J’avoue qu’il m’est difficile de savoir par où saisir l’article d’Éric Smilevitch, sachant qu’il peut à tout moment se retrancher derrière son opinion selon laquelle ceux qui pensent différemment de lui n’ont même pas forcément un « minimum d’intelligence ».

Je conviens qu’il est plus facile de faire passer ses adversaires pour des idiots au cerveau lavé par la « propagande d’Etat israélienne » comme dirait Edwy Plenel. Il est juste dommage que ce genre de pratiques rhétoriques dépassent justement le cadre de l’élucubrant moustachu.

Venons en désormais au fond des choses. Éric Smilevitch a une thèse : la société israélienne, y compris ceux qui sont censés être ses gardiens moraux, a abandonné toute pensée autonome et est toute entière manipulée par une élite politico-militaire. Pour seule « preuve », on nous rapporte les paroles du grand rabbin sépharade Yossef Itzhak. Quelques clarifications à ce sujet.

Au vu du faible degré de crédibilité qu’il reste au grand rabbinat d’Israël, je doute fort que de tels propos (au passage prononcés justement afin de calmer les esprits dans un pays où tout le monde se permet de présenter ses analyses géostratégiques) influe sur qui que ce soit.

La question de l’absence ou non de prise de position critique à l’encontre de l’opération parmi « les rabbins » (question qui ne peut être tranchée ainsi d’un revers de la main) est l’arbre qui cache la forêt. Ce que l’on peut voir et entendre chaque jour à travers Jérusalem c’est un appel à une réflexion approfondie, favorisée par le contexte du début du mois de Av, sur l’état de la société israélienne.

Je me contenterai de mentionner ici le rav Beni Lau qui, ce matin encore portait cette réflexion sur l’intolérance (de droite comme de gauche) dans le débat publique, et, en parallèle, soulignait l’importance de cet esprit de volontariat que l’on voit on ces temps difficiles à travers tout le pays, tous milieux confondus.

Je pense qu’il est beaucoup plus sain que « nos rabbins » s’attachent à rendre notre société meilleure plutôt que de jouer les prophètes en nous présentant une vision messianique (peu importe laquelle) qu’ils sont incapables de mettre en œuvre.

C’est justement ça qui les distingue des « mollahs » [au passage, le terme n’est pas en usage dans l’islam sunnite, du moins au Moyen-Orient] d’ « en face ».

Le fait qu’ils aient en commun de bénir morts et vivants n’est ni plus ni moins sujet à effroi que le fait que tous deux croient en le pouvoir de la prière. Ce qui rend l’islam radical effroyable c’est justement sa propension à vouloir imposer sa vision du monde à tout prix.

Au-delà de ne voir que ce qu’il veut parmi « les rabbins », Éric Smilevitch les pense incompétents. Ainsi, « ils » ne savent même pas que l’expression הקם להורגך השכם להורגו est issue d’un débat différent dans le Talmud.

Passons sur le fait qu’Éric ne connaisse visiblement pas le raisonnement קל וחומר, son affirmation est purement est simplement fausse.

L’expression trouve son origine dans les midrashim במדבר רבה et מדרש תנחומא dans le contexte de la guerre contre Midian. Dans les commentaires du Talmud l’expression est aussi utilisée à propos de la guerre (juste un exemple cher à mon cœur : le Meiri sur סנהדרין chapitre 8).

Tout ça sans parler de la riche littérature hilkhatique sur les mitzvot de מלחמת מצווה, une guerre de défense (ou de conquête du pays). Puisque Éric nous affirme que le terme n’est pas (forcément) approprié aux circonstances actuelles, on attendrait de lui une argumentation plus poussée sur ce point plutôt que d’enjoindre « les rabbins » à critiquer le gouvernement.

Dernière remarque « religieuse » : le משנה תורה cité sur la mobilisation de tous (y compris femmes) en temps de מלחמת מצווה fait la différence entre ceux qui se battent sur le front et ceux qui restent à l’arrière.

De cette manière, une portion extrêmement importante de la population participe aujourd’hui, à sa façon, à l’effort de guerre en réalisant des collectes en tous genres pour les soldats, ou en continuant à faire vivre le pays tout simplement.

Mais, honnetement, ce qui me dérange vraiment dans cet article c’est l’ellipse presque totale qui est faite sur le danger stratégique qu’encourait Israël à la veille de l’opération terrestre (la principale incriminée) : découverte de dizaines de tunnels pénétrant jusque dans les villages du sud du pays, pluie de roquettes sur le centre (géographique et névralgique) du pays, qui ont logiquement mené plus tard à la quasi fermeture de l’aéroport de Ben-Gurion, c’est-à-dire à l’enfermement physique et l’étranglement économique d’Israël.

Si ce sont des menaces « supportables » pour vous, elles ne le sont pas pour la plupart des israéliens, légitimement. Et j’en viens donc au cœur de mon propos : je ne comprends pas pourquoi les questions géopolitiques poussent tant à briser la barrière entre savoir et propos de comptoir.

L’immense majorité des gens laisse le médecin ou l’ingénieur mener à bien sa tâche, ou du moins ne se permet pas de le faire passer pour un imbécile. Même s’il est évident que tout citoyen a, en tant que tel, le droit d’exprimer les opinions politiques qu’il souhaite, il devrait en être de même au niveau des relations internationales.

Non, toute analyse « au doigt mouillé » du style Hamas mène Tsahal à la baguette et décide de toutes les étapes du conflit n’est pas exprimable. Elle est remplie de contre-vérités est simplifications (comme les solutions « soit – soit »), ignore les tensions internes et externes aux mouvements islamistes, le contexte géopolitique régional plus profond.

D’un côté elle critique l’opération actuelle comme trop préventive (la menace était encore gérable), et de l’autre elle pense qu’une contre-attaque aurait pu être préparée plus longuement, afin de « prendre par surprise » l’ennemi.

C’est ignorer que le gouvernement Netanyahou a repoussé plus d’une semaine durant le début de l’opération, puis a eu plus de dix jours avant d’entamer l’opération terrestre, le tout pour obtenir un effet maximal tant en termes opérationnels que vis-à-vis la communauté internationale. (Quelle était la dernière opération qui a joui de tant de soutien diplomatique ?)

Je suis d’accord avec Éric pour dire qu’une opération militaire en tant que telle ne peut pas tout résoudre, et qu’il faille pour cela un plan politique.

Mais deux remarques à ceci :

1) la guerre permet d’obtenir les conditions nécessaires à la paix (la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens disait Foucault, inversant Clausewitz), comme la construction européenne seulement après l’écrasement de l’Allemagne l’a montré.

2) Il faut se débarrasser de cette illusion qui consiste à croire que tout conflit à forcément sa solution politique/diplomatique si seulement on s’efforçait suffisamment. Il y a des problèmes structurels qui ne disparaissent pas sous le coup de baguette magique de dirigeants charismatiques.

C’est à mon avis le « charme » mortel du conflit israélo-palestinien : tous veulent la paix mais les exigences minimales des uns sont supérieures au compromis maximal auquel les autres sont prêts. De plus, au vu du chaos régional actuel, il n’y aurait pas d’accord de paix durable dans les années à venir. C’est triste mais c’est comme ça.

Et on en vient finalement à ce qui tracasse vraiment Éric : « le sionisme est une impasse ». Passons sur l’ironie qu’une telle phrase soit écrite d’une France où les juifs ne se sentent en sécurité que dans la mesure où ils cachent leur identité, espérant survivre à la prochaine manifestation-pogrom, ou au prochain attentat jihadiste.

Si l’on s’intéresse moins à « l’odeur » de nos morts et plus à leur biographie, on découvrira au contraire une jeunesse pleine de don de soi, volontariste, loin des stéréotypes d’individualisme et de perte de repères qu’on lui prête.

Au-delà des éloges funèbres toujours positifs, regardez-donc ce que ces fleurs fauchées en pleine jeunesse ont fait de leur trop courte existence. Regardez ce que leurs frères font de leurs vacances.

Regardez les mères des trois adolescents assassinés et ce qu’elles représentent en termes d’israéliennes attachées au judaïsme et le renouvelant par leur modernité et leur ouverture d’esprit, marquant avec tant d’autres la naissance d’une nouvelle génération qui aspire à être réellement une lumière pour les nations.

Loin du froid d’un exil où le seul « culte du cœur » figé depuis des siècles protège un tant soit peu ce qui peut l’être de l’identité juive.

Face à cela donc, une société qui continue à vivre et à créer malgré la guerre, loin d’être « aux ordres » de qui que ce soit.