L’insoutenable arrogance de l’Homme blanc occidental

Le philosophe français Bernard-Henry Levy, le jeudi 15 septembre 2011 à Tripoli. (AP Photo / Eric Feferberg, Piscine)
Le philosophe français Bernard-Henry Levy, le jeudi 15 septembre 2011 à Tripoli. (AP Photo / Eric Feferberg, Piscine)

L’Europe d’aujourd’hui est une société individualiste, athée, d’où la notion de dieu et de religion a été évacuée. Le credo principal de l’actuelle civilisation Européenne est la notion de Droits universels de l’Homme, des droits humains. L’homme, la femme, ainsi que les différents transgenres, ont des droits qu’il faut faire respecter; la prospérité, la liberté et le bonheur sont les valeurs cardinales de cette société. Il faut laisser vivre chacun selon ses propres convictions.

Droits universels de l’Homme avez-vous dit ? Cela veut dire que les droits que les Européens considèrent comme importants sont applicables à l’ensemble des hommes qui peuplent la Terre, à l’ensemble des cultures qui composent la mosaïque des peuples, applicables à toutes les sociétés.

De plus, lorsque les événements ne se déroulent pas selon ses valeurs et ses conceptions, le monde occidental s’appuyant sur la certitude absolue sur ses valeurs universelles se réserve le droit d’intervenir et pas seulement du haut de la tribune. Il est prêt à exercer la force et agir en redresseur de torts comme cela fut le cas en Libye en 2011 contre le dictateur libyen Mouammar Khadafi.

L’Europe héritière du catholicisme chrétien

Est-ce là une conduite nouvelle pour l’Homme blanc du monde occidental ? D’où vient cette arrogance, cette certitude de dire le Vrai et le Bien, de détenir la Vérité ?
Elle lui vient de ses ancêtres, car le monde occidental est l’héritier du christianisme. Ce dernier, lorsqu’il paraît, introduit un nouveau concept, celui du catholicisme (du grec katholicos qui signifie universel), de l’universel, de la nécessité de diffuser la Vérité du message christique au monde entier, jusqu’à l’imposer par la force. Ce prosélytisme fut une grande première dans la civilisation humaine.

Jusqu’à son avènement, les dieux étaient locaux voire nationaux; parfois ils étaient imposés à d’autres communautés humaines mais le motif était l’homogénéité politique d’un territoire, pas dans la volonté d’imposer sa foi comme étant la seule véritable. Quand un dieu unique était à l’honneur dans l’Antiquité, comme ce fut le cas du peuple Juif, ce concept de dieu unique n’était pas imposé aux alentours par la force, loin de là. Le christianisme a christianisé par la force de la Mission les continents d’Amérique du Sud, d’Amérique Centrale puis plus récemment d’Afrique noire. Mais lorsque la modernité a ‘tué Dieu’ le monde occidental orphelin de Jésus fils de Dieu s’est tourné vers l’adoration d’un nouveau dieu, celui des Droits de l’Homme.

L’auto-imposition de la notion de Droits de l’homme à l’Europe occidentale possède une grande cohérence. Les Droits humains y constituent aujourd’hui un horizon indépassable, tout comme la religion christique constituait l’horizon indépassable de l’Europe des siècles passés. Cependant, l’Europe de l’Homme blanc a repris le travers de ses ancêtres, celui d’imposer ses croyances au reste de la planète et à ses multiples civilisations sans se demander si elles lui sont adaptées.

Le nouveau paradigme des Droits de l’Homme se base sur l’idée que l’individu constitue l’unité atomique (atome, du grec a-tomos, qui signifie indivisible, qui est la dernière plus petite entité) du Tout. A l’intérieur d’une même famille, le fils et la fille peuvent être en désaccord avec le père; défendre des idées diamétralement opposées, voter différemment ne pose aucune difficulté car il est acceptable pour chacun de penser comme bon lui semble. Seules demeureront peut-être quelques tensions intellectuelles entre parents et enfants, mais la tolérance est supposée lisser ces divergences.

Pourtant, il existe des civilisations, des cultures où l’unité atomique n’est pas l’individu mais la famille, le clan. L’individu se coule à l’intérieur d’un ensemble qui le dépasse et qui est la famille élargie, le clan. C’est le cas du monde musulman traditionnel où la h’amoulé, c’est-à-dire le clan, la tribu constitue l’unité atomique du Tout : l’individu ne s’appartient pas et ne peut faire ce qu’il/elle désire sans tenir compte des règles en vigueur de la culture où il/elle vit. C’est ce qui explique l’existence, insupportable aux yeux de l’Homme blanc Occidental, des crimes d’honneur en réponse à l’inconduite d’un élément féminin du clan qui se comporte de manière inappropriée par rapport à ce qui est attendue d’elle.

Ce décalage de culture, l’Homme blanc occidental ne veut même pas l’évoquer tellement il est convaincu de l’universalité de ses valeurs. Et cette insupportable arrogance s’exerce sans retenue aucune au Moyen-Orient.

On retrouve cette superbe dès la fin de la première guerre mondiale au début des années 1920, lorsque l’Homme blanc occidental trace à la règle et au cordeau des frontières sur des cartes qui font fi de la composition locale des populations, qui soudain furent divisés en entités supposées devenir des états-nations alors que l’appartenance de base de l’individu de cette région se réalisait – et continue à se réaliser à l’identique 100 ans plus tard – au sein du clan ethnique ou de l’appartenance religieuse.

Prenons le cas de l’Irak, où l’Homme blanc imposa dans la même entité-nationale-à-l’Occidentale des groupements humains aussi différents que les Kurdes, les Sunnites et les Chiites et les Chrétiens d’Orient. Soudain les Kurdes furent morcelés en Kurdes syriens, Kurdes irakiens, Kurdes turques et Kurdes iraniens. Même chose pour la Syrie qui englobe des Sunnites, des Alaouites, des Kurdes, des Druzes ainsi que des Chrétiens. Ce sont ces pays artificiels qui, 100 ans après ces divisions arbitraires de l’Homme blanc occidental, implosent-explosent dans la plus grande violence, sous son œil ébahi. Et ce n’est certainement pas ce qu’il avait conçu à l’origine.

Plus près de nous, en 2011, cette arrogance de savoir où est le Bien nous éclabousse encore. Le sieur Bernard-Henry Lévy habité de sa certitude toute ‘chrétienne’ de posséder le Vrai arrive à convaincre le président Sarkozy et le Premier ministre anglais Cameron d’intervenir en Libye contre le dictateur Mouammar Khadafi, de le renverser afin d’éviter de bafouer les Droits de l’Homme, le fameux devoir d’ingérence qui s’oppose frontalement au principe westphalien de la souveraineté des états.

Résultat des courses, alors que la Libye était une entité stable sous la houlette certes d’un dictateur et au prétexte d’apporter la démocratie à l’européenne dans les pays arabes lors de leur prétendu ‘printemps arabe’, la voilà devenu depuis 2011, le théâtre de combats sanglants qui ont tués davantage de personnes qu’aurait pu massacrer le dictateur Khadafi.

Le pays est éclaté, les tribus (oui dans ces régions, la structure sociale des habitants est le clan, pas la ville, ni l’état) qui avaient été pacifiées se sont réveillées dans leurs querelles. L’imposant arsenal de Khadafi s’est disséminé aux pays alentours, armant des milices islamistes au Mali, au Tchad et au Nigéria et déstabilisant tous ces pays.

Quand le bilan de l’arrogante intervention de l’Homme blanc sur le territoire libyen à la culture et à la civilisation différente est dressé, il n’y a pas de quoi pavaner. Le sieur BHL devrait plutôt courir se cacher au tréfonds de la Terre au lieu de bomber le torse et dire en 2018 après 7 ans de combats meurtriers que si cela était à refaire, il le referait au nom de l’éthique de conviction et de responsabilité.

Tout cela nous mène à la situation au Moyen-Orient où le rêve de l’Homme Occidental est d’imposer la démocratie à l’Occidentale à une civilisation qui n’en a que faire. Et comment peut-on affirmer avec certitude que la démocratie éclairée n’est pas adaptée au Moyen-Orient ? Il suffit de compter combien de pays arabes musulmans sont des démocraties à l’Occidentale.

Depuis le Maghreb sur les rives de l’océan atlantique jusqu’aux confins de l’Iran à l’Est, pas un seul pays arabe sur les 21 pour prétendre au titre de démocratie. Ne se trouvent que des tyrans héréditaires nommés rois ou des dictateurs qui ont pris le pouvoir par la violence des armes. Prenez une carte et faites le compte par vous-même.

Et lorsqu’un mouvement de révolte s’élève, l’Homme blanc, qui décidément ne comprend rien à rien au fonctionnement de cette région, le nomme ‘printemps arabe’ alors qu’il se solde au terme de TOUS les votes populaires qui ont eu lieu dans ces pays par un raz de marée islamique (Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Egypte, Autorité Palestinienne, Irak) et l’arrivée aux commandes des Frères musulmans ou consorts, un hiver sibérien plutôt qu’un printemps. Et l’Homme athée blanc, dans son illusion béate, continue néanmoins et contre toute évidence, à le dénommer ‘printemps arabe’ et à imaginer combien il serait Bien que le monde arabe adhère à son idolâtrie prosélyte et missionnaire.

Il est grand temps que l’Homme blanc occidental intègre la signification arrogante et la violence idéologique que son idée généreuse des Droits de l’Homme universels exerce sur les populations qui se trouvent en dehors de son périmètre culturel. Qu’il cesse de répéter l’insolence de ses ancêtres qui imposèrent alors l’horizon indépassable de la Chrétienté avec le sabre et le goupillon à des populations qui n’en avait cure.

à propos de l'auteur
Shaul, diplômé de Sciences Po, est depuis longtemps un observateur attentif de la géopolitique du Moyen-Orient et suit plus particulièrement les développements intérieurs et extérieurs en rapport avec Israël. Spécialisé sur la thématique "Israël, Jérusalem, la Judée-Samarie et le Droit international", il anime depuis plusieurs années des conférences et présentations sur ce thème en France ainsi qu'en Israël.
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