Distinguer citoyenneté israélienne et judaïsme ?

Crédit : Pierre Orsey
Crédit : Pierre Orsey

Emmanuel Macron ne se préoccupe pas tellement des conversions au christianisme… Alors pourquoi Benyamin Netanyahou s’inquiète-t-il de l’augmentation du nombre de conversions au judaïsme ?

Le 10 mars denier on pouvait lire dans le Times of Israël :

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a appelé mardi à empêcher les « fausses conversions » au judaïsme, semblant suggérer par ailleurs que les demandeurs d’asile et les travailleurs migrants d’Afrique « envahiraient » Israël en se soumettant à des conversions non orthodoxes pour obtenir la citoyenneté. (…)

« J’ai empêché l’invasion d’Israël », a-t-il déclaré. « Nous aurions déjà ici un million de migrants clandestins venus d’Afrique et l’État juif se serait effondré ». On a ensuite demandé à Netanyahu s’il était spécifiquement préoccupé par le fait que des migrants d’Afrique se convertissent au judaïsme pour obtenir la citoyenneté israélienne. « Pas seulement en provenance de là-bas, mais du monde entier. Je pense que nous pouvons résoudre le problème de la conversion pour tous les courants et toutes les obédiences du judaïsme, mais nous devons également protéger les frontières d’Israël afin de ne pas être envahis, et je pense que nous pouvons trouver un équilibre entre les deux », a-t-il déclaré.

Selon le rav Kook l’identité d’Israël a trois dimensions :

-Am Israël : le peuple

-Torat Israël : la Torah

-Eretz Israël : la terre d’Israël

Pour Manitou (Léon Askénazi) « Seule l’unité absolue de ces trois dimensions peut faire l’identité d’Israël authentique ».

Abraham Livni[1] écrit : «Le Rav Kook a montré le caractère complémentaire des trois forces principales qui luttent à l’intérieur de la société d’Israël : l’orthodoxie religieuse, le nationalisme, et l’humanisme socialisant.»  Pour le Rav Kook, l’exil a séparé la nationalité de la divinité, le retour à la terre d’Israël les réunifiera.

L’identité d’Israël et l’identité juive s’entrechoquent… Pour Léon Askénazi, un Juif « authentique », un « vrai Juif », un Juif complet, c’est un Israélien pratiquant le judaïsme, de préférence orthodoxe. Autrement dit, un Juif pratiquant qui habite en galout, ce n’est pas un Juif accompli, il n’a pas encore « l’identité Israël ».

Pour l’État d’Israël, qu’est-ce qu’un Israélien ? Qui peut prétendre à l’identité israélienne ? Tout Juif a droit à la « Loi du retour ». Cela signifie que l’État d’Israël a une identité religieuse puisqu’en se convertissant au judaïsme on peut obtenir un passeport israélien. Le Premier ministre s’inquiète des conversions dans le but d’immigrer en Israël. Alors comment savoir s’il s’agit de conversions sincères ou de fausses conversions ? L’État d’Israël peut-il avoir son mot à dire sur la validité des conversions ?

Je ne crois pas qu’il existe dans le monde un autre pays comme Israël où la religion donnerait droit à une nationalité. C’est assez extravagant comme situation.

Mon idée -certainement assez naïve- serait de différencier religion et nationalité. Pourquoi ne pas permettre à un grand nombre de goyim de se convertir sans que cela donne le droit à la nationalité israélienne ? La nationalité israélienne serait alors réservée aux Juifs de naissance. Pourquoi mélanger deux notions si différentes ?

Mon idée n’est pas juive… Selon l’esprit du judaïsme, selon la culture d’Israël, le corps et l’âme sont indissociables. On ne peut pas séparer la nation (ou le peuple) et la religion. Comme le corps et l’âme, les deux sont à la fois distincts et liés. La séparation de l’âme et du corps, de la religion et de l’État, c’est comme le christianisme, cela correspond à la culture chrétienne. Cela est certes plus simple mais dans le judaïsme la simplicité n’est pas un idéal…

Si on séparait ces deux notions, on créerait une religion juive détachée d’Israël, on inventerait ainsi un nouveau christianisme… En fait cette religion à la fois distincte et rattachée au judaïsme existe, déjà. Elle s’appelle le noahisme. C’est une sorte de « judaïsme light » avec 7 mistvot au lieu de 613, un judaïsme pour les goyim. En réalité, le noahisme c’est ce que pratiquent la plupart des Juifs qui ne sont pas très pratiquants…

Alors pourquoi ne pas élargir et assouplir la définition du judaïsme ? Pourquoi ne pas « inventer » un « nouveau » judaïsme qui ne donnerait pas droit à la citoyenneté israélienne ? Le 1er mars dernier la Haute-Cour d’Israël a mis à égalité les judaïsmes orthodoxe, massorti et libéral. Cette décision provoque de nouveaux débats en Israël, même le Premier ministre s’en préoccupe et cela est accentué par les élections du 23mars prochain. Netanyahou n’a pas tort : si tous les convertis de la planète envisageaient leur alya, il faudrait nécessairement remettre en question la Loi du retour afin que le pays ne soit pas submergé d’immigrants.

Aussi, pourquoi ne pas restreindre la Loi du retour aux Juifs de naissance et en exclure les convertis ? Pourquoi craindre de détacher le judaïsme d’Israël ? Pourquoi ne pas distinguer le judaïsme (religion) de la judéité (peuple) ? Il n’en résulterait pas une nouvelle religion mais la réduction du judaïsme à sa définition religieuse et ainsi son universalisation. En effet, le judaïsme ne peut devenir universel qu’à condition de devenir une religion. C’est ce que voulait faire Napoléon en réduisant l’identité juive à une « confession israélite ».

Cependant, comme l’État d’Israël n’existait pas, si la logique de Napoléon avait abouti, il en aurait résulté la disparition du peuple juif en tant que nation. Aujourd’hui ce risque n’existe plus, les Juifs sont de nouveau une nation et le judaïsme peut devenir une religion, une religion rattachée à Israël et non pas, comme le christianisme, une religion détachée de son origine, un « judaïsme déviant ».

A propos de christianisme, je me demande ce que cette religion est en train de devenir. On a l’impression qu’elle s’étiole et que Rome n’en est plus le centre. Les Chrétiens sont à la recherche d’une boussole. La logique serait de revenir au point de départ, à Jérusalem ; il s’agit, en définitive, de retourner « à la maison ».  Le judaïsme étant la matrice du christianisme il a la responsabilité d’accueillir les Chrétiens en errance. Et pour les éclairer Israël a besoin de forces neuves, de nouveaux convertis. Ceux-ci devenant de plus en plus nombreux, le gouvernement israélien va devoir réfléchir à de nouvelles pistes juridiques qui vont faire évoluer le judaïsme jusque dans ses fondements.

Benyamin, le dernier fils de Jacob se trouvait auprès de son père avec son frère Yéhouda tandis que Joseph gouvernait l’Egypte. La religion c’est Benyamin ; le pouvoir politique c’est Joseph ; le peuple juif c’est Yéhouda. Benyamin restait avec Yéhouda chez Jacob mais Joseph voulait Benyamin auprès de lui. Finalement c’est le préféré de Jacob, Joseph qui a eu le dernier mot… (voir la parasha Vayigach)

 

[1] Abraham Livni, Le retour d’Israël et l’espérance du monde, Monaco, Éditions du Rocher, 1999.

En complément, à propos de la décision de la Cour suprême sur les conversions non-orthodoxes, je recommande l’article du rabbin Yeshaya Dalsace sur le site massorti.com : QUI EST JUIF ? OU PLUTÔT : QUID DU JUDAÏSME ?

 

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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