7 octobre 2023 : ce que je n’avais pas voulu voir
En mai 2023, j’avais publié sur The Times of Israël un carnet de route en quatre étapes à travers Israël, écrit pendant Yom HaZikaron et Yom Hatsmaout, les deux journées commémoratives qui se suivent chaque année dans le calendrier israélien : le jour du Souvenir des soldats tombés et des victimes du terrorisme, puis, dès le lendemain soir, le jour de l’Indépendance, qui célèbre la naissance de l’État en 1948. Ce passage brutal du deuil à la fête est, en soi, un condensé de ce que ce pays porte. Je racontais une unité retrouvée, l’espace de quelques jours, « au-delà de toute querelle politique » : Plongée au cœur d’Israël, à la recherche de l’unité.
Cinq mois plus tard, le 7-Octobre a eu lieu.
Je publie ici une série en trois épisodes pensée comme un miroir inversé de ce texte de 2023. Même géographie, presque les mêmes questions sur l’unité, la mémoire, et l’appartenance, mais interrogées cette fois depuis la fracture plutôt que depuis la communion que je décrivais alors.
Ce premier épisode porte sur Israël et sur un mot qu’on évite trop souvent de nommer précisément : le traumatisme collectif, et ce qu’il est en train de faire à la politique du pays, à quelques semaines des élections. Les épisodes 2 et 3, sur la région et sur les Juifs du monde, suivront dans les prochains jours.
Israël : le traumatisme est déjà un programme politique
Le 7 octobre 2023, c’était Chemini Atseret, qui coïncide en Israël avec Simhat Torah, l’une des fêtes les plus joyeuses du calendrier juif, celle où l’on danse avec les rouleaux de la Torah. Pas de téléphone, pas d’écran, pour qui respecte le jour. Seules des bribes nous parvenaient, portées de bouche à oreille entre voisins, glissées par ceux qui n’observaient pas, et chaque bribe ajoutait à l’angoisse plus qu’elle ne renseignait. On ne savait pas. On devinait, on redoutait, on priait entre deux informations parcellaires. Je n’ai rien vécu de ce que les habitants du Néguev ont vécu ce jour-là. Mais j’ai vécu cette opacité-là, cette fête devenue un jour où l’ignorance elle-même faisait mal, et elle a changé ce que je crois savoir d’Israël. Je ne renie rien de ce que j’avais vu à Tel Aviv en 2023. J’ai changé d’avis sur ce que cela prouvait.
Deux unités, dont une seule a survécu
Les indices étaient là dès le début. Dès octobre 2023, une nette majorité de Juifs israéliens faisait davantage confiance aux chefs de Tsahal, l’armée israélienne, qu’à Benjamin Netanyahu [1]. Le schéma ne s’est pas défait. Après la guerre avec l’Iran, 92 % des Juifs israéliens jugeaient bonne la conduite de la guerre par l’armée, contre seulement 38 % pour le gouvernement [2]. L’armée reste le dernier consensus. Mais ce consensus est lui-même inégalement partagé : selon l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS), 85 % du public juif exprime une très forte confiance dans Tsahal, contre 38 % chez les citoyens arabes d’Israël [3].
Le calendrier ajoute une ironie cruelle. Le scrutin législatif aura lieu le 27 octobre 2026, vingt jours après le troisième anniversaire du 7 octobre [4]. Le parlement israélien, la Knesset, élue en 2022, est la première depuis 1988 à aller au bout de son mandat, et l’élection est largement lue comme un référendum sur le leadership de Netanyahu [5]. Sept Israéliens sur dix (72 % des Juifs, 58,5 % des Arabes) redoutent des atteintes à l’intégrité du scrutin, et seuls 40 % se disent optimistes sur l’avenir de la démocratie [6]. Le pays va voter en doutant de son vote, et en portant une blessure qu’il n’a pas eu le temps de nommer.
Nommer le PTSD
Rappelons l’échelle. Le 7 octobre a fait plus de 1 200 morts, environ 9 000 blessés et 250 otages [7]. À la différence de la plupart des attentats, c’est l’ensemble de la population israélienne qui a été exposée, à des degrés divers.
Les premières mesures sont massives. Une étude nationale menée par le Ruppin Academic Center et l’Université Columbia, publiée dans eClinicalMedicine (The Lancet), disposait d’une mesure d’avant l’attaque et d’une mesure après : le PTSD probable est passé de 16,2 % à 29,8 %, l’anxiété généralisée (GAD) de 24,9 % à 42,7 % et la dépression de 31,3 % à 44,8 % [8]. Une étude de l’Université hébraïque de Jérusalem montre que les taux de PTSD sont restés élevés en 2025, bien après le pic du conflit [9].
Je ne suis pas ce 29,8 %. Je n’ai pas vécu l’attaque de l’intérieur. Mais je fais partie de ce que la littérature appelle l’exposition indirecte, à distance, par les bribes, les silences, les noms qu’on reconnaît une fois le téléphone rallumé. Écrire cet article n’est pas neutre non plus.
Pourtant, ces chiffres ne racontent pas un peuple brisé. Une étude longitudinale portant sur 1 231 adultes juifs israéliens distingue quatre trajectoires : 70,4 % de résilients, 9,4 % en récupération, 16,8 % en vulnérabilité et 3,5 % en PTSD chronique [10]. La majorité tient. Une minorité est durablement atteinte. Et c’est cette minorité (rescapés, familles d’otages, évacués, réservistes rappelés à répétition) qui pèse dans le débat public bien au-delà de son poids statistique.
Trois éléments méritent qu’on s’y arrête.
- Le système de soins. Un commentaire publié dans l’Israel Journal of Health Policy Research estime que le système de santé mentale israélien est mal équipé pour absorber la hausse de la demande [11]. Le PTSD, ici, est peu traité au sens le plus littéral : par manque de moyens.
- Les invisibles. Le même texte souligne que les citoyens arabes d’Israël, les femmes, et les personnes ayant subi une perte traumatique, un déplacement ou des difficultés économiques sont touchés de façon disproportionnée [11]. La société israélienne a souvent raconté son traumatisme comme s’il était juif et homogène. Il ne l’est pas, et je le dis avec d’autant plus de gêne que ma propre focale, dans cet article, penche du même côté.
- Le décalage entre le clinique et le politique. Le problème n’est pas que les Israéliens soient malades. C’est que la société manque des institutions, et peut-être du langage, pour transformer une épreuve en autre chose que de la peur.
Du PTSD au bulletin de vote
Ce n’est pas la fin de l’histoire. Deux résultats compliquent le récit du destin.
- L’effet est souvent temporaire. Une synthèse récente indique que l’impact négatif de l’exposition au conflit sur les attitudes politiques s’est montré le plus souvent de court terme [14].
- La perception de la majorité compte plus que la peur seule. Une étude récente sur les préférences d’escalade du conflit montre que les Israéliens alignent leurs positions sur ce qu’ils croient être l’opinion majoritaire [15].
Voici donc ce que je propose de défendre, et j’assume que c’est une thèse et non un fait établi : le PTSD ne détermine pas le vote. Il rend les électeurs disponibles pour ceux qui sauront nommer leur peur. Tout le débat est dans le mot « nommer ». Le trauma n’a pas d’idéologie. Ce sont les entrepreneurs politiques qui le convertissent, et ils le convertissent à un moment précis : la campagne. La sécurité reste la question décisive de l’élection, devant les relations entre gouvernement et justice [16].
J’y vois trois conversions possibles, qui ne s’excluent pas.
- La sécuritisation. « Plus jamais » devient doctrine. L’indice JPPI d’août 2026 a demandé aux Israéliens quel est, selon eux, l’objectif stratégique réaliste à long terme pour la Cisjordanie ; les dix options proposées vont de l’annexion complète au partage du territoire, en passant par le transfert [16]. Le fait qu’on doive poser la question en ces termes, à un public de citoyens ordinaires, en dit long sur ce que la peur a déplacé comme horizon du pensable.
- Le repli. Le contrat entre l’État et la société est renégocié : 47 % des Juifs israéliens pensent que Tsahal devrait abandonner le modèle d’ « armée du peuple » pour une armée professionnelle [16]. C’est une fatigue civique qui ne dit pas son nom.
- La reddition des comptes. Le trauma non traité se transforme en exigence de vérité. Le 23 septembre 2026, la Cour suprême israélienne a annoncé qu’elle ne statuerait pas, avant les élections, sur les requêtes demandant la création d’une commission d’enquête d’État sur le 7-Octobre ; elle a ordonné au gouvernement de soumettre une position actualisée d’ici le 15 janvier 2027 [17]. Cette position rejoint celle de la procureure générale Gali Baharav-Miara, qui avait elle-même écrit que « la vérité ne peut pas attendre la fin de l’impasse politique » [18].
Trois ans. Pas de commission.
Ce n’est pas un accident de procédure. Le gouvernement Netanyahu a rejeté, en janvier 2025, une proposition de loi créant une commission nationale d’enquête [7]. La coalition a ensuite écarté un texte qui aurait permis sa création sans décision gouvernementale préalable, au motif que le ministre de la Justice ne ferait pas confiance à une commission dont les membres seraient nommés par le président de la Cour suprême [17]. Ce n’est pas la justice qui bloque la vérité. C’est le pouvoir en place qui refuse, depuis trois ans, l’instrument qui pourrait établir sa propre responsabilité dans l’échec du 7 octobre.
Le miroir gênant
Un sondage conjoint israélo-palestinien réalisé en juin 2024 par le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PSR, Ramallah) et le programme Evens de l’Université de Tel-Aviv conclut que le 7 octobre et la guerre ont produit d’immenses craintes de génocide, une méfiance mutuelle écrasante et une déshumanisation réciproque [19]. Le même sondage révèle un paradoxe que je trouve saisissant : interrogés sur un choix entre une guerre régionale et un accord de paix régional, 65 % des Palestiniens et 62 % des Israéliens préfèrent la paix [19]. Deux sociétés qui préfèrent l’issue de la paix, mais qui refusent chacune les étapes qui y mènent.
Ce paradoxe est, à mes yeux, la signature du traumatisme politique. On peut désirer l’issue tout en refusant les étapes, parce que chaque étape est perçue comme un risque existentiel.
Les Palestiniens ne sont d’ailleurs pas immobiles. Le sondage n° 97 du PSR, début septembre 2026, indique que le Hamas a perdu un soutien substantiel et que les Palestiniens s’interrogent davantage sur ce que la lutte armée a réellement produit, ce qui accroît le soutien à la négociation. Le centre lui-même juge ce glissement fragile : une majorité continue de s’opposer au désarmement du Hamas avant un retrait israélien complet [20].
Précisons ce que je dis et ce que je ne dis pas, parce que c’est le point où je m’expose le plus. Il n’y a pas d’équivalence morale : le 7-Octobre a été une attaque délibérée contre des civils, et je n’accepterai jamais qu’on l’oublie. Il y a en revanche une symétrie de mécanisme : la peur produit du durcissement, le durcissement légitime la peur de l’autre, et personne n’est en position de négocier.
Deux vérités qui dérangent
À ceux qui demandent aux Israéliens de « revenir à la raison », souvent depuis Paris, parfois depuis mon propre écran : la peur n’est pas l’ennemie de la rationalité, elle en a changé le cadre. Exiger d’une société qu’elle prenne des risques que ses plus intimes blessures lui interdisent, sans lui proposer aucun garde-fou, ressemble à de la morale à distance, et elle est peu, voire pas du tout audible depuis Israël.
De quelles mains ?
Le silence de Kikar Hatarbout n’était pas de l’unité. C’était la forme que prend la douleur quand elle n’a pas encore de nom. Le 27 octobre, des gens vont tenter de lui en donner un, dans l’isoloir. Ils ne guériront rien. La seule question qui vaille, et que je me pose autant que je la pose, est de savoir s’ils sauront, ou voudront, soigner.
Épisode 2, sur ce que le 7 octobre a réellement changé dans la région, dans les prochains jours.
Sources
[1] Israel Democracy Institute (IDI), Israeli Voice Index, octobre 2023. https://en.idi.org.il/centers/1159/32799
[2] Israel Democracy Institute (IDI), enquête « Israel at War », après la guerre Israël-Iran (2026). https://en.idi.org.il/tags-en/51399
[3] Institute for National Security Studies (INSS), Findings of the National Security Survey, février 2026. https://www.inss.org.il/publication/inss-survey-february-2026/
[4] i24NEWS, « Israël : le calendrier des élections est lancé », 2026. https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/politique/artc-israel-le-calendrier-des-elections-est-lance
[5] AFP / Le Petit Journal Tel-Aviv, « Israël : les élections législatives se tiendront le 27 octobre », 12-13 juillet 2026. https://lepetitjournal.com/tel-aviv/actualites/israel-les-elections-legislatives-se-tiendront-le-27-octobre-448623
[6] Israel Democracy Institute (IDI), Israeli Voice Index, enquête du 28 juillet au 2 août 2026 (Viterbi Family Center). https://en.idi.org.il/articles/65483
[7] AFP, décompte officiel ; et L’Orient-Le Jour, « Le gouvernement israélien accusé d’”enterrer” toute enquête sur le 7-Octobre », février 2025. https://www.lorientlejour.com/article/1447287/israel-le-gouvernement-accuse-denterrer-toute-enquete-sur-le-7-octobre.html
[8] Y. Levi-Belz et al., « PTSD, depression, and anxiety after the October 7, 2023 attack in Israel: a nationwide prospective study », eClinicalMedicine (The Lancet), 5 janvier 2024. https://www.thelancet.com/journals/eclinm/article/PIIS2589-5370(23)00595-3/fulltext
[9] D. Shmulewitz et al., « Prevalence of Substance and Behavioral Addictions and Common Mental Health Disorders in Israel, 2022-2025 », Hebrew University of Jerusalem, 2026. https://www.afhu.org/2025/07/11/addictions-and-mental-health-disorders-surge-among-jewish-israelis-after-october-7-according-to-new-hebrew-university-study/
[10] « Longitudinal PTSD trajectories before and after the October 7, 2023, terror attacks: A nationwide study of Israeli adults », PMC, 2026. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC12925667/
[11] « Israeli mental health in the aftermath of the October 7 terrorist attack: risks, challenges, and recommendations », Israel Journal of Health Policy Research, 2025. https://link.springer.com/article/10.1186/s13584-025-00682-8
[12] D. Canetti, J. Elad-Strenger, I. Lavi, D. Guy, D. Bar-Tal, « Exposure to violence, ethos of conflict, and support for compromise: Surveys in Israel, East Jerusalem, West Bank, and Gaza », Journal of Conflict Resolution, 61(1), 2017, p. 84-113.
[13] G. Hirschberger, D. Canetti et al., « Collective Trauma From the Lab to the Real World: The Effects of the Holocaust on Contemporary Israeli Political Cognitions », Political Psychology, 2018. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/pops.12384
[14] I. Ushomirsky, Y. Hasson et al., « Increasing Perceived Outgroup Heterogeneity Following Exposure to Extreme Violence », Personality and Social Psychology Bulletin, 2025. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/01461672251345517
[15] « Who Wants More War? Conflict Exposure, Perceptions of Public Opinion, and Preferences for Conflict Escalation in Israel », 2025-2026. https://www.researchgate.net/publication/398956067
[16] Jewish People Policy Institute (JPPI), Israeli Society Index, août 2026. https://jppi.org.il/en/%D7%9E%D7%93%D7%93-%D7%94%D7%97%D7%91%D7%A8%D7%94-%D7%94%D7%99%D7%A9%D7%A8%D7%90%D7%9C%D7%99%D7%AA-%D7%9C%D7%90%D7%95%D7%92%D7%95%D7%A1%D7%98-2026/
[17] JFeed, « High Court Delays October 7 Inquiry Decision Until Elections », 23-24 septembre 2026 ; The Times of Israël. https://www.jfeed.com/news-israel/tltkh7 ; https://fr.timesofisrael.com/commission-detat-sur-le-7-octobre-la-haute-cour-reporte-sa-decision-a-janvier/ ; https://fr.timesofisrael.com/la-coalition-parvient-a-ecarter-un-projet-de-loi-sur-la-creation-dune-commission-denquete-sur-le-7-octobre/
[18] Media-J / Israj, « 7 octobre : Gali Baharav-Miara propose de reporter la décision sur la commission d’enquête », 19 août 2026. https://israj.media-j.com/article/67385/
[19] PCPSR et Evens Program (Université de Tel-Aviv), Palestine/Israel Pulse, Joint Poll, juillet 2024. https://pcpsr.org/en/node/989
[20] PCPSR, Public Opinion Poll No. 97, 5-8 septembre 2026. https://www.pcpsr.org/en/node/1014
