Nous avons fait notre Alya en 2014.

Depuis la France.

Mais que les choses soient claires, nous ne nous sommes pas enfuis de France.

Nous n’avons pas davantage choisi de venir en Israël parce que la vie en France avait atteint un niveau d’antisémitisme intolérable.

7 000 Juifs de France ont décidé de faire leur Alya pendant cette même année.

Cela ne signifie pas que nous n’aurions pas eu une belle vie en France, que nous ne sommes pas attachés à la culture française, et que nous ne nous sentions pas français quand nous voyageons.

Bien sûr, nous sommes conscients de la montée d’une nouvelle forme d’antisémitisme, mais il n’est pas possible de dire que nous étions confrontés à des actes d’antisémitisme dans notre vie quotidienne.

Bien que les actes les plus horribles soient arrivés en France ces derniers mois, bien que nous ayons connu ces dernières années un nombre d’acte antisémites en augmentation, il est important de garder à l’esprit que nous n’avons jamais ressenti l’impression d’avoir été chassé de France.

En fait, la vérité est très différente, mais elle est tellement politiquement incorrecte qu’il est quasiment impossible de l’exposer en public en France, et encore moins dans les médias.

Les Juifs ne quittent pas la France parce qu’ils ne supportent plus le niveau de l’antisémitisme, mais parce que l’attitude négative du pays dans son ensemble, depuis leurs voisins jusqu’au Président de la République en passant par les médias, à l’égard d’Israël les interpelle constamment dans l’essence de leur identité.

Ceci est très paradoxal, les Juifs ne souffrent pas tant d’antisémitisme que d’antisionisme. On leur rappelle constamment que leur amour inconditionnel d’Israël est une faute, c’est comme si on leur disait en permanence «nous aimons les juifs, tant qu’ils n’aiment pas l’Etat criminel d’Israël ».

Et c’est pourquoi les plus sincères des déclarations contre l’antisémitisme de toute la classe politique française ne peuvent pas suffir à rassurer les Juifs français.

Ce dont les juifs français souffrent le plus est le fait qu’on semble leur dire sans arrêt que tout le monde les aime, tant qu’ils sont de bons juifs sans liens avec Israël.

La critique qui autrefois était fondée sur la prétendue « double allégeance » des Juifs français a disparu au profit d’un reproche plus perfide, on ne demande plus aux juifs de choisir entre la France et Israël, non, on leur demande de choisir entre le bien et le mal!

Mais le malaise ne s’arrête pas là.

En plus d’être fustigés s’ils sont identifiés comme aimant de façon honteuse Israël, ils doivent faire face à un autre reproche.

On considère qu’ils évoquent trop souvent la Shoah, ils ne devraient plus en parler, tourner la page, pardonner.

Pire, sur les réseaux sociaux les blagues de mauvais goût côtoient les liens conspirationistes, les laudateurs d’un comédien récidiviste et très souvent condamné pour négationniste montrent chaque jour que la détestation des juifs est un défouloir qu’aucune leçon de l’histoire ne saurait faire taire.

Si l’on peut affirmer que l’antisémitisme, dans ses aspects traditionnels, théorie du complot, pouvoir, argent, a disparu des grands médias et du discours politique des grands partis de gouvernement, il a, cependant, été remplacé par une nouvelle image du Juif tel qu’il devrait être afin d’être « fréquentable ».

Ainsi, dans l’esprit du public, ceux qui ne veulent pas se plier à cette image ne peuvent être surpris s’ils sont dénoncés comme complice d’un « Etat d’Apartheid qui aurait le monopole du malheur ».

Le revers de la médaille, c’est que les Palestiniens sont l’objet, eux, de la solicitude du public français, et qu’ils sont fréquentables en tant que victimes des juifs.

En d’autres termes, tout le monde souhaite que les juifs vivent en paix en France, tant qu’ils n’évoquent pas la Shoah et ne s’associent pas avec Israël.

Dans une communauté où les traces de la Shoah sont encore très présentes, le silence qui lui est demandé et son amour d’Israël la place dans une situation en permanence inconfortable.

Au fil des ans, les juifs ont appris à éviter toute conversation à propos d’Israël car leurs interlocuteurs n’ont d’autre approche que le politiquement correct qui a, une fois pour toutes, associé Israël au méchant Goliath et les Palestiniens au brave David!

Les médias et une double culpabilité associée au rôle de la France pendant la Guerre et à son passé colonial ont largement contribué à créer cette image d’Israël dans laquelle les Juifs de France ne se reconnaissent pas. Sans vouloir minimiser les horribles attentats de ces dernières années, depuis le meurtre d’Ilan Halimi, c’est dans la difficulté à affirmer leur identité dans l’espace public qui ronge les Juifs de France.

Cela suffit-il à expliquer le désir de partir vers des cieux où ils pourront mieux vivre leurs espérances? Y a t’il d’autres facteurs qui pourrait renforcer leur choix?

Pour le comprendre il faut saisir comment l’identité des juifs de France s’est constituée à la fin du XXème siècle et regarder si le processus à été le même dans les autres pays européens.

Prenons la Grande Bretagne, là où le sentiment anti-israélien est encore plus fort car un boycott quasiment officiel est en place dans les universités.

L’Alyah britannique est bien inférieure proportionnellement à celle de la France?

Quelles peuvent être les différences entre la façon dont l’antisémitisme est perçu dans les deux pays?

En ce qui concerne la Shoah, il est clair que la culpabilité de la France n’a pas lieu d’être outre-Manche. Il ne faudrait cependant pas minimiser l’existence d’un négationnisme britannique, même si son impact est sûrement moindre.

Bien que les Juifs britanniques soient sans conteste sionistes, cette part de leur identité juive n’est pas comparable à l’importance qu’elle détient dans la conscience juive française.

Les Juifs français sont, aujourd’hui, en majorité originaires d’Afrique du Nord où le climat, la nourriture et les relations familiales et sociales sont plus proches de la vie en Israël qu’ils ne le sont pour des Britanniques.

Aussi, il leur est bien plus facile de s’imaginer vivre en Israël sans compromettre leur style de vie, au contraire, ils y sont plus près de leurs racines. Et cela est évidemment une grande différence, mais elle ne suffit pas.

Il y a en a un autre aspect qui est ignoré par la plupart des articles concernant les juifs de France. C’est la façon dont le sionisme a touché les jeunes générations à travers le travail de Rabbins et de Maîtres qui ont émergé en France après la Guerre, en particulier la fameuse « Ecole d’Orsay ».

Parmi eux, le Rav Léon Ashkénazi, connu sous son nom de totem scout : Manitou, André Neher, Jacob Gordin, entre autres, ont été les phares d’un judaïsme d’après guerre qu’il fallait reconstruire quasiment depuis zéro.

A travers ses écrits d’un style universitaire, André Neher a permis à de nombreux étudiants d’acquérir des connaissances juives en harmonie avec leurs propres parcours.

Alors que la chrétienté avait participé à l’idée universelle que la Science et la Philosophie étaient nées en Grèce, Rav Ashkénazi apporta à la génération du Baby-boom la compréhension qu’avant la Grèce venait Israël, ainsi, le véritable destin de chaque juif est de revenir à son identité première: redevenir Hébreu.

Leur enseignement mettait en évidence la centralité de la Terre d’Israël et l’importance de sa résurrection.

Mais le plus important, c’est que la plupart de ces rabbins et éducateurs ne se sont pas contentés d’un enseignement académique, en 1967 ils émigrèrent en Israël où ils augmentèrent encore le nombre de leurs étudiants tout en continuant d’insuffler en France l’amour d’Israël et la certitude que le destin du peuple juif se jouerait désormais ici.

De leurs enseignement et exemples, d’autres générations d’éducateurs virent le jour. Et aujourd’hui l’amour des juifs de France pour Israël est directement lié à ces grands penseurs du Judaïsme contemporain.

Ces grands Maîtres qui ont tant influencé les Juifs de France ont probablement manqué en Grande Bretagne et dans les autres pays européens, où le problème de la reconstruction éventuelle des communautés juives ne s’est pas posé dans les mêmes termes qu’en France.

Il est juste de rappeler leur mémoire en ces temps où s’affirmer Juif-sioniste est devenu un acte courageux qui suscite l’opprobre d’une partie de plus en plus grande de l’opinion internationale pour laquelle le Peuple juif reste un mystère qui suscite autant fascination que haine.

Au point qu’on refuse de voir que les menaces auxquelles le Peuple juif doit faire face en Israël et dans le monde ne sont que le prélude à celles que l’Occident devra affronter.