Érouv au Raincy : Un tournant historique

UNE RESPONSABILITÉ HALAKHIQUE
ET UN ACTE DE DIGNITÉ COMMUNAUTAIRE
Depuis quelques années, se pose la question de l’établissement d’un Érouv au Raincy, Villemomble et Gagny. Je souhaite, à travers cette tribune prendre la parole de manière claire, et responsable : l’Érouv n’est ni un artifice, ni une concession à la modernité. C’est une institution talmudique majeure, dont l’objectif est de permettre au peuple juif de vivre le Chabbat avec joie, dignité et cohérence. Dans ce cadre, j’ai pris la décision d’engager concrètement la réalisation d’un Érouv au Raincy, Villemomble et Gagny avec un spécialiste, le Rav Avner Cohen, à qui je tiens à rendre hommage. Son expertise a permis la mise en place de plusieurs Erouvin, notamment à Hong Kong, à Tbilissi et à Moscou.
Notre projet a été mené avec le soutien du Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, ainsi que de la Conférence des rabbins européens (CER).
Cet Érouv constitue une étape historique : c’est le premier Érouv établi en France en dehors des départements concordataires (Metz et Strasbourg, ma ville natale) et des DOM-TOM (où un Érouv a été réalisé en Guadeloupe par le Rav Wolff).
Dans le cadre de mes fonctions de vice-président de la Conférence des rabbins européens (CER) et de conseiller spécial du Grand Rabbin de France, il m’a été donné, depuis plus de quinze ans, de voyager dans de très nombreux pays. Partout, j’ai pu constater une réalité : dans une multitude de grandes villes à travers le monde, l’existence d’un Érouv est devenue un outil essentiel pour permettre une vie juive fidèle au Chabbat, sans isolement ni transgressions involontaires. Amsterdam, Vienne, Londres, Budapest, Le Cap, Buenos Aires, Rio de Janeiro, Mexico, la plupart des grandes villes américaines… et bien sûr, toutes les villes israéliennes : dans ces lieux, l’Érouv n’est pas une exception mais un cadre halakhique pleinement assumé, souvent soutenu par les plus grandes autorités rabbiniques locales.
Il ne s’agit pas de « faciliter » le Chabbat au détriment de sa sainteté. Il s’agit de le protéger : en rendant possible une observance fidèle pour les familles, les personnes âgées, les personnes fragiles, et pour tous ceux qui veulent vivre le Chabbat dans l’espace social sans transgresser.
Le Talmud consacre un traité entier à ces questions, le traité ‘Erouvin, preuve que nous sommes au cœur de la Halakha et non dans un détail secondaire.[1]
1) Un Érouv est souvent une obligation communautaire et pas un luxe
Beaucoup l’ignorent: plusieurs grands décisionnaires parlent de l’Érouv avec une fermeté étonnante. Le Ritva écrit qu’il ne convient pas qu’un Rav réside dans une ville où il n’y a pas d’Érouv (lorsqu’il est possible d’en établir un).[2]
Le Roch va plus loin encore: dans une responsa célèbre, il considère que s’opposer à un Érouv revient à s’opposer au Talmud et aux décisionnaires, allant jusqu’à évoquer la sanction de nidouï contre celui qui l’entrave.[3]
Le Tachbets emploie des mots très durs à l’égard de ceux qui empêchent un Érouv, tandis que le ‘Hatam Sofer écrit que « le bon sens impose » d’établir des Erouvin dans les cours et ruelles – parce que cela prévient des fautes et dangers concrets de la vie urbaine.[4][5]
2) Sans Érouv, on ne renforce pas le Chabbat : on fragilise son observance
Un Chabbat sans Érouv signifie, dans les faits, un Chabbat éprouvant pour une partie du public : parents avec poussette, personnes à mobilité réduite, malades nécessitant un traitement, personnes âgées avec canne, etc. La conséquence est connue : peu de Oneg Chabbat, l’isolement… ou la transgression involontaire.
Les décisionnaires ont pleinement conscience de cette réalité. Le Mahatsit ha-Chekel souligne la centralité de l’Érouv au point qu’en cas de rupture, il permet d’en faire réparer les éléments par un non-Juif pendant Chabbat afin d’éviter l’échec collectif.[6] L’ouvrage des Chout Nefech ‘Haya enseigne qu’il faut utiliser les moyens halakhiques disponibles (koulot pertinentes) pour établir et préserver l’Érouv.[7]
Il est d’ailleurs intéressant de constater que les débats autour du Érouv reflètent souvent l’évolution des sociétés et des modes de vie. Rav Moché Feinstein, arrivé d’Europe centrale aux États-Unis au milieu du XXᵉ siècle, fut profondément frappé par l’opulence et le luxe du Nouveau Monde. Dans ce contexte, il a exprimé l’idée qu’établir un Érouv ne pouvait pas être considéré comme une mitsva de première nécessité. Mais aujourd’hui, la réalité est différente et c’est précisément ce que le Rav Shraga Feivel Halevi Zimmerman, Av Beit Din de la Kehillas Federation à Londres, a mis en lumière dans un cours vidéo du 25 février 2025 : l’absence d’Érouv est vécue, notamment par les femmes, comme une véritable contrainte, parfois même comme une forme d’assignation à résidence. Si nous voulons garantir une nouvelle génération de Chomré Chabbat, il faut faire un Érouv.[8]
3) Clarifier un malentendu: « grande ville » ne signifie pas automatiquement Rechout harabim deOraïta
Une objection de certains revient régulièrement : « en ville, tout est Rechout harabim, donc un Érouv est impossible ». Cette phrase est un slogan – pas une analyse halakhique.
Le Choul’han Aroukh rapporte un débat majeur sur la définition du Rechout harabim, notamment autour du critère des 600 000 passants (opinion attribuée à Rachi et adoptée par de nombreux A’haronim) par opposition à l’approche du Rambam.[9] Le Rama et l’Aroukh HaChoul’han explicitent l’importance de cette définition et le fait qu’elle fonde, dans la pratique, l’établissement d’Erouvin dans de nombreuses villes.[10]
Le Michna Beroura et le Biour Halakha exposent ces approches et montrent qu’en l’absence d’un Rechout harabim biblique clairement établi, l’Érouv urbain repose sur une base halakhique cohérente.[11]
Il est également important de rappeler un précédent historique : Rav Élie Munk adressa une chééla à Rav ‘Haïm Ozer Grodzinski au sujet de la possibilité d’établir un Érouv à Paris. Rav ‘Haïm Ozer consulta à ce propos le ‘Hazon Ich, et la correspondance rapporte que celui-ci estima qu’il était possible d’établir un Érouv à Paris, considérant que la ville ne pouvait pas être qualifiée de Rechout harabim deOraïta, notamment du fait de la continuité urbaine formée par les immeubles haussmanniens. [12]
4) Les arguments souvent brandis à tort
Le « Ritva sur Yerouchalayim ».
On cite parfois un passage au sujet de Yerouchalayim pour décréter qu’un Érouv urbain serait intrinsèquement suspect. C’est une utilisation fautive. Le Ritva ne s’oppose pas à l’Érouv : il rappelle simplement qu’on ne neutralise pas un Rechout harabim deOraïta par des dispositifs rabbinique ordinaires. Or précisément, la question est de savoir si nous sommes face à un Rechout harabim deOraïta – ce qui n’est pas le cas de nos villes locales.[2]
« Paris + banlieue = un seul bloc ».
Certains voudraient considérer Paris et sa banlieue comme une unité continue, qui deviendrait automatiquement Rechout harabim deOraïta. Là encore, c’est une erreur de méthode : la Halakha ne définit pas un Rechout harabim par une impression sociologique de continuité urbaine mais par des critères précis (axes traversants, continuité, ruptures de flux, etc.). On ne fabrique pas un interdit en étendant artificiellement les frontières d’un périmètre.[9][11]
5) Le Raincy Villemomble Gagny : la conclusion halakhique est limpide
Même si certains débats peuvent exister pour des mégapoles prises comme ensembles globaux, il est évident que nos villes du Raincy Villemomble et Gagny ne présentent pas les critères d’un Rechout harabim deOraïta. Les solutions classiques de la Halakha – et notamment la tsourat hapéta’h – sont donc suffisantes pour établir un Érouv solide grâce à la configuration du mobilier urbain existant.
6) Les poskim contemporains : rigueur technique et nécessité communautaire
Dans la période contemporaine, de nombreux grands décisionnaires ont traité des Erouvin urbains et de leurs conditions techniques : Rav Moché Feinstein (Igrot Moshé) – parfois strict selon la configuration –, Rav Shmuel Wosner (Shevet HaLevi), Rav Yitzhak Yaakov Weiss (Min’hat Yitz’hak), Rav Eliezer Waldenberg (Tzitz Eliezer) ; leurs responsa examinent tsourat hapéta’h, grands axes, sékhirat Rechout et inspections.[13]
Dans le monde séfarade, Rav Ovadia Yossef discute la question dans Yabia Omer (Orach ‘Haïm) et dans la littérature contemporaine qui présente son approche, montrant l’importance des Erouvin communautaires lorsque les critères du Rechout harabim biblique ne sont pas réunis.[14]
L’actuel Richon Létsion, Rav David Yossef, Grand Rabbin d’Israël, rapporte dans un cours daté du 21 janvier 2023 (diffusé en vidéo) une anecdote familiale importante : son père, Rav Ovadia Yossef, était très ma’hmir pour lui-même concernant le fait de porter. Lorsqu’il était enfant, avant l’âge de la Bar Mitsva, Rav Ovadia lui demandait de l’accompagner afin qu’il puisse porter pour lui son mouchoir. Mais Rav David Yossef souligne aussi qu’avec les années, après une étude très approfondie du sujet, Rav Ovadia a tranché dans ses responsa, notamment dans le Yabia Omer que, de nos jours, il n’existe pas de Rechout harabim deOraïta au sens strict de la halakha dans nos villes. Cet enseignement rejoint d’ailleurs son propre propos : aujourd’hui, aucune ville au monde ne peut être considérée comme un Rechout harabim deOraïta. Un tel avis renforce la position selon laquelle l’établissement d’un Érouv urbain, lorsque ses conditions techniques sont réunies, relève d’une démarche halakhique pleinement fondée.[15]
Il faut également rappeler une évidence : l’Érouv n’oblige personne à porter. Il est une possibilité halakhique offerte à celles et ceux qui souhaitent respecter le Chabbat et la Halakha sans que cela ne devienne une source d’enfermement ou de difficultés insurmontables. En Israël comme ailleurs, certains choisissent d’être ma’hmirim et de ne pas porter même lorsqu’un Érouv existe ; ce choix personnel est respectable. Mais il ne peut pas se transformer en norme imposée à toute une communauté, surtout lorsque la Halakha prévoit explicitement les moyens d’établir un Érouv valide.
Conclusion
Je défends l’Érouv parce que je défends un Chabbat vivant. Un Chabbat qui n’exclut pas les familles, qui ne met pas de côté les personnes âgées, et qui ne transforme pas l’observance en isolement. Lorsqu’un Érouv est établi conformément aux règles, il devient une mitsva communautaire : une œuvre de responsabilité, de cohésion et de dignité.
Au Raincy, les critères halakhiques conduisent à une conclusion claire : il faut établir un Érouv, sur la base d’une tsourat hapéta’h suffisante conforme pour protéger le Chabbat, et pour permettre au plus grand nombre de l’aimer et de le respecter.
NOTES ET SOURCES
[1] Talmud, traité ‘Erouvin (sujet du Érouv et des domaines du Chabbat).
[2] Ritva sur ‘Erouvin 68a : il ne convient pas qu’un Rav réside dans une ville sans Érouv (cité par Rav Eliezer Wolff, Érouv en metropole https://www.lesitedesetudesjuives.fr/medias/files/erouv-en-metropole.pdf ).
[3] Responsa du Roch, Teshuva 21 : devoir d’établir l’Érouv ; mention de nidouï contre l’opposant (cité par Rav Eliezer Wolff, Érouv en métropole).
[4] Tachbets II, 37 : louange de celui qui établit l’Érouv et condamnation de l’opposant (cité par Rav Eliezer Wolff, Érouv en métropole).
[5] ‘Hatam Sofer, Ora’h ‘Haïm 99 : nécessité d’établir des Erouvin (cité par Rav Eliezer Wolff, Érouv en métropole).
[6] Mahatsit ha-Chekel, Ora’h ‘Haïm 365 : importance de réparer l’Érouv pour éviter l’échec collectif (cité par Rav Eliezer Wolff, Érouv en métropole).
[7] Chou”t Nefech Haya : nécessité d’utiliser les koulot pertinentes pour l’Érouv (cité par Rav Eliezer Wolff, Érouv en métropole).
[8] Rav Shraga Feivel Halevi Zimmerman, Av Beit Din de la Kehillas Federation (Londres), cours vidéo du 25 février 2025
[9] Choul’han Aroukh, Ora’h ‘Haïm 345 (définition du Rechout harabim) et débat des 600 000.
[10] Rama, Ora’h ‘Haïm 346:3 ; Arukh HaChoul’han, Ora’h ‘Haïm 345:18 (pratique des Erouvin en ville fondée sur le critère 600 000).
[11] Michna Beroura et Biour Halakha sur O.C. 345–366 (classification des domaines ; conditions de tsourat hapéta’h et Érouv).
[12] Chou”t Achiezer, Helek Dalet, Siman 8 (le’inyan ir Paris)
[13] Igrot Moshé (Rav Moché Feinstein) – responsa sur Erouvin et Rechout harabim ; Shevet HaLevi (Rav Shmuel Wosner) ; Min’hat Yitz’hak (Rav Y.Y. Weiss) ; Tzitz Eliezer (Rav E. Waldenberg) – responsa sur
Erouvin urbains (tsourat hapéta’h, axes majeurs, sékhirat Rechout, inspection).
[14] Yabia Omer (Rav Ovadia Yossef), Ora’h ‘Haïm (vol. 4).
[15] Rav David Yossef (Richon Létsion, Grand Rabbin d’Israël), cours du 21 janvier 2023 (vidéo) : affirmation qu’à notre époque aucune ville au monde n’a le statut de Rechout harabim deOraïta. Chou”t Yabia Omer, Helek Tet (9), Orah ‘Haïm, simanim 33 et 35
