Éléments de culture arabe destinés à l’Homme blanc occidental : Al-H’udaybiyah

Mahomet à Médine, d'après une miniature persane, vers 1030 (BN)
Mahomet à Médine, d'après une miniature persane, vers 1030 (BN)

1. Faire connaissance avec al-H’udaybiyah

Chaque civilisation possède sa propre culture. Elle est basée sur la foi de ses habitants, leurs croyances, leurs mœurs et leurs coutumes. Lorsqu’un businessman désire faire des affaires en Extrême-Orient au Japon ou en Chine, on lui précise au préalable les paroles à ne pas dire, les gestes à ne pas faire. L’homme d’affaire occidental aura appris à ses dépens qu’un Chinois ne dit jamais non, sans signifier pour autant que la réponse n’est pas négative.

On dit que la manière de rentrer en affaires est différence en Occident et en Extrême-Orient. En Occident, on fait des affaires avec des inconnus puis avec le temps on devient amis. En Extrême-Orient, c’est l’inverse, on fait des affaires avec des amis et non pas avec des inconnus; il faut donc prendre le temps de devenir ami pour pouvoir faire des affaires. L’industriel occidental doit savoir décrypter la réponse de son interlocuteur non pas en fonction de sa propre perception, de la culture dont il est issu, mais en fonction de la culture de son interlocuteur. Il lui faut absolument éviter les malentendus causés par une mauvaise interprétation culturelle : n’est pas important ce que Jean dit dans sa langue mais ce que Marie ou Ahmad interprète dans la sienne.

Dans la région du Moyen-Orient qui nous intéresse, 2 cultures se confrontent, celle des Juifs, apparentée à la culture occidentale, et celle du monde Arabe musulman. Chacune possède ses propres valeurs, ses coutumes, c’est tout un appareil de communication verbale et non verbale qui les diffère. Au contraire de ce qui a cours dans l’Europe athée, la religion dans cette région du monde est bien vivante, elle est vibrante et occupe une place importante dans la conduction des affaires tant nationales qu’internationales. Je renvoie le lecteur à un article de ce blog paru le 16 Janvier 2020 dont le but était d’aider l’Homme blanc Occidental à comprendre l’impeccable logique qui sous-tend la politique iranienne des Mollah.

Dans mon dernier blog du 24 Juillet dernier, je soulignais l’arrogance de l’Homme blanc occidental exprimé au travers de son désir d’imposer ses valeurs des Droits de l’Homme universels, valeurs catholiques (du grec katholikos, universel), au reste de la mosaïque des civilisations humaines, comme horizon indépassable de l’Humanité. Je pointais du doigt l’Homme blanc occidental athée répétant à l’identique l’effort de ses ancêtres chrétiens qui eurent pour but d’imposer le Christianisme aux continents autres que l’Europe, un autre horizon sublime et supposé indépassable de la pensée.

L’Homme blanc occidental est habité par le désir d’intervenir dans les conflits qui font rage dans le monde et pacifier les antagonistes à sa manière et en fonction de ses propres valeurs, le fameux droit d’ingérence. Prenons l’exemple du conflit qui oppose Juifs et Arabes sur la Terre d’Israël. L’Europe et les administrations successives américaines disent connaitre les paramètres de la solution de ce conflit. Mais les valeurs du monde occidental que ces occidentaux veulent imposer au Moyen-Orient sont-elles compatibles avec celles des antagonistes qu’ils cherchent à pacifier.

A la différence du monde arabe qui a accès à la civilisation occidentale par le biais de sa connaissance de la langue anglaise, le monde occidental est handicapé par son ignorance de la langue et de la culture arabe. Il lui faut donc passer par les arabisants pour l’aide à décrypter l’état d’esprit dans lequel se trouvent des arabes musulmans.

Le but de cette série d’articles est de familiariser l’Homme blanc occidental avec la pensée arabe musulmane moyen-orientale et lui faire prendre conscience de l’immense décalage qui existe entre ces 2 civilisations. Ces informations devraient l’aider à mieux déchiffrer certains évènements et se rendre compte qu’il est vain, fat, arrogant et contre-productif de vouloir résoudre les conflits qui ont cours au Moyen-Orient avec une mentalité et une approche occidentale.

Connaissez-vous al-H’udaybiyah ?

Connaissez-vous al-H’udaybiyah? Avez-vous jamais entendu parler d’al-H’udaybiyah? Non bien sûr ! Rassurez-vous, vous appartenez à l’écrasante majorité des occidentaux, qu’ils soient citoyens lambda ou même diplomates.
Al-H’udaybiyah est une petite localité entre La Mecque et Médine en Arabie, aujourd’hui dite saoudite. L’évènement qui nous intéresse a lieu en 628 de l’ère chrétienne, an 6 de l’Hégire, et le prophète Mohammed est le protagoniste le plus important. A l’époque, le prophète n’est pas encore reconnu à la Mecque, son lieu de naissance. En revanche, il a réussi à diffuser son message aux habitants de Médine.

Il désire l’imposer par la force aux habitants de La Mecque. Depuis Médine, il part donc contre les Mecquois qui se trouvent au sud à quelques 350 km de là. Les 2 armées se rencontrent en ce lieu destiné à devenir fameux en Islam. Mohamed voit que la bataille peut mal se terminer, un traité de paix, une Hudna, durant 9 ans, 9 mois et 9 jours est signé.

Durant les 2 premières années, le traité est pleinement respecté puis quand la garde des habitants de sa ville de naissance s’est relâchée, Mohamed attaque la Mecque et en prend possession. Pour l’Islam, le prophète Mohammed est infaillible (isma), tout comme le Pape des Chrétiens d’ailleurs; par voie de conséquence, tout ce qu’il a fait et a dit est bon, honorable et respectable. Ses actions peuvent donc être reproduites par ses fidèles, en parfaite compatibilité morale avec les principes de l’Islam.

Survivance actuelle d’al-H’udaybiyah, le grand malentendu culturel

Quelles sont à ce jour les conséquences de cet évènement qui a eu il y a si longtemps ?

La réponse est que le fidèle musulman d’aujourd’hui sait qu’il est parfaitement moral selon les règles de l’Islam d’obtenir un accord avec ses ennemis (Hudna) quand il se trouve en position de faiblesse, une trêve, de préférence limitée à 10 ans afin d’imiter le prophète, et de la dénoncer sans autre forme de procès quand il se trouvera en position de force, à l’identique de ce qu’a fait le prophète.

Le lecteur de culture occidentale comprend mieux à présent pourquoi les musulmans demandent par défaut des trêves limitées dans le temps, de préférence de 10 ans à l’instar du prophète, comme c’est le cas des iraniens et du Hamas. Ou encore qu’un traité de paix peut voler en éclat si la situation des rapports de force change. L’occidental peut donc voir ici le peu de confiance qu’il est possible d’apporter à la signature d’un accord avec une entité musulmane. J’entends d’ici le lecteur s’élever contre cette assertion qui lui semble un raccourci plein de préjugés.

C’est pourquoi, nous allons invoquer 5 évènements différents qui concernent 5 entités musulmanes distinctes pour illustrer ce qui est ici avancé.

1. La paix avec l’Égypte

La paix avec l’Égypte du président Anouar el-Sadate a été signée en 1979. Rares sont ceux qui le savent, mais c’est l’autorité religieuse suprême d’Égypte, le Mufti Ali Gad al-Haq, qui a permis la signature de cet accord historique. En effet, si la démarche politique de paix a été initiée par le président séculaire il lui fallait recevoir l’aval des autorités religieuses. Cette démarche semble bizarre et anachronique à l’Homme blanc occidental, qui depuis longtemps s’est déshabitué à solliciter l’avis de ses hommes de foi. Mais c’est que, dans ces contrées où la religion n’est pas lettre morte comme en Occident, l’accord du religieux est primordial pour faire avancer le politique.

Le pouvoir politique ne peut entrer en contradiction frontale avec le pouvoir religieux, il doit obtenir sa caution. Et c’est exactement cette règle que le président séculaire Anouar el-Sadate a suivi, il ne pouvait en être autrement.
Le président Gamal Abdel Nasser avait obtenu dans les années 50 une fatwa (décret religieux) de l’université Al-Azhar ordonnant une lutte contre Israël jusqu’à sa destruction finale ou valable jusqu’à la fin des temps. Il fallait donc délivrer une autre fatwa pour annuler la première et accéder à la signature d’un accord avec l’état d’Israël. Bien sûr, le président l’obtint car il avait participé à nommer Ali Gad al-Haq à ce poste suprême l’année précédente.

Connaître les arguments utilisés par le mufti d’Egypte pour rédiger sa fatwa est cependant édifiant car le cheikh s’appuya sur la conduite du prophète Mohamed qui, on s’en souvient fit la paix d’Al-Hudaybiya. L’argument fut le suivant, si le prophète fit un accord (Hudna) avec ses ennemis quand ce fut son intérêt et que le président el-Sadate dit que c’est l’intérêt public (maslah’a) de l’Égypte de signer un accord avec l’état d’Israël alors il est certainement possible de se conduire de manière identique au prophète qui est infaillible.

Et nous voici précisément à la croisée des chemins des cultures. En Occident, un traité de paix avec un pays voisin est un traité sans limitation dans le temps. Mais en Égypte, pays sunnite musulman, l’accord de paix avec Israël a été justifié religieusement dans une fatwa par la trêve d’al-Hudaybiya dont le modèle est une Hudna (!), c’est-à-dire un accord de non-agression limité dans le temps, qu’il est possible de dénoncer dès que les circonstances du rapport de force auront changés, précisément comme le prophète Mohammed le fit en son temps.

Israël, pays de culture occidentale, ainsi que tous les autres nations occidentales qui ont applaudi à cette signature, ont été roulé dans la farine : les Israéliens pensent avoir obtenu un accord de paix sans limitation de temps alors que dans l’esprit des Égyptiens c’est une Hudna, temporelle, qui a été signée…. le temps de se refaire des forces avant de recommencer l’affrontement. N’est pas important ce que Jean dit dans sa langue mais ce que Marie interprète dans la sienne.

Et c’est la raison pour laquelle cette paix est une paix froide, un accord de non-agression active plutôt qu’un accord de paix comme il existe entre les nations occidentales. L’argument des hommes de paix et des optimistes dit ‘on ne fait la paix qu’avec ses ennemis’, regardez la France et l’Allemagne après 3 conflits violents qui se sont étalés entre 1870 et 1945 et la paix obtenue. L’argument avancé est aisément réfutable car 40 ans après la paix entre ces 2 nations européennes, en 1985, les échanges sont riches, denses, les populations se visitent sans animosité aucune, les collaborations fleurissent, l’animosité des nouvelles générations a totalement disparu.

Quarante ans après la signature du traité de paix avec l’Égypte, allez donc parler l’hébreu ou porter la kipa en Égypte, pays où la guilde des intellectuels interdit tout échange avec l’état hébreu et boycotte ceux de ses membres qui oseraient opter pour le dialogue au niveau culturel avec l’état des Juifs. Observez encore la guerre diplomatique qui fait rage au niveau des instances internationales entre ces 2 pays qui auraient signé un accord de paix.

Et cela explique aussi la raison pour laquelle, lorsque les frères musulmans arrivent au pouvoir en 2012, le président Morsi peut sans aucun complexe évoquer la possibilité de dénoncer l’accord signé avec l’état d’Israel.

2. La paix avec la Jordanie

Ce qui a été dit à propos de l’Égypte est tout aussi valable pour l’accord de ‘paix’ avec la Jordanie. Dans la Jordanie en ‘paix’ avec Israël, les assauts diplomatiques sont légions, aux Nations unies, à New York ou à Genève, ou encore à Paris à l’UNESCO. Un Juif ne peut pas entrer dans le pays s’il transporte des phylactères (téfiline) dans son sac ou tout autre livre sacré en hébreu.

Dans ce pays, des voix se font régulièrement entendre au Parlement jordanien pour exiger l’annulation de l’accord avec Israël. Imaginez-vous en Israël un député Juif quelconque de n’importe quel bord évoquer l’annulation du traité avec la Jordanie ou avec l’Egypte ? non, car dans la culture occidentale, un traité signé est signé et doit être respecter sauf en cas de casus belli. En pays musulman, c’est la Hudna, traité de non-agression temporelle, qui est de rigueur ainsi que le prophète le fit jadis avec ses ennemis en 628, an 6 de l’Hégire.

Sur les 5 évènements mentionnés au début de l’article, 3 restent encore à illustrer. Il s’agit des accords d’Oslo avec Arafat, des accords avec l’Iran et des demandes de trêves du Hamas. Le prochain blog les couvrira car il est devenu indécent de solliciter outre-mesure l’attention du lecteur.

Avouez que, vous, Homme blanc Occidental, avez appris certaines choses que vous ignoriez parfaitement. J’en suis toute aise car c’est précisément le but de cette série d’articles sur la culture arabe musulmane, connaitre la pensée qui nous est étrangère, que le monde occidental néglige par arrogance et suffisance, et qui mène à des impasses ainsi que des désastres en diplomatie internationale.

à propos de l'auteur
Shaul, diplômé de Sciences Po, est depuis longtemps un observateur attentif de la géopolitique du Moyen-Orient et suit plus particulièrement les développements intérieurs et extérieurs en rapport avec Israël. Spécialisé sur la thématique "Israël, Jérusalem, la Judée-Samarie et le Droit international", il anime depuis plusieurs années des conférences et présentations sur ce thème en France ainsi qu'en Israël.
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