Gaza n’est pas Dresde
France Info a publié le 29 septembre 2026 une vidéo de la bande de Gaza, à partir d’images satellite mises à jour sur Google Earth. Les photos arrêtent le regard. Des pâtés de maisons réduits à des dalles grises, des rues qui ne mènent plus nulle part, un quartier dont on ne devine plus le dessin. On croit reconnaître Dresde au matin du 14 février 1945, ou Stalingrad le 2 février 1943.
L’effroi devant ces images est le bon réflexe.
Ces ruines sont glaçantes. L’étendue des destructions est énorme. France Info cite l’ONU : en octobre 2025, environ 81 % des infrastructures du territoire étaient endommagées. Le document derrière ce chiffre est une analyse du centre satellite des Nations unies, l’UNOSAT, établie à partir d’images du 11 octobre 2025. Elle dénombre 198 273 structures touchées, dont 123 464 détruites. L’ONU précise que ce décompte n’a pas été vérifié sur le terrain mais vu d’en haut, un tissu urbain rasé ressemble à un autre. Le paysage fait penser à d’autres champs de guerre. C’est cet effroi que les images font passer.
Mais la ressemblance s’arrête à la façon dont on a rasé ce paysage urbain car cette façon n’apparaît dans aucune image, ni dans aucun commentaire.
Et cette façon est terrifiante.
À Dresde, on a bombardé la ville de nuit pour y allumer une tempête de feu. À Gaza, l’armée israélienne est entrée dans les rues et les ruelles. Elle a combattu de porte à porte, de maison en maison, de chambre en chambre, au prix de ses propres soldats. Un bombardement depuis l’altitude aurait mieux convenu pour obtenir ce paysage final mais il aurait été obtenu au prix de beaucoup plus de victimes civiles. Comme à Dresde. Ou à Stalingrad.
À Dresde, les 13, 14 et 15 février 1945, ce n’est pas un combat de rue. C’est un bombardement de zone. La Royal Air Force frappe de nuit. L’aviation américaine revient de jour. Dans la doctrine du Bomber Command, un raid de ce type sature un quartier, y met le feu, et laisse l’incendie achever ce que les équipages, à cette hauteur, ne peuvent pas distinguer. On ne sépare pas la maison d’où l’on résiste de celle où une famille s’est réfugiée. On ne le cherche pas.
Le bilan, immédiatement après ce raid meurtrier, a été traité comme l’image. On l’a gonflé parce qu’il servait l’Allemagne nazie. Le chiffre alors mis en circulation allait de 200 000 à 250 000 morts. Le rapport remis le 17 mars 2010 conclut que ces raids ont tué jusqu’à 25 000 personnes. Le faux chiffre a vécu plus longtemps que le vrai. Une photo de ruines se passe de commentaires.
À Stalingrad, les civils n’ont pas pu être mis à l’abri avant les combats. La bataille dans la ville dure du 23 août 1942 au 2 février 1943. Le soir du premier bombardement, environ 100 000 personnes seulement avaient traversé la Volga, sur une population de 400 000 à 700 000 habitants. Le plus grand nombre est resté. Ces gens n’étaient pas une armée engagée. Ils ont subi le siège dans les caves, sous les bombes. Le décompte soviétique, du 17 juillet 1942 au 2 février 1943, est d’environ 479 000 tués, disparus ou prisonniers, et 651 000 blessés. Les pertes de l’Axe, morts, blessés et prisonniers confondus, tournent autour de 800 000 à 850 000 hommes. Environ 40 000 civils sont morts dans la ville.
À Gaza, la guerre dure depuis trois ans. C’est beaucoup plus long que les trois jours de bombardement de Dresde, ou que les six mois de bataille à Stalingrad. Dresde comptait environ 567 000 habitants inscrits à la fin de 1944. Stalingrad de 400 000 à 700 000. Gaza en comptait environ 2 millions. Dans ces deux batailles, la population civile n’était pas l’armée que l’on combattait, et elle ne servait pas de bouclier humain. À Gaza, l’armée israélienne a laissé aux habitants le temps de quitter les zones de combat, bien que les capitales occidentales aient demandé de ne déplacer personne, et parlé de déplacement forcé là où il s’agissait d’écarter les civils du feu.
On pouvait donc s’attendre à un bilan bien plus lourd à Gaza : trois ans contre trois jours ou six mois ; une population plusieurs fois plus nombreuse ; des civils tenus sur place par une organisation terroriste, dans les maisons, les écoles et les hôpitaux, là où des postes de commandement, des stocks et des refuges avaient été installés. Les chiffres, pourtant, vont dans l’autre sens.
Israël ne publie pas, à ce jour, de bilan officiel des victimes gazaouies. Les dernières estimations parlent d’environ 70 000 morts, dont le tiers ou la moitié étaient des combattants. En trois ans, c’est près de trois fois le bilan de Dresde qui n’a duré que trois jours. En trois ans, c’est environ le septième des tués, disparus ou prisonniers soviétiques à Stalingrad, bataille de six mois. Et cela, alors que des civils servaient de boucliers, et que des écoles, des hôpitaux et des institutions présentées comme neutres servaient de postes d’attaques, de dépôts d’armes ou de refuges aux terroristes armés.
Si l’effroi devant ces images est le bon réflexe, il devrait pourtant porter sur autre chose que la seule étendue des ruines. Il devrait porter sur ce qui a été demandé aux soldats israéliens pendant ces combats inimaginables : préserver, autant que possible, des civils dont une partie servait de bouclier, ou combattait elle-même. Cette armée a mené plus de trois ans de guerre sans approcher le nombre de morts de Stalingrad, ni le rythme de Dresde. On n’ose pas imaginer le bilan gazaoui si ces combats avaient été menés selon la doctrine du Bomber Command, ou comme l’Armée rouge à Stalingrad.
Je ne décris pas ces combats depuis une carte. Je les décris d’après ce que m’ont répété, à plusieurs reprises, des soldats et des officiers qui étaient à Gaza, et dont certains y sont encore. Le récit ne change pas d’une unité à l’autre. On leur tirait dessus depuis les couloirs, depuis les fenêtres, depuis les décombres, depuis les remblais. Depuis la chambre d’un enfant. Depuis les fenêtres d’un hôpital. Cachés dans le recoin d’une crèche, avec des munitions sous le matelas de nourrissons. Sortant des entrailles de la terre, venus de partout et de nulle part. Un quartier tenu le soir redevenait un piège au matin : un tireur isolé dans une ruine, un lance-roquettes dans une cage d’escalier, une charge sous ce qui restait d’un mur. Laisser le bâtiment debout, c’était laisser la position. Une position détruite n’en finissait pas toujours avec le quartier. Depuis les caves, les tunnels et les tas de gravats, les tirs reprenaient. Il fallait revenir, pièce après pièce. Ce n’est pas une nuit de bombardement qui produit ce paysage. Ce sont des mois et des mois de combats menés mètre par mètre, de près, sous une menace à 360 degrés car ni le ciel ni les tunnels n’épargnaient ces soldats. L’image d’ensemble donne la mesure de cette violence. La désolation des paysages laissés montre l’intensité de ces combats. Il aurait été plus simple de bombarder d’en haut. Ce n’est pourtant pas le choix qui a été fait.
L’UNOSAT écrit que son analyse attend une vérification au sol. L’image est donc solide sur l’étendue des dégâts, mais elle tait la manière. Et la manière fait toute la différence. On aurait pu attendre de France Info un reportage sur ce choix de l’armée israélienne, et sur le prix payé pour limiter les dégâts collatéraux, malgré les conditions abominables qu’une organisation terroriste a voulu instaurer dans ce conflit. À la place, une vidéo montre Gaza vue du ciel, pour placer l’effroi devant un niveau de destruction qui rappelle d’autres images. Sans contexte. Sans paroles. Sans une remarque sur les conditions du combat car malgré ces conditions, les résultats sont loin, très loin, de ce que l’association de ces images impose dans l’esprit du grand public.
