29 mai 1942 : la 8e ordonnance allemande impose l’étoile jaune
29 mai 1942 : la 8e ordonnance allemande impose l’étoile jaune, en zone occupée, aux Juifs de plus de six ans, avec son port obligatoire à compter du dimanche 7 juin.
Ce signe distinctif est devenu un rouage de la « Solution finale » : l’extermination programmée du peuple Juif. Certains ne l’ont pas portée, prenant le risque d’être arrêté et déporté. Nombre d’actions de sauvetage ont heureusement pu s’engager. Autant d’histoires individuelles complexes qui méritent d’être sorties de l’oubli, pour rappeler que la volonté de survie restait la plus forte.
Soixante-dix-huit ans après l’instauration de l’étoile jaune, notre blog « La face cachée de l’étoile jaune » revient sur le cas de Mme Nicole Barry de Longchamps, sauvée par l’action de son mari et l’entremise de Jean Leguay (dont l’épouse avait aussi des origines juives, ce qui a semble-t-il échappé aux historiens), délégué de René Bousquet, secrétaire général de la police dans les territoires occupés.
Nicole Barry de Longchamps ne portait pas d’étoile jaune. En juin 1943, elle est arrêtée à Paris, en venant d’Agen. Elle n’avait pas non plus d’autorisation de voyage. Serge Klarsfeld, dans son livre « Vichy-Auschwitz 1943 » évoque la surprenante médiation de Jean Leguay pour la faire libérer. (1)
Gontran Barry de Longchamps, le mari de Nicole, oncle par alliance de la femme de Leguay, demanda au haut fonctionnaire d’intervenir auprès des autorités allemandes, ce qu’il fera.
Depuis mai 1942, Leguay était le délégué en zone occupée du secrétaire général de la police, René Bousquet.
Heinz Röthke, le chef du « service juif » de la SS, en charge du camp de Drancy, rapporte dans une note du 11 juin 1943, que la veille, à midi, Jean Leguay, est venu lui demander une faveur toute personnelle, après lui avoir transmis le projet de loi sur la déchéance de la nationalité française des Juifs naturalisés après 1927.
Röthke précise que Leguay « n’est jusqu’ici jamais intervenu pour des Juifs et qu’il ne veut et ne peut non plus le faire à l’avenir » mais, l’oncle de sa femme « Barry de Longchamp, originaire d’une bonne famille française, est marié en secondes noces à une Juive, Nicole Barry de Longchamp ». Leguay fait remarquer à son interlocuteur qu’il n’est pas parent de « cette Juive. Sa femme non plus au sens propre, étant donné que la Juive n’est en effet qu’une parente par alliance ».
La note ajoute que « Mme Nicole Barry de Longchamp, habite la zone nouvellement occupée. Elle est atteinte de tuberculose et a voulu consulter récemment un spécialiste à Paris ». « Elle n’a pas porté l’étoile juive et il y a quelques jours, la Juive a été arrêtée par nous et transférée au camp de juifs de Drancy, où elle se trouve encore à l’heure actuelle ». Röthke rapporte que l’oncle de la femme de Jean Leguay vient voir ce dernier chaque jour afin qu’il entreprenne quelque chose pour sa libération.
Leguay, qui ne veut pas intervenir en qualité de chef de la police, demande à Röthke s’il peut recevoir M. Barry de Longchamps. Promesse lui est donnée « d’entendre l’oncle cet après-midi ». Après cette entrevue, Röthke fera suivre la requête à Helmut Knochen, le chef de la Sûreté Sipo-SD, afin que des instructions soient données « si et quand la Juive, devra le cas échéant être libérée ». (2)
Nicole Barry de Longchamps, sera effectivement libérée grâce à la démarche de son mari et l’intervention de Jean Leguay. Une libération intervenue vers la mi-juin 1943, quelques jours avant que le camp de Drancy soit dirigé par Aloïs Brunner à partir du 18 juin, et son équipe redoutable de sous-officiers SS (Ernst Brückler et Josef Weiszl), qui d’une main de fer, succèdent à Röthke.
Une famille de banquiers
Un mariage civil célébré quatre mois avant la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, et les Statuts des Juifs des 3 octobre 1940 et 2 juin 1941, instaurés par le régime de Vichy.
Nicole était née Propper en août 1901. Jusque là, la fille du banquier d’origine tchèque Emanuel Propper (1859-1945) et d’Alice Pam (1875-1958) avait pu échapper aux persécutions antisémites grâce à son mariage protecteur avec Gontran Barry de Longchamps.
Nous sommes le 8 juin 1939 au château du Gavoy à Châteaufort, dans la très riche vallée de Chevreuse, près de Versailles, en Seine-et-Oise. Un cadre idyllique sur sept hectares de cette propriété familiale du XVIIIe.
Nicole a 38 ans, son futur époux en a 57.
Les témoins de Nicole sont sa grand-mère maternelle Mme Pam, ses cousins Michel et Armand Propper. Ceux de Gontran, le baron Pieyre et le Dr Joseph Landowski. (3)
Un autre frère d’Emanuel, Edouard-Michel Propper, 65 ans, et sa femme Elisabeth Levylier, 52 ans, réfugiés dans un hôtel à Cannes, seront arrêtés par la police allemande avec d’autres familles juives, le 30 janvier 1944 à Beauvezer, un petit village perché dans les Alpes de Haute-Provence, où ils étaient assignés à résidence. Ils seront déportés sans retour à Auschwitz le 10 février 1944 par le convoi n°68.
Veuf à 41 ans, il s’était marié en première noce en 1907 avec Antoinette-Olinde Nénot (1887-1923), qui meurt à 35 ans.
C’est d’ailleurs grâce aux Nénot, amis des Propper, leur banquier, que Gontran Barry de Longchamps rencontrera Nicole.
Les origines juives de l’épouse de Leguay
Sa grand-mère maternelle était la fille de Fernand Mathias (1814-1890), directeur des Chemins de fer du Nord, et de Claire-Eugénie Rodrigues (1831-1903), fille de Benjamin Olinde Rodrigues (1795-1851).
Mathématicien, financier et économiste, son père, Isaac Rodrigues-Henriques était un banquier juif séfarade de Bordeaux qui participa activement avec ses cousins, les frères Pereire, à la création des chemins de fer en France.
Leguay – Bousquet : un parcours complice
Jean Leguay, le « sauveur » de Nicole Barry de Longchamps, a vécu sa carrière de haut fonctionnaire dans l’ombre de celle de René Bousquet.
Les deux hommes qui sont nés la même année, en 1909, auront un parcours complice. Co-responsables de la mort de milliers de juifs, ils mèneront après-guerre de brillantes carrières dans le privé…
Leguay, né le 29 novembre 1909 à Chevreuse, était le fils du président de la chambre des notaires de Rambouillet. Ancien élève des lycées Montaigne et Louis-le-Grand, diplômé de Sciences Po, docteur en droit et avocat, il débuta sa carrière dans la préfectorale en 1932.
Le 3 octobre 1935, alors qu’il est secrétaire général des Basses-Alpes, il épouse Christine Janin, fille de Marie-Thérèse Nénot (la soeur d’Antoinette Nénot, première épouse de Gontran Barry de Longchamps).
En 1936, il devient sous-préfet de Haute-Savoie. En juin 1939, il est nommé sous-préfet de Vitry-le-François (Marne), poste occupé depuis avril 1938 par René Bousquet, nommé secrétaire général à la préfecture de Châlons-sur-Marne, avec le soutien d’Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur, frère de Maurice Sarraut, sénateur radical-socialiste de l’Aude et propriétaire de La Dépêche de Toulouse.
Du 16 novembre 1940, au 1er janvier 1942, Leguay lui succède au secrétariat général, Bousquet étant devenu préfet de la Marne, le plus jeune de France à 31 ans.
Bousquet, né le 11 mai 1909 à Montauban, est aussi fils de notaire.
Diplômé de la faculté de droit de Toulouse, il débuta comme chef de cabinet du préfet de Tarn-et-Garonne. A 22 ans, en 1931, il devient chef de cabinet adjoint du sous-secrétariat d’Etat à l’Intérieur dans le premier gouvernement Laval. Sous le Front Populaire de 1936, il est chargé du fichier central de la Sûreté nationale.
Fin 1941, Leguay devient directeur de cabinet du préfet délégué en territoires occupés.
En avril 1942, lorsque Pierre Laval nomme Bousquet au secrétariat général à la Police, Leguay devient son délégué à Paris dans les territoires occupés et il est promu préfet hors cadre. Des rôles de premier plan pour la collaboration policière de Vichy avec l’occupant allemand.
Début juillet, Leguay participe avec Dannecker, chargé de la Question Juive à la Gestapo de Paris, à la commission préparatoire à la rafle du Vél d’Hiv.
La déportation des enfants
Alors que Laval proposait dans un premier temps que les enfants de moins de 16 ans accompagnent leurs parents « lors de l’évacuation des familles juives de la zone non-occupée », le chef du gouvernement accepte finalement que les juifs de zone occupée et de zone libre, enfants compris, soient livrés…
Le 15 juillet 1942, Bousquet, sous l’autorité de Darquier de Pellepoix, Commissaire Général aux Questions Juives, donne officiellement l’ordre d’arrêter les juifs apatrides de région parisienne.
Les 16 et 17 juillet, lors de la rafle du Vél d’Hiv, près de 3000 policiers français arrêtent 13.152 juifs à Paris et banlieue.
Le 17 juillet, lors d’une réunion consacrée aux enfants arrêtés, Jean Leguay plaide « avec insistance » le principe de leur déportation, et leur transfert dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande. Plus de 800 enfants de moins de 6 ans seront finalement déportés dix à quinze jours après leurs parents…
Le 18 août Bousquet abaisse de 5 à 2 ans l’âge d’arrestation des enfants juifs en zone sud.
Fin 1943, Pétain révoquera Bousquet et Leguay. En 20 mois à la tête de la police, ils auront participé à la déportation de 60.000 personnes de confession juive.
Préfet de l’Orne depuis janvier 1944, Leguay sera suspendu à la Libération et révoqué en 1945.
Il poursuivra une carrière dans le privé aux Etats-Unis. D’abord pour le groupement professionnel des industries d’art et de création, puis de 1950 à 1957 comme vice-président de la distribution des parfums Nina Ricci. Sa révocation sera annulée en 1955, et il sera réintégré dans le corps préfectoral en 1957.
De 1958 à 1970 il sera directeur général du groupe Warner-Lambert Co, un conglomérat industriel pharmaceutique dont il deviendra président international jusqu’en 1974. En 1975, il prend sa retraite après avoir présidé les laboratoires Substantia à Suresnes.
Inculpé de crimes contre l’humanité en 1979 pour son rôle dans l’organisation de la rafle du Vél d’Hiv les 16 et 17 juillet 1942, il meurt avant l’ouverture d’un procès le 2 juillet 1989. Quant à René Bousquet, il comparaîtra en 1949 devant la Haute-Cour mais sera acquitté, à l’issue d’un procès expédié en trois jours.
Ecarté de la fonction publique il réussira à faire une brillante carrière d’homme d’affaires sans avoir à s’exiler à l’étranger. On le retrouve à la Banque d’Indochine, et au conseil d’administration du quotidien La Dépêche du Midi, qu’il dirige aux côtés de la veuve de Jean Baylet, décédé en 1959.
Une décision du Conseil d’Etat lui permet en 1957, de retrouver sa Légion d’Honneur. Il est amnistié en 1958. Ami de François Mitterrand depuis le début des années 50, il sera même candidat de l’UDSR (Union démocratique et socialiste de la Résistance) aux élections législatives dans la Marne.
Jusqu’en 1978, il siège au conseil d’administration d’UTA, compagnie aérienne dirigée par Antoine Veil, qui obtiendra sa démission.
En 1986, une instruction judiciaire est lancée contre Bousquet mais François Mitterrand, devenu Président de la République, interviendra pour ralentir la procédure.
La Cour de cassation tranche en faveur d’un procès en cour d’assises, suite à l’acquittement de 1949, les partisans d’un nouveau procès invoquant une nouvelle infraction pénale, le crime contre l’humanité.
En 1989, une plainte en ce sens est déposée par trois associations suite à la déportation de 194 enfants.
Bousquet sera inculpé en 1991 mais l’instruction sera close et il n’y aura jamais de procès car le 8 juin 1993, Bousquet est assassiné à son domicile par Christian Didier qui, condamné à dix ans de prison, sera libéré en 2000.

