Nous vivons une période difficile et inquiétante, et nous devons faire face à de grands dangers. Je dirais même plus, comme l’a si bien dit l’ex-Grand Rabbin de France dans une chronique de Radio J vendredi dernier, nous devons à nouveau affronter ni plus ni moins que des tentatives d’extermination.

Le problème, c’est que nous ne sommes pas tous d’accord sur les ennemis à combattre. Jusqu’à présent, je croyais naïvement que nous devions nous unir pour résister face à la résurgence de l’antisémitisme, sous sa forme la plus violente. Je pensais que nous étions tous d’accord pour soutenir les Israéliens dans leur guerre contre le terrorisme, les attaques aux frontières, et les boycotteurs antisionistes.

Mais apparemment non.

Apparemment, tout cela n’est rien comparé à un autre ennemi, de l’intérieur celui-ci : « une tentative d’extermination morale du peuple d’Israël », « qui rabaisse Israël au rang le plus vil »… selon le rabbin Sitruk. Mais de quoi s’agit-il me demanderez-vous ? De la corruption des élites politiques et économiques ? Du niveau d’inégalité sociale qui atteint des records ? Des tensions entre laïcs et religieux, ashkénazes et séfarades, sionistes, post-sionistes et non-sionistes ? Des progrès de l’intégrisme qui s’accompagnent d’un rejet des femmes de l’espace public ?

Non.

Apparemment de tous ces dangers qui menacent notre peuple de l’intérieur et de l’extérieur, aucun n’est pire… que la tenue de la Gay Pride à Tel Aviv cette semaine.

Alors, il y aurait beaucoup de choses à dire.

Sur ce que la Torah considère comme une abomination, qui contrairement à ce que dit le rabbin Sitruk n’est pas l’homosexualité en tant que telle mais l’acte homosexuel masculin. Sur les nombreuses autres choses que la Torah réprouve et dont la pratique ou la non pratique relève du libre choix de chacun dans une société démocratique. Sur les sujets où nos textes saints se heurtent à notre morale, ou les cas dans lesquels le monothéisme biblique si exigeant se confronte à une liberté de conscience, si chèrement acquise et à laquelle nous tenons tant.

Mais franchement, il y a des jours où on n’a plus l’envie de discuter ni la force d’argumenter.

Une fois de plus, on peut renvoyer les auditeurs à la revue Tenou’a, qui a consacré un numéro sur le thème de l’homosexualité dans le judaïsme, qu’on peut lire ou relire en ligne. Et à la conférence de la talmudiste Liliane Vana sur le sujet sur le site Akadem.

Mais j’aimerais quand même dire une chose au rabbin Sitruk, si un jour ces quelques mots lui parviennent. Contrairement à beaucoup de gens choqués et indignés qui se sont exprimés ces derniers jours sur les réseaux sociaux, je ne cherche pas à polémiquer et à me positionner dans la confrontation. En tant que jeune rabbin idéaliste, je crois qu’on doit toujours insister sur ce qui nous rapproche plutôt que ce qui nous oppose.

Alors, cher rabbin Sitruk, je vais vous faire une confidence. Moi non plus, je ne suis pas un grand fan de la Gay Pride, à Tel Aviv ou ailleurs. Non pas que cela me dérange, mais disons juste que je préfère être ailleurs, n’appréciant ni la musique ni l’esthétique outrancière de rigueur dans ces manifestations.

Donc, ces jours-là, je choisis de rester chez moi. Je lis, j’étudie, je travaille. J’en profite pour écrire mes chroniques pour la radio. Ah, et je prie aussi. Comme vous, et comme tous les juifs pratiquants, je récite à la fin de la Amidah un texte de la Guemara rédigé par Mar fils de Ravina : « Elohaï netsor lechoni mera» « Mon Dieu préserve ma langue du mal ».

Et je le dis en pensant aux mots qui peuvent sortir de ma bouche dans mes prises de parole publiques et être mal interprétés, car comme vous le savez, nous rabbins devons être extrêmement prudents avec nos paroles, comme le dit un sage du nom de Avtalion dans les Pirké Avot :

אבטליון אומר, חכמים, הזהרו בדבריכםכג, שמא תחובו חובת גלות ותגלו למקום מים הרעים, וישתו התלמידים הבאים אחריכם וימותו, ונמצא שם שמים מתחלל.

« Faites très attention à vos paroles, car vous pourriez être exilés dans un endroit où les eaux sont souillés, et les disciples qui vous suivent pourraient en boire et mourir, et le Nom divin se trouverait profané ».

Pour ne rien vous cacher, M. le Grand Rabbin, depuis que j’ai entendu votre chronique je prie en tremblant de peur que certaines de vos paroles soient mal interprétées. Comme cette phrase où vous dites : « J’espère que les auditeurs écouteront mon appel au secours et réagiront de façon radicale à une telle abomination ».

Je n’ai aucun doute que pour vous, « une réaction radicale » consiste à protester pacifiquement, et à exprimer son désaccord dans un esprit de dialogue constructif et de respect mutuel. Mais il faut admettre que moins d’un an après l’assassinat d’une jeune fille de 16 ans, Shira Banki par un fanatique déséquilibré, il y a un risque, même infime, que vos propos servent de justification à une autre action violente.

Je me permettrai donc de vous demander de me rejoindre, avant qu’il ne soit trop tard, pour demander à tous les auditeurs une réaction radicale à l’abomination que constituerait un nouvel acte de violence, une agression meurtrière gratuite qui mettrait en danger des vies humaines, et profanerait en cela les valeurs de notre Torah. Sur cela, je suis sûr que nous pourrons nous entendre. Car il y a suffisamment de dangers à affronter pour que nous évitions d’en créer nous-mêmes de nouveaux.