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En soutien au grand rabbin Moché Lewin : ce que révèle un licenciement brutal

Le grand rabbin Moché Lewin licencié du Consistoire de Paris après la controverse liée à l’installation de l’érouv du Raincy, initiative soutenue par de nombreuses autorités rabbiniques françaises, israéliennes et européennes. (Crédit : Crédit : CC BY SA 4.0)
Le grand rabbin Moché Lewinlicencié du Consistoire de Paris après la controverse liée à l’installation de l’érouv du Raincy, initiative soutenue par de nombreuses autorités rabbiniques françaises, israéliennes et européennes (Photo Alain Azria)

Tribune de Gad Ibgui et Raphy Marciano

Si nous prenons aujourd’hui la parole, c’est à la fois en raison de l’amitié et de l’estime que nous portons au grand rabbin Moché Lewin, mais aussi parce que la situation à laquelle il est confronté dépasse largement son cas personnel. Elle révèle un malaise plus profond qui touche aujourd’hui le Consistoire de Paris et, au-delà, une certaine crise du judaïsme institutionnel français.

Les institutions religieuses vivent longtemps. Elles traversent les générations, les crises et les transformations du monde. Leur autorité ne repose pas uniquement sur des statuts ou des traditions, mais sur une alchimie plus fragile et plus exigeante : la confiance. Confiance des fidèles, confiance des rabbins, confiance de celles et ceux qui acceptent de se reconnaître dans leur parole comme dans leur gouvernance.

Cette confiance exige sagesse et sens de la mesure. Elle suppose surtout qu’une institution sache distinguer ce qui relève du débat religieux, de la gouvernance administrative et du bien supérieur de la communauté. Or c’est précisément cette distinction qui semble aujourd’hui avoir été perdue.

À l’origine de cette affaire se trouve un érouv, dispositif symbolique et juridique destiné à faciliter concrètement la vie juive pendant le Shabbat, notamment pour les familles ou les personnes à mobilité réduite. Un sujet religieux et communautaire qui aurait dû demeurer dans le champ naturel du débat rabbinique.

Mais ce débat a progressivement été déplacé vers un terrain disciplinaire, jusqu’à conduire au licenciement du grand rabbin Moché Lewin par le Consistoire de Paris.

Et c’est là que l’injustice apparaît dans toute sa netteté.

Au regard des faits, des éléments du dossier et des analyses juridiques consultées, aucune faute sérieuse ne semble pouvoir être raisonnablement retenue contre lui. Aucun manquement professionnel, aucune dérive personnelle, aucune faute disciplinaire crédible n’ont été établis. Tout indique au contraire un rabbin ayant agi dans le cadre de sa mission, avec le soutien explicite d’autorités rabbiniques reconnues et dans le seul souci de répondre aux besoins spirituels et concrets des fidèles. Dans ces conditions, le licenciement prononcé apparaît moins comme l’application sereine d’une règle que comme une décision dont la disproportion interroge profondément.

Le grand rabbin de France Haïm Korsia, lui-même à l’origine de cette initiative, a proposé l’apaisement et la suspension de l’érouv. Le Beth Din de Hollande ainsi que le grand rabbin d’Israël ont également appelé à la retenue et à l’interruption de la procédure.

Le Consistoire de Paris et son président ont pourtant choisi l’obstination, allant jusqu’à défier ouvertement ces autorités rabbiniques reconnues.

Cette attitude révèle une confusion préoccupante entre autorité religieuse et pouvoir administratif. Lorsqu’une question halakhique se pose, elle doit être discutée dans son cadre propre. Transformer un débat religieux en procédure disciplinaire revient à déplacer artificiellement le conflit et à transformer une question maîtrisable en crise institutionnelle.

Plus troublant encore, les règles internes du Consistoire Central prévoient qu’un rabbin ne peut être écarté sans saisine préalable d’une commission paritaire de conciliation. L’absence de référence claire à cette étape interroge inévitablement sur la solidité même du licenciement prononcé. Une institution ne peut exiger le respect de son autorité tout en donnant le sentiment de s’affranchir de ses propres règles.

Mais cette affaire ne se réduit pas à une question juridique ou procédurale.

Elle révèle aussi une bataille culturelle qui traverse depuis longtemps le judaïsme français.

D’un côté, le judaïsme consistorial hérité des grandes figures rabbiniques françaises : un judaïsme exigeant dans la pratique, mais profondément enraciné dans une tradition d’ouverture et d’équilibre. Celui des grands rabbins Kaplan, Chouchena, Sirat, Bernheim, Goldmann, Messas ou Korsia. Un judaïsme capable de tenir ensemble fidélité à la halakha, intelligence du monde contemporain et sens de l’unité.

De l’autre, une vision plus fermée, plus exclusive, dont le centre de gravité idéologique se situe souvent hors de France, dans certains cercles haredi de Bnei Brak. Une vision portée méthodiquement par des acteurs d’influence qui cherchent depuis des années à rompre les équilibres historiques du judaïsme français.

Le conflit autour de Moché Lewin ne peut être séparé de cette toile de fond.

Car ce qui lui est reproché, au fond, ce n’est pas seulement un érouv. C’est une certaine manière d’incarner le judaïsme français : un judaïsme vivant, ouvert sur la cité, attentif aux besoins des familles, capable de dialogue et profondément attaché à l’unité communautaire.

Par son rayonnement, son expérience internationale et sa capacité à rassembler bien au-delà de son cercle immédiat, Moché Lewin occupe depuis longtemps une place singulière dans le paysage consistorial français. Son licenciement apparaît ainsi, pour beaucoup, moins comme la conséquence d’un désaccord ponctuel que comme l’aboutissement d’un long processus d’hostilité à l’égard d’une personnalité devenue gênante par son indépendance, son dynamisme et sa liberté de parole.

À cela s’ajoutent des intérêts économiques considérables, notamment autour de la cacherout et plus particulièrement de l’abattage rituel, où se concentrent depuis longtemps des enjeux majeurs de pouvoir et d’influence. Beaucoup savent, sans toujours oser le dire publiquement, que certaines lignes religieuses dures ne sont jamais totalement étrangères à ces rapports de force.

Mais le plus grave est peut-être ailleurs encore. Car cette affaire donne aujourd’hui le sentiment d’un profond déséquilibre moral dans la manière dont le Consistoire de Paris exerce son autorité disciplinaire.

Depuis plusieurs années, Moché Lewin semble faire l’objet d’un climat de harcèlement et de pressions répétées qui dépassent largement le simple désaccord ponctuel autour d’un érouv. Pour beaucoup, le licenciement prononcé aujourd’hui apparaît moins comme une décision objective que comme l’aboutissement d’un processus devenu progressivement personnel. Ce sentiment est renforcé par le contraste saisissant entre la brutalité de cette sanction et l’extrême prudence dont l’institution a parfois fait preuve dans des affaires autrement plus graves.

Beaucoup n’ont pas oublié le scandale du Guett, qui avait profondément choqué l’opinion publique et soulevé des interrogations majeures sur certaines pratiques internes du Consistoire de Paris. D’autres situations mettant en cause des comportements graves, y compris des accusations d’agressions sexuelles impliquant des rabbins, ont également donné lieu à une retenue institutionnelle qui contraste fortement avec la sévérité déployée aujourd’hui contre Moché Lewin.

Ce contraste nourrit inévitablement un sentiment d’arbitraire.

Il donne le sentiment qu’un rabbin peut être licencié pour avoir cherché à développer la vie juive de sa communauté, tandis que des comportements autrement plus graves ont parfois été traités avec une discrétion ou une indulgence bien supérieures.

Or une institution religieuse ne peut durablement préserver son autorité si elle donne le sentiment que son exigence morale varie selon les personnes, les rapports de force ou les intérêts en présence.

Lorsqu’une sanction apparaît déconnectée de la gravité réelle des faits reprochés, elle cesse d’être perçue comme un acte de justice. Elle devient, aux yeux de beaucoup, l’expression d’un rapport de pouvoir.

Car derrière cette procédure, il y a un homme, une famille, une communauté.

Il y a le grand rabbin Moché Lewin, engagé depuis des années au service des fidèles. Il y a aussi la communauté du Raincy, qui lui manifeste un soutien massif et sincère, au point que sa commission administrative a choisi de démissionner à l’unanimité pour marquer sa solidarité avec son rabbin.

Mais au-delà du cas personnel de Moché Lewin, c’est aussi un message extrêmement inquiétant qui est adressé à l’ensemble des rabbins consistoriaux.

Dans un contexte de montée historique de l’antisémitisme, d’angoisse croissante au sein des familles juives et de fragmentation du paysage religieux, les rabbins sont aujourd’hui en première ligne. Ils rassurent, maintiennent le lien communautaire et font vivre concrètement le judaïsme au quotidien.

Le paradoxe est immense : le Consistoire de Paris regorge de rabbins de grande qualité, cultivés, dévoués et profondément attachés à leurs communautés. Mais beaucoup donnent désormais le sentiment d’évoluer dans un climat où l’initiative devient risquée, où la créativité pastorale peut être perçue comme une menace et où l’indépendance intellectuelle finit par exposer davantage qu’elle n’est encouragée.

Au moment même où le Consistoire voit son rôle historique concurrencé par le dynamisme d’autres courants, qu’il s’agisse des mouvements Habad, massorti ou libéral, une telle logique apparaît particulièrement dangereuse.

À transformer l’audace pastorale en risque disciplinaire, une institution finit toujours par produire l’effet inverse de celui qu’elle recherche : elle décourage les rabbins capables de porter, de transmettre et de rassembler.

Car les institutions ne s’affaiblissent jamais par le débat. Elles s’affaiblissent lorsqu’elles donnent le sentiment de redouter l’initiative et de combattre leurs propres forces vives.

à propos de l'auteur
Je défends un judaïsme vivant, ouvert et profondément ancré dans la culture. Un judaïsme qui dialogue avec la société française, avec la création contemporaine et avec toutes les générations. Je mène un combat pour rendre la culture juive accessible au plus grand nombre : transmission des textes, langue hébraïque, pensée, musique, débats, mémoire et création artistique. Je crois à une identité qui se construit dans l’ouverture, la rencontre et le partage, bien au-delà des frontières communautaires. Dans une époque marquée par les replis identitaires et les fractures sociales, je défends un judaïsme exigeant mais inclusif, fidèle à son histoire tout en étant pleinement tourné vers l’avenir. Les projets éducatifs et numériques que je développe poursuivent cette même ambition : transmettre autrement et toucher de nouveaux publics. Ce blog est le prolongement de cet engagement et de ces combats.
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