Une touchante histoire juive se trouve en exergue du premier roman de Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014 : «Au mois de juin 1942, un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui dit : «Pardon, monsieur, où se trouve la place de l’Étoile ? Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine.»

Ce fait, réalité ou fiction, se passe le dimanche 7 juin 1942, le premier jour du port obligatoire de l’étoile jaune.
Imposée par l’ordonnance allemande du 29 mai 1942, pour toute la zone occupée, cette mesure de persécution interdisait aux Juifs, dès l’âge de six ans de paraître en public sans porter « l’étoile juive ». Une étoile à six pointes, de la dimension de la paume de la main, aux contours noirs, avec l’inscription « Juif ».
« Elle devra être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement » soulignait le texte paru dans le Verordnungsblatt für die besetzten französischen Gebiete, le journal officiel allemand.

Des manifestations auront lieu à Paris.

Une quarantaine de personnes seront arrêtées pour défaut d’étoile ou pour avoir porté des insignes avec des inscriptions « zazou », « swing », « potache », « papou ». L’actrice Jeanne Moreau, rappelait en 2012, avoir porté l’étoile à 14 ans « par solidarité pour ses copines juives ». Des gestes de solidarité, anti-nazis, anti-Vichy. (1)

Un informateur indique dans son rapport que «dimanche 7 juin, les israélites ont l’intention de faire une manifestation, secondée par le parti communiste et les gaullistes. Le but de cette manifestation, s’ils peuvent se grouper, serait de descendre l’avenue des Champs-Elysées par petits groupes, portant bien en vue l’étoile jaune sur fond noir avec inscription « Juif » et les communistes porteraient le même insigne, mais au lieu du mot « Juif », ils porteraient la région dont ils sont originaires ou une région quelconque.» (2)

A l’Oratoire protestant du Louvre, le pasteur Bertrand, déclare dans son sermon dominical : «Depuis ce matin, nos compatriotes israélites sont assujettis à une législation qui froisse dans leur personne et dans celle de leurs enfants, les principes les plus élémentaires de la dignité humaine.» (3)

L'étoile jaune sur un timbre israélien, émis pour le cinquantenaire de Yad Vashem en 2003

Même émoi chez les catholiques. Le cardinal Suhard, archevêque de Paris, autorise une protestation en chaire à l’église de la Sorbonne. Le chanoine Jean Rupp s’insurge : « Une mesure incompréhensible pour l’âme française et où elle se refuse de se reconnaître, vient d’être prise par les autorités d’Occupation. L’immense émotion qui étreint le Quartier Latin ne nous laisse pas insensibles. Nous assurons les victimes de notre affection bouleversée et prions Dieu qu’il leur donne la force de surmonter cette terrible épreuve». (4)

A la Sainte Chapelle, au cours de la messe réunissant le barreau parisien des avocats, le prédicateur, suppléant du cardinal, rappelle que « Juifs et chrétiens sont des frères« . (5)

A Vichy, le révérend-père Victor Dillard – déporté, il mourra d’épuisement à Dachau en janvier 1945 – invite ses fidèles de l’église Saint-Louis, le 19 juin à prier «pour les 80.000 Français que l’on bafoue en leur faisant porter une étoile jaune». (6)

Les nouveaux Justes

En riposte au torrent de délations, aux multiples dénonciations et arrestations, des Justes sauveront des Juifs, leur faisant passer la ligne de démarcation, les cachant, baptisant leurs enfants.
Des gestes, certes minoritaires, totalement désintéressés, qui transcendent la règle pour sauver des vies.

Depuis 1963, l’Institut Yad Vashem à Jérusalem, a décerné 26.513 titres de Justes parmi les Nations, de 26 nationalités différentes, à ceux qui n’ont pas hésité à mettre leur vie en danger pour sauver des Juifs, pourchassés dans toute l’Europe. Ils sont 3.328 en France où, sur 320.000 Juifs en 1940, 76.000 seront déportés. Seulement 2.551 reviendront, dont pas un seul enfant.

Face à l’étoile jaune et à l’extermination génocidaire programmée, une volonté de survie s’exprimait, comme pour rappeler que le « Magen David », le bouclier du roi David, protège les Juifs.

Soixante seize ans plus tard, ces actions entrent en résonance avec la France de 2018.
Face au terrorisme islamiste, il a fallu plusieurs mois pour que la justice reconnaisse le caractère antisémite des circonstances de la défenestration mortelle de Sarah Halimi, 65 ans, en avril 2017, après avoir été rouée de coups. Il a fallu un second crime du même type avec la mort de Mireille Knoll, 85 ans, une rescapée de la Shoah, poignardée le 23 mars 2018, pour que le président de la République se rende à ses obsèques religieuses.

L’antisémitisme revient en force, notamment chez les personnes originaires du monde arabo-musulman où le juif a toujours été considéré comme inférieur, maintenu en « dhimmitude » comme c’est toujours le cas en Iran.
Mais, en même temps de nouveaux « héros » apparaissent comme le gendarme Beltrame qui s’est sacrifié lors de l’attaque islamiste de Trèbes, le 24 mars dernier.

Les Justes d’aujourd’hui portent de nouveaux noms et lisent le Coran : Lassana Bathily, jeune musulman de 24 ans, sauveur de l’Hyper Cacher le 9 janvier 2015, deviendra Français onze jours plus tard, aussitôt embauché par la Ville de Paris, alors qu’il attendait sa naturalisation depuis 2014.

Mamoudou Gassama, Malien sans-papiers, n’a pas eu le temps de penser à sa régularisation quand, en quelques secondes, il s’est porté au secours d’un enfant qui risquait la mort. Pour son acte courageux, il obtiendra une carte de séjour grâce à la circulaire de 2012, du gouvernement Valls. Récupération politique ? Sans doute, ne soyons pas naïfs.
Ces Justes d’aujourd’hui, en tout état de cause, n’ont pas invoqué Allah pour passer à l’acte de courage !

7 juin 1942 – 7 juin 2018… Rappeler ce que fut l’étoile jaune permet de mesurer le chemin parcouru et le long chemin qui reste encore à parcourir pour en finir avec la haine.

(1) Cédric Gruat et Cécile Leblanc : « Amis des Juifs – Les résistants aux étoiles » (Tirésias 2005)
(2) CDJC XLIXa-65 : rapport daté du 6 juin 1942 d’un indicateur du « service spécial »
(3) Patrick Cabanel : https://oratoiredulouvre.fr/patrimoine/loratoire-du-louvre-dans-les-annees-1940-la-tentation-dune-eglise-confessante
(4) Sylvie Bernay : « L’Eglise de France face à la persécution des Juifs » (CNRS Editions 2012), p. 313)
(5) CDJC-XLIXa-94a : rapport d’un indicateur de la Gestapo
(6) Georges Wellers : « Un Juif sous Vichy » (Tirésias, 1991, p.221)