facile de trouver un éditeur car notre ouvrage regroupait des publications de très jeunes chercheurs, portant sur des recherches en cours. La collection « Rencontres » des éditions Classiques Garnier permet de publier ce genre d’ouvrage regroupant des actes de colloque ou de séminaire dont l’ensemble ne donne pas lieu à un résultat ou à un discours uniformisant sur une « catégorie moderne » (Florian Audureau) – la mystique – et son interprétation au prisme de discours et de pratiques variés. Ce volume collectif permet au lecteur d’examiner l’état de la question dans des domaines et des époques qui n’envisagent pas le rapport au théologique, au sacré ou au spirituel de la même manière.

En quoi la mystique et les discours sur la mystique et l’expérience mystique sont-ils des sujets d’actualité ?
Fanny Arama : Il est difficile et délicat de généraliser les tendances d’une société, mais la société occidentale actuelle me paraît à la recherche de « réponses » spirituelles aux crises que traversent les démocraties libérales aujourd’hui. Tout discours sur la mystique, c’est-à-dire sur le spirituel et le rapport de l’homme au divin est actuel (voire atemporel). Évidemment, cet ouvrage reste une publication de type universitaire et a pour objectif de faire partager le résultat d’un travail d’analyse du discours sur la transcription de l’expérience mystique. Mais il peut également parler à tout à chacun à travers la manière dont il interroge le rapport de l’homme au sacré au fil des siècles. Qu’appelle-t-on « mystique » au fil des siècles ? Comment le discours sur le sacré est-il lié au politique ? Comment la théologie s’empare du discours mystique pour gagner un nouvel auditoire au Moyen Âge ? Sur quelles bases rhétoriques et langagières l’art moderne peut-il être qualifié de « mystique » ? Les différents textes de notre ouvrage répondent à ces questions.

Grégory Jouanneau-Damance : Au terme de ces années de recherche, il est frappant de voir à quel point l’histoire de la mystique, de ses milieux et de ses pratiques au XXe siècle est méconnue. Nous sommes allés de trouvailles en trouvailles, en redécouvrant le poids du tournant mystique opéré par Bergson et Lévy-Bruhl dans la sphère universitaire, l’importance décisive de René Guénon dans la métamorphose des pratiques et des discours d’avant-garde au fil des années 1930, ou encore les liens forts qu’établissent Pierre Jean Jouve, Camille Bryen et Armel Guerne entre mystique et psychanalyse. Il est certain, désormais, que tout un pan de la peinture abstraite de l’après-guerre doit énormément aux relectures, par les intellectuels et les artistes, des grands mystiques orientaux ou occidentaux passés.

Cela permet, assurément, d’éclairer les zones d’ombres qui entourent les origines, en France, de certaines abstractions dites « chaudes ». Les œuvres d’artistes tels que Wols, Hans Arp ou Camille Bryen doivent énormément à leurs dialogues avec des promoteurs parfaitement oubliés des Traditions orientales, comme Claude d’Ygé ou Maria de Naglowska. Toutefois, les questionnements qui furent les nôtres dépassent assez largement le simple cadre de l’anthropologie de l’art ou de la religion. Ils complètent, à bien des égards, le constat dressé par Betty Rojtman dans son ouvrage Une faim d’abîme (voir lien ci dessous).

Dialogue avec Betty Rojtman

En France, le fait religieux jouit aujourd’hui d’une attention sans précédent dans le débat public et parfois universitaire, quoique trop souvent réduit à sa dimension exotérique, c’est-à-dire aux seules composantes externes de la croyance – dogmes, identités, politiques, sociologie et traditions. Cet intérêt pour la mystique, pour la grande diversité des expériences de la foi et des voix qui la portent, permet de faire retour à cet essentiel qui est l’ésotérisme. Il y a, à mon sens, tout un corpus d’une grande actualité, de Bergson à Bataille, et des poètes du Grand Jeu à Aldous Huxley, qu’il est extrêmement souhaitable de produire et de relire.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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