Max Halberstadt, Portrait de Sigmund Freud, 12 février 1932. @London, Freud Museum.

Une exposition magistrale consacrée à Sigmund Freud se tient au mahJ jusqu’au 10 février. Comment présenter un parcours sur le père de la psychanalyse et sur sa démarche qui a révolutionné notre façon d’appréhender non seulement la maladie mentale, mais aussi notre perception de l’autre et de nous-même ? Grâce à un astucieux mélange d’œuvres artistiques ou symboliques, de citations et de panneaux qui guident le visiteur avec intelligence, on découvre l’univers intime de Freud.

Le cabinet des Antiques

Il y a d’abord le cabinet de Sigmund Freud au 19 Berggasse à Vienne. On peut le voir en miniature. Derrière son bureau chargé de statuettes, son fauteuil pivotant avec sa structure anthropomorphique fait face à une bibliothèque chargée. Tentures et tapis orie

ntaux créent une atmosphère feutrée. Un quotidien, le Wiener Zeitung, est tombé par terre… Une porte entrouverte donne sur d’autres livres, une autre table avec d’autres statuettes — une réplique, et un clin d’œil adressé au voyeur, dirait-on.

De son côté, l’aquatinte de Max Pollack réalisée en 1914 est une petite merveille. On croit voir une photo et on s’arrête pour admirer l’éclairage sur le bas du visage, et quand on se rapproche, on distingue le trait du graveur. Le stylo à l’arrêt, Freud scrute l’invisible (il ne porte pas de lunettes), son regard passant au ras d’une statuette égyptienne qui lui fait face sur son bureau, il a la barbe plus courte, moins blanche que sur le célèbre portrait au cigare réalisé 20 ans plus tard par le photographe Max Halberstadt.

Ces passerelles de l’ombre

Les statuettes sont des silhouettes alignées de dos, en contre-jour. On les revoit partout sur les photos qui représentent Freud, et quelques-unes sont présentées dans l’exposition.

Inspiré par Charcot, qu’il admirait, Freud a commencé sa collection d’antiques peu après son voyage à Paris.
Sa chère collection l’a suivi dans son exil en 1938, grâce à Marie Bonaparte, qui fut sa patiente et qui paya aux nazis une « rançon » de 4824 dollars que Freud lui remboursa à son arrivée à Londres. Idoles, masques, fresques, vases, urnes, terres cuites, photos, ses antiquités égyptiennes, grecques ou étrusques, leur présence muette peuple sa réflexion… mais sont-elles muettes, vraiment ? A voir le regard de Freud sur la gravure de Pollack, ce regard « écoute », il écoute le silence.

A l’école de la Salpêtrière

A Paris ou à Vienne, le spiritisme, le mesmérisme et son baquet (présenté ici) attirent une clientèle aisée en mal de distractions. Jeune neurobiologiste, Freud est venu à Paris en 1885-1886 pour assister aux séances d’hypnose, organisées à l’école de la Salpêtrière par le docteur Jean-Martin Charcot, dont il traduira les Leçons en allemand. Mais ces séances, qui l’ont impressionné, l’ont rendu prudent. Charcot exerce l’hypnose sur des patientes hystériques au cours de séances publiques qui attirent le tout-Paris. Scientifiques, écrivains et artistes s’y pressent.

Sur le tableau de Georges Moreau de Tours, Les Fascinés de la Charité, 1890, des femmes en chemise blanche et jupe grise occupent le premier plan, tandis que les hommes, à l’arrière-plan, observent. Chacune adopte (ou interprète ?) une pose particulière. Au centre, une femme debout, invoque le ciel, mains levées, une autre assise semble parler, les mains suppliantes, une autre encore semble assoupie, une main sous le menton, l’autre levée, sa voisine est assoupie, telle autre se protège de ses mains. Seule une jeune femme enceinte, une main sur le ventre, un châle noir sur les épaules, paraît absente, silencieuse.

Une leçon clinique à la Salpêtrière, 1887. @Domaine public/CNAP/Photo Musée d’Histoire de la médecine

Mieux qu’une photographie, la peinture a permis de rassembler ces postures.

Chaque tableau démontre aussi la répartition des rôles : les malades sont toutes des femmes, et les neurologues des hommes. Et pourtant…

Le séjour parisien

Beaucoup s’interrogeaient sur la sincérité de ces attitudes, soupçonnant une complaisance des malades à l’égard des médecins, et Freud s’interrogea toujours sur le pouvoir de suggestion du médecin sur son patient. Toutefois il défendit infatigablement le neurologue français contre l’école de Nancy qui niait la réalité physiologique du grand hypnotisme.

Arrivé à Paris la même année que Freud, Georges Gilles de la Tourette, jeune neurologue spécialiste de l’hystérie et de l’hypnose, était l’interne de Charcot (qui lui rendit hommage en donnant son nom à la maladie des tics convulsifs).. « Vers la fin de la soirée seulement, j’ai entamé une conversation avec Gilles de la Tourette, dans laquelle il a, bien entendu, prophétisé la plus terrible des guerres avec l’Allemagne. Je lui ai fait savoir aussitôt que je n’étais ni Allemand, ni Autrichien, mais juif. » écrivit Freud le 2 février 1886 à Martha Bernays qui n’était pas encore sa femme.

En Viennois cultivé et curieux, il profita aussi de son séjour parisien pour aller au théâtre voir jouer Sarah Bernhardt dans Théodora, la chanteuse Yvette Guilbert (maintes fois représentée par Toulouse-Lautrec), fréquente les salles des Antiques au Louvre. Il habite alors au 10 de la rue Le Goff, une petite rue derrière la Sorbonne entre la rue Soufflot et la rue Gay-Lussac.

Traiter par la parole

Ayant renoncé à l’hypnose après son séjour parisien, Freud a opté pour l’association libre, la parole qui sonde la mémoire et qui guérit : « Les mots sont bien l’outil essentiel du traitement psychique », écrit Freud en 1890 (Traitement psychique). Mais le malade doit pouvoir parler sans être influencé par son médecin. Il sera donc allongé sur un divan, une position qui doit réduire la résistance, tandis que le médecin doit être en arrière, invisible du malade (modèle réduit doré de Hans Hollein, 1984-1985). Car si le rêve est la voie royale de la psychanalyse, il est indispensable que le patient puisse parler sans contrainte. « Lorsqu’ils prétendaient ne plus rien savoir, je leur affirmais qu’ils savaient, qu’ils n’avaient qu’à parler… »

Vienne, aux confins de l’Europe

Vienne, laboratoire pour une fin du monde, Experiment Weltuntergang, c’est ainsi que le journaliste pamphlétaire Karl Kraus percevait Vienne au tournant du siècle. Klimt comme Kokoshka, Arthur Schnitzler et Richard Strauss évoquent les parfums entêtants de la salle de bal dont les ors masquent la misère et une sourde odeur de décomposition que l’on rencontre chez Arthur Schnitzler et Stephan Zweig.

Comment décrire l’effervescence intellectuelle et artistique au cœur du vaste empire austro-hongrois, aux confins de l’empire Ottoman ? Peut-être Alma Mahler-Gropius-Werfel symbolise-t-elle à elle seule cette liberté à l’occidentale. Si Egon Schiele et Oskar Kokoschka représentent par leurs œuvres l’audace et l’esprit de dérision de la bonne société viennoise (façon Toulouse-Lautrec, si l’on veut), son mélange très particulier de spiritualité et de frivolité, Gustav Klimt illustre à merveille son goût pour l’orientalisme.

Mais derrière le pétillement et les « mots d’esprit » persiste une radieuse intelligence. Avant de mener l’enquête qui l’amena à publier en 1933 Les Quarante Jours du Musa Dagh, Franz Werfel avait visité avec Alma les capitales de l’ancien empire d’Orient, allant du Caire à Jérusalem puis à Damas, et découvert la tragédie du peuple arménien.

En effet, loin de Paris, Vienne fait face à son encombrant voisin, l’empire Ottoman. « L’Asie commence à l’est du Rennweg, » affirmait un homme d’Etat autrichien du XIXe cité par Theodor Adorno ; le Rennweg est une rue au centre de Zurich, à 600 km de la frontière autrichienne. Cette formule n’est pas vaine.

Car, comme le rappelle Jean Clair qui signe le premier chapitre du superbe catalogue de l’exposition : « Si la France n’a guère eu à redouter de la conquête islamique, c’est qu’elle n’a pas eu à combattre les Ottomans, comme l’Autriche aux deux sanglants sièges de Vienne. » Dans l’inconscient viennois sont gravés ces épisodes qui ont sauvé l’Occident.

Comment les Français pourraient-ils concevoir cette spécificité ? Georges Clémenceau haïssait cet esprit autrichien, cette autocritique lucide dont Freud fut un des artisans, précise Jean Clair.

Tous des fous… sauf Dali.

Certaines pièces prennent un sens nouveau ici par le voisinage, les accointances ou la présentation. Ainsi en est-il, curieusement, de L’Origine du monde, de Gustave Courbet, que Lacan dissimulait derrière un volet décoré par le peintre André Masson, son beau-frère, mais aussi — à l’opposé — de Fontaine, de Marcel Duchamp (1917), ce ready-made étant enfin présenté à l’horizontale, comme il se doit. Autre pièce particulièrement éloquente dans cet environnement, la célèbre toile de René Magritte. Elle représente une femme blonde, et à la place du visage, son buste : les seins remplacent les yeux, le nez, le nombril, le sexe, la bouche. L’instrumentalisation est totale. Le titre du tableau ? Le Viol.

René Magritte, Le Viol 1945 @ADAGP, Paris 2018 @Centre Pompidou, MNAM

Pour les surréalistes, Freud était un dieu, mais ce dieu resta inaccessible. La psychanalyse leur apparaissait comme la possibilité magique de faire parler l’inconscient, et ils se livraient à de multiples expériences : libres associations, hypnoses, usage de substances diverses pour tenter d’exploiter l’inconscient en direct.

André Breton tenta à plusieurs reprises d’entrer en contact avec Freud, il lui envoya un exemplaire du Manifeste du surréalisme (1924), mais le maître resta de glace. Il le prenait pour un fou.

Seule exception, Salvador Dali, qui fut autorisé à accompagner Stefan Zweig lors d’une visite de celui-ci en 1938 à Londres — l’écrivain entretenait une correspondance avec Freud depuis des années. Les deux portraits de Dali sont présentés à la fin de l’exposition, et ils sont criants de vérité. Exilé, malade, affaibli, Freud pouvait à peine articuler. « Un jour, lors d’une de mes dernières visites, j’amenai avec moi Salvador Dali (…) et pendant que je parlais avec Freud, il fit une esquisse. Je n’ai jamais eu le courage de la montrer à Freud, car Dali, avec sa clairvoyance, avait figuré la mort dans ce dessin. » (Le Monde d’hier, trad. P.-P. Zimmermann, Belfond, 1982).

Une éducation juive

Freud établit lui-même un parallèle entre l’archéologie et le travail psychanalytique : « En fait, l’interprétation des rêves, dit-il, est tout à fait analogue au déchiffrement d’une écriture pictographique ancienne telle que les hiéroglyphes d’Egypte. » (L’intérêt de la psychanalyse, 1913). Celui-ci a reçu une éducation religieuse traditionnelle dans une famille « assimilée », avec bar mitzva à la clé et donc un assez solide apprentissage de l’hébreu (à en juger par celui que recevaient nos pères).

L’hébreu biblique peut être perçu, en un sens, comme une sorte de langue archéologique, non seulement parce qu’elle ne s’était pas modernisée par l’usage, mais par son domaine d’application biblique et talmudique. En outre, les concepts représentés par chaque vocable en hébreu se distinguent profondément du champ sémantique occidental, et portent à s’interroger.

Athée mais juif

Avant d’admirer le monumental Moïse de Michel-Ange dans la dernière salle (sous la forme du superbe moulage d’Antonio Banchelli prêté par l’Ecole des beaux-arts), il faut s’arrêter devant la Hanoukkiya familiale, qui date du XIIIe siècle, puis regarder la Bible de Philippson, écrite en hébreu et en allemand, avec ses croquis explicatifs en vis-à-vis. Elle porte une dédicace en hébreu du père à l’enfant « Schlomo », auquel il enseigne ses premières notions de la langue sacrée : « Le fait que je me plongeai très tôt, à peine terminé l’apprentissage de l’art de lire, dans l’étude de l’histoire biblique, a déterminé d’une manière durable […] l’orientation de mes intérêts. » (Sigmund Freud présenté par lui-même, 1925).

Toute sa vie, Freud dut faire face aux critiques les plus virulentes concernant son judaïsme alors qu’il se revendiquait comme athée et affirmait la valeur universelle de la psychanalyse. Mais même s’il se déclarait totalement détaché de la religion de ses pères, il n’a jamais renié son appartenance à son peuple. « Qu’est-ce qui est encore juif chez toi, alors que tu as renoncé à tout ce patrimoine ? s’interroge-t-il dans la préface à l’édition hébraïque de Totem et tabou (1930). – Encore beaucoup de choses, et probablement l’essentiel. »