Baader-Meinhof : la Fraction armée rouge et les Palestiniens

L’homme d’affaires ouest-allemand Hanns Martin Schleyer a été enlevé le 5 septembre 1977 dans les rues de Cologne par la Rote Armée Fraktion qui voulait échanger le patron du patronat allemand contre les membres du groupe emprisonnés à Stuttgart. On retrouva le corps de Schleyer dans un coffre de voiture à Mulhouse cinq semaines plus tard.

Cependant la RAF était une organisation terroriste qui, appartenant à l’extrême-gauche allemande, jouissait d’une grande popularité dans la gauche française. Elle nous permettait de ne plus haïr l’Allemagne.

Or la bande à Baader-Meinhof, du nom de ses chefs emblématiques, a donné l’impulsion au terrorisme le plus sanglant qu’elle a internationalisé. Elle s’est associée avec le Front populaire de la Palestine (FPLP), lequel finançait d’autres groupes comme la « branche arabe » de l’Armée rouge japonaise réfugiée au Liban. C’est à cette dernière qu’on doit l’attentat de Lod en mai 1972 (26 morts et 80 blessés). Ils seront chassés de Beyrouth dix ans plus tard par l’armée israélienne (opération Paix en Galilée).

La Rote Armee Fraktion

La RAF comptait une trentaine de membres, dont les plus connus étaient :

1 – Ulrike Meinhof, journaliste militante contre le réarmement allemand, et fille d’un professeur de dessin nazi. Elle appartenait la rédaction de Konkret, un bi-hebdomadaire de Hambourg qui a reçu jusqu’en 1964 un soutien financier et des ordres de la RDA.

2 – Andreas Baader, beau gosse et ex-petit délinquant (dont le père historien d’art fit la campagne de Pologne avant d’être stationné en France et de succomber à la dysenterie à Stalingrad en 1945).

3 – Sa compagne, Gudrun Ensslin, étudiante en lettres, fille de pasteur et militante contre la bombe.

Deux autres complices sont à signaler :

4 – Et l’avocat néo-nazi et négationniste Horst Mahler. Après sa libération, il est devenu avocat d’affaires. Sa compagne est avocate et négationniste comme lui. A l’époque, Gerhard Schröder (futur chancelier social-démocrate entre 1998 et 2005) était l’avocat de Mahler.

5 – Klaus Croissant, l’avocat de Baader et Meinhof.

Condamné en 1968 pour incendies volontaires dans des grands magasins, le couple Baader-Ensslin se réfugie à Paris où, grâce à Daniel Cohn-Bendit, il est hébergé dans l’appartement de Régis Debray, alors prisonnier en Bolivie. Arrêté de nouveau à Berlin en avril 70, il s’évade un an plus tard grâce à Meinhof.

Après son évasion, Baader passe l’été avec une vingtaine de membres de la RAF dans un camp d’entraînement clandestin du Fatah en Jordanie, où ils sont formés au maniement des armes et des explosifs. Il menace ses camarades de les liquider s’ils ne l’acceptent pas comme chef, mais il est expulsé par leurs hôtes pour « divergences de comportement ».

A leur retour en Allemagne, le groupe entre dans la clandestinité et multiplie les braquages de banque et les attentats à la bombe sanglants. Le 1er juin 1972, à l’aube, Baader est arrêté avec trois membres de son groupe dans un immeuble du nord de Francfort. Des complices toujours dans la nature menacent de faire exploser quatre bombes à Francfort s’ils ne sont pas libérés.

Ensslin est appréhendée une semaine plus tard dans une boutique de Hambourg où elle essayait des vêtements. La commerçante avait repéré une arme dans la poche de sa veste et prévenu la police.

Le 5 septembre 1972, au nom de Baader-Meinhof :

1. Le massacre des JO de Munich

On se souvient du massacre des onze athlètes de la délégation israélienne aux Jeux olympiques de Munich le 5 septembre 1972. Les terroristes de Septembre noir ne réclamaient pas seulement la libération de 236 des leurs détenus en Israël. Ils réclamaient aussi la libération de Baader et Meinhof.

Le commanditaire de l’expédition meurtrière était Ali Hassan Salameh, qui avait créé la garde rapprochée d’Arafat, était le commandant du camp d’entraînement en Jordanie où les terroristes de la RAF avaient été formés en avril 1970.

« Polizei »

La gauche était à l’écoute de ce qui se passait derrière les grilles de la prison de Stuttgart. Comment aurait-elle pu condamner les membres de la bande à Baader qui faisaient sauter des banques et des bâtiments militaires américains en Allemagne ? A la brutalité des policiers allemands s’ajoutait le fait que le mot « Polizei » résonnait curieusement aux oreilles ceux qui avaient vécu l’occupation.

Apprenant que les membres de la RAF dans la prison de Stuttgart faisaient la grève de la faim parce qu’ils ne supportaient pas la mise à l’isolement, Sartre fit le déplacement pour rencontrer Baader. Daniel Cohn-Bendit, qui devait lui servir d’interprète, dut rester devant la porte de la cellule. « Mais à sa sortie, dans l’intimité de la voiture qui nous ramenait en ville, rapporte Dany dans Libération en 2005, son diagnostic fut des plus crus : « Ce qu’il est con, ce Baader !»

Sartre plaida néanmoins pour l’assouplissement des conditions de détention des « victimes » du pouvoir policier.

Accusé de soutenir le terrorisme ouest-allemand, Klaus Croissant, l’avocat de Baader et Meinhof, prit la fuite. A son tour, il se réfugia en France et une campagne fut organisée par Jean-Paul Sartre et Michel Foucault. Deux semaines après la mort non élucidée de Baader et de ses camarades dans la prison de Stuttgart-Stamheim, Le Monde publia une tribune intitulée « Le pire moyen de faire l’Europe, » signée par Gilles Deleuze et Felix Guattari.

Le temps passa…

On découvrit en 1992 que, dès sa sortie de prison, l’avocat et ardent militant contre les fusées Pershing, Klaus Croissant, avait été recruté par la Stasi (les services secrets est-allemands), qui avait lui-même recruté sa compagne, Brigitte Heinrich, à l’époque une députée Verte au Parlement européen.

La gauche française prit alors ses distances. L’Allemagne de l’Est, « la meilleure des deux Allemagne, » plaidait néanmoins l’avocat Croissant, déçu de ne pas être compris par ses anciens camarades.

2. Otages

Enlevé le 5 septembre 1977, cinq ans pile après le massacre des athlètes israéliens aux JO de Munich, Schleyer fut exécuté après le détournement du vol 181 de la Lufthansa sur Mogadiscio par un commando du FPLP (deux Palestiniens, deux Libanais). Ce dernier réclamait la libération des onze terroristes de la bande à Baader emprisonnés à Stuttgart. Les trois pirates de l’air furent tués, et les 86 otages libérés avec 7 membres d’équipage, tandis que trois membres de la RAF succombaient dans leurs cellules (une survivante).

On a parlé de suicide collectif. D’autres sont convaincus qu’ils ont été exécutés… On ne saura probablement jamais.

Au cours de ces 43 jours de détention, les ravisseurs s’étaient appliqués à révéler le passé nazi du patron des patrons allemands. Et il n’était pas une exception. L’Allemagne des « années de plomb » préférait fermer les yeux sur le passé encombrant de la génération des pères qui s’était recyclée, comme le montre la gifle de Beate Klarsfeld au chancelier Kurt Kiesinger en 1970 qui fit sortir l’Europe d’une sorte de léthargie.

Il fallut cependant une autre gifle publique pour que le gouvernement allemand de l’époque renonce à nommer un ancien adjoint d’Otto Abetz, l’ambassadeur de Hitler auprès de Pétain, comme commissaire européen.

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et traductrice de presse et d'édition. A collaboré à de nombreux titres, dont Libération, L’Arche, et L’Histoire, Le Huffington et Causeur. Auteur (avec Bernard Nantet) de "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice de près de 200 romans, et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
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