Zemmour : les Juifs, l’islam et la laïcité

Éric Zemmour, chef du parti Reconquête!, assiste au débat « Face à vous - Les grands enjeux de demain », organisé par l'hebdomadaire français Le Journal du Dimanche (JDD) au Dôme de Paris - Palais des Sports à Paris le 25 novembre 2025. (Crédit : Thibaud Moritz / AFP)
Éric Zemmour, chef du parti Reconquête!, assiste au débat « Face à vous - Les grands enjeux de demain », organisé par l'hebdomadaire français Le Journal du Dimanche (JDD) au Dôme de Paris - Palais des Sports à Paris le 25 novembre 2025. (Crédit : Thibaud Moritz / AFP)

Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus.

Eric Zemmour a fait de cette phrase de Clermont-Tonnerre son chapelet préféré : « tout aux musulmans comme individus, rien à l’islam ».

Comme Zemmour ne peut pas affirmer qu’il faut restreindre les droits d’une religion particulière sans s’exposer à la loi, il procède autrement : il fabrique des mythes historiques et tord les concepts pour habiller son obsession anti-musulmane.

Clermont-Tonnerre défiguré par Zemmour

Le 23 décembre 1789, Clermont-Tonnerre plaide à l’Assemblée pour l’émancipation des Juifs et veut :

[que les Juifs] ne fassent dans l’État ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens.

En 1789, le mot « nation » renvoie à une communauté juridique particulière avec :

  • ses tribunaux,
  • ses statuts,
  • ses privilèges.

Clermont-Tonnerre veut supprimer cet arsenal particulariste et ouvrir les droits civiques individuels. C’est un mouvement d’émancipation.

Zemmour retourne complètement le sens de cette formule

Pensée pour sortir les Juifs de la marginalisation juridique, cette formule devient, sous sa plume, un instrument pour y renvoyer les musulmans.

La transposition honnête serait simple :

  • rien aux musulmans comme corps séparé (aucune loi religieuse au-dessus de la loi commune) ;
  • tout aux musulmans comme citoyens : mêmes droits, même liberté de culte, même droit à la visibilité, dans les limites ordinaires de l’ordre public.

Mais c’est précisément ce que Zemmour refuse : il part de Clermont-Tonnerre pour trahir son objectif, en voulant invisibiliser le culte islamique de l’espace public.

Car dans l’esprit de Zemmour, « rien à l’islam » signifie non seulement rien aux musulmans comme nation séparée (on est tous d’accord à ce sujet), mais surtout rien aux musulmans comme citoyens, c’est-à-dire :

  • ni voile,
  • ni mosquée assumée,
  • ni pratique visible.

Pour se donner une seconde chance de coller de force à Clermont-Tonnerre, Zemmour parle comme s’il existait en France une « nation musulmane », un corps séparé, quasi-étranger à la communauté nationale.

Or cette « nation musulmane » n’existe pas. Les musulmans de France n’ont :

  • aucun statut civil spécifique,
  • aucun tribunal islamique reconnu par l’État,
  • aucun corps autonome doté de privilèges publics.

L’islam est un culte parmi d’autres, régi par le droit commun et soumis aux mêmes lois que les autres religions.

L’ironie est qu’on sait désormais, enquêtes à l’appui[1], que les musulmans de France sont très loin du portrait de « corps étranger » qu’on dessine d’eux :

  • attachement massif à la France,
  • fierté d’être français,
  • désir de faire leur vie en France.

Autrement dit : ils se sentent Français, mais on les tient à distance dès qu’ils s’affirment et s’affichent comme musulmans. Est-ce un crime de « lèse-laïcité » ? D’anti-patriotisme ? Une atteinte à l’ordre public ou au droit pénal ? Non. Dans l’immense majorité des cas, cette revendication religieuse relève tout simplement de la liberté de culte, telle que la loi la garantit, sans la moindre violation du droit.

Le paradoxe, c’est que Zemmour cherche à tout prix à favoriser lui-même le corps séparé qu’il prétend dénoncer.

En répétant que « islam = islamisme = séparatisme », il transforme une religion diverse en un bloc politico-religieux hostile. Il lui suffit ensuite de pointer ce bloc qu’il a lui-même construit pour brandir Clermont-Tonnerre contre les musulmans.

Inventer une laïcité qui « nettoie » la rue

Deuxième manipulation majeure : Zemmour n’hésite pas à affirmer que, sous la IIIe République, l’État aurait interdit le voile dans la rue. Or la loi du 9 décembre 1905 dit l’inverse : la République assure la liberté de conscience et elle garantit le libre exercice des cultes.

Malgré le droit, indiscutable, Zemmour falsifie l’ordre juridique français : il transforme la neutralité de l’État en obligation de neutralité des individus, laquelle n’existe dans aucun texte ni aucune décision de justice.

En prétendant que la laïcité exigerait des citoyens qu’ils effacent leurs signes religieux pour être pleinement « républicains », il truque le concept.

D’ailleurs, le fameux « réel », qu’il invoque à longueur de temps, contredit son récit.

En 1905, Aristide Briand, rapporteur de la loi, rejette un amendement visant à interdire la soutane dans la rue : en régime de séparation, explique-t-il, la soutane devient « un vêtement comme un autre ». L’interdire serait contradictoire avec la liberté de conscience.

Il n’existe, sous les IIIe et IVe République, aucun texte interdisant un signe religieux sur la voie publique, hors atteinte à l’ordre public :

  • Sous la IIIe République, Ph. Grenier, premier député musulman, siège à la Chambre en tenue traditionnelle, sans que personne n’y voie un scandale laïque.
  • Sous la IVe et au début de la Ve, le chanoine Kir et d’autres prêtres siègent à l’Assemblée en soutane, en pleine France de 1905.
Le député musulman : M. le Docteur Grenier, député de Pontarlier, d’après la photographie de M. Pierre Petit, 1897. (Domaine public via Wikipedia)

Une laïcité historique « anti-voile dans la rue » est donc une pure invention de Zemmour.

Repeindre l’histoire des Juifs pour noircir les musulmans

Autre pivot de son système : Zemmour réécrit l’histoire des Juifs en France comme une success story de l’assimilation, pour en faire un levier afin de dénoncer un supposé refus des musulmans de « s’assimiler ».

Outre que Zemmour sème (bêtement) un peu plus la rivalité entre Juifs et musulmans à une époque déjà d’extrême tension, il doit, pour que son discours tienne auprès des crédules, minimiser :

  • La France juive de Drumont,
  • l’affaire Dreyfus,
  • les ligues,
  • Vichy,
  • les lois d’exclusion,
  • les numerus clausus.

En somme feindre que la France aurait toujours serré les Juifs sur son cœur, quand elle les a aussi chassés, insultés, trahis, déportés.

Ce que l’histoire des Juifs en France démontre, entre 1789 et 1945, ce n’est pas qu’un groupe qui « réussit » son assimilation serait miraculeusement protégé par son amour du drapeau. Elle démontre l’inverse : on peut se sentir profondément français, parler la langue, mourir pour l’armée française, et être renvoyé à une altérité indépassable parce qu’on est juif.

Les forces qui, de 1789 à Vichy, ont désigné les Juifs comme l’ « anti-France » sont précisément celles dont Zemmour revendique les racines politiques (ses seules racines, à lui, c’est le nationalisme xénophobe ; ni la laïcité, ni la République, ni le judaïsme ni le christianisme) : des courants contre-révolutionnaires, anti-républicains, qui fabrique à chaque génération son « métèque inassimilable ».

La rhétorique de Zemmour n’a rien inventé. Il plagie les mécanismes de la haine de l’Autre.

Zemmour s’acharne d’ailleurs à blanchir Pétain : non pas seulement pour piétiner la mémoire juive, mais pour se sentir plus à l’aise avec sa propre filiation idéologique, en réhabilitant les traditions de l’extrême droite française tout en se persuadant que sa « conscience juive » resterait intacte.

Pour ce courant politique, il ne s’agira jamais de faire société avec ce métèque, mais de ne pas laisser échapper ce carburant électoral que représentent, tour à tour, Juifs, musulmans, migrants, etc., recyclés campagne après campagne pour entretenir et enflammer les mêmes peurs, les mêmes passions tristes.

L’islam serait contre tout : la République et « les racines chrétiennes de la France » (et les Juifs etc.) !

Zemmour le répète en boucle :

L’islam n’est pas compatible avec la République.

Or, l’Église catholique a longtemps été, en France, violemment anti-républicaine ; elle a :

  • condamné la Révolution,
  • dénoncé la modernité,
  • combattu la liberté de conscience,
  • refusé la séparation,
  • ferraillé contre l’école laïque.

Il a fallu un siècle de conflits, de lois, de ruptures pour qu’elle se rallie, tardivement – et partiellement – à l’idée républicaine. Avec le temps, l’apaisement est survenu, puis, le débat est désormais clos.

Quand il s’agit de l’islam, le moindre écart supposé aux principes républicains devient motif d’alerte civilisationnelle et, surtout, de conflit essentialiste : il ne sera jamais achevé.

En rendant (conceptuellement) impossible toute perspective d’un islam apaisé au sein de la République, Zemmour veut faire des musulmans des sujets soumis aux « racines chrétiennes », tolérés à condition de se sentir redevables face à un héritage catholique sacralisé.

L’ironie est que Zemmour, Juif d’origine algérienne, devrait se souvenir que les colons français ont d’abord très mal vécu la naturalisation des Juifs d’Algérie par le décret Crémieux, avant de chercher, face aux revendications d’émancipation des musulmans, à faire des Juifs leurs alliés contre ces derniers. Les mêmes autorités françaises, soudain moins philosémites, n’ont pourtant pas hésité, en 1940, à les dénaturaliser en bloc sous Vichy. À la fin, les Juifs d’Algérie ont été pris entre deux feux :

  • perçus comme instruments du pouvoir colonial par certains musulmans,
  • trahis par l’État qui les avait naturalisés puis rejetés.

L’histoire réelle dit donc exactement l’inverse du roman zemmourien : on peut être enrôlé comme « allié » de circonstance, puis sacrifié au premier tournant politique.

C’est pourtant cette histoire cruelle pour les Juifs qu’il rejoue en brandissant le fétiche d’une « civilisation judéo-chrétienne » aussi inexistante dans l’Histoire que l’était, en son temps, la « démocratie populaire » d’un régime communiste ; Zemmour veut embrigader les Juifs dans une guerre contre l’islam et les musulmans, les placer dans le camp du « bon Européen » contre les « barbares ».

Les Juifs de France n’ont aucune vocation de se laisser happer dans ce scénario : nous n’avons en France aucun conflit théologique ou civilisationnel avec les musulmans. Qu’il nous épargne ses fantasmes de Croisé de plateaux télé qui s’imagine conseiller de Saint-Louis.

La taqiya de Zemmour

Zemmour pratique une taqiya politique : il se présente en gardien sourcilleux de la laïcité, mais ne protège, dans les faits, que la chrétienté. Il invoque Clermont-Tonnerre comme s’il était le prophète d’une France « christo-laïque », alors que son discours originel visait, au contraire, à ouvrir un universel civique aux minorités. Clermont-Tonnerre devient, sous sa plume, non plus un artisan de l’émancipation, mais le vigile d’une forteresse identitaire.

C’est une dissimulation de démagogue : faire passer son obsession anti-islam, non pour ce qu’elle est (une haine viscérale du musulman) mais pour un supposé « respect des principes » ou « respect des racines ou de l’Histoire ». Le nom de son parti lève toute équivoque : il ne s’agit pas de défendre la République laïque, mais de rêver à une « Reconquête » des territoires perdus… de la chrétienté. Nous sommes là aux antipodes du projet émancipateur qui va de Clermont-Tonnerre aux différents courants de la Résistance franco-étrangère, l’un des plus beaux héritages politiques de notre pays.

On ne serait donc guère surpris de voir, demain, Zemmour se servir dans la mémoire de la Résistance de 40-45 comme dans un garde-manger symbolique : prélever les plus beaux épisodes, les détourner, les accommoder en faisant des Résistants les ancêtres imaginaires d’une lutte contre « l’invasion musulmane » appelée à succéder à l’invasion allemande.

[1] Voir par exemple : https://www.europe1.fr/societe/les-musulmans-se-disent-attaches-au-pays-dans-lequel-ils-vivent-3442478

à propos de l'auteur
Eric est avocat en droit social à Paris.
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