Zemmour (II), l’histrion qui plagie les faussaires

Seuls des naïfs feindront de s’en étonner : pour nourrir sa carrière politique, Eric Zemmour laisse libre cours à sa pulsion la plus brûlante : non la quête d’une objectivité historique, mais le besoin maniaque de multiplier les contre-vérités.
Dernière falsification en date : accuser le CRIF et des organisations juives dites « de gauche » (c’est-à-dire, tout ce qui n’est pas d’extrême droite) d’être responsables de « l’immigration arabo-musulmane » en France.
Les propos de Zemmour
À la mi-novembre, sur LinkedIn, Zemmour publie un post – accompagné d’une courte vidéo – où il écrit :
Ça fait trente ans que je me bats contre les institutions juives de France, qui pour la plupart sont de gauche et qui ont pris fait et cause pour l’immigration musulmane. Elles ont culpabilisé les Français opposés à l’immigration en les traitant de nazis.
Dans la transcription de la vidéo, il précise qu’il vise « les institutions juives, le CRIF, le mouvement des jeunesses juives, etc. » (cela commence à faire du monde…) ; qu’elles auraient « pris fait et cause dans les années 80 pour l’immigration arabo-musulmane » et qu’elles auraient « culpabilisé les Français » en leur disant : « si vous renvoyez les musulmans, vous faites comme avec les Juifs en 42 ».
Et la France docile aurait obtempéré à ce chantage en ne votant pas pour Le FN ; car tel est en réalité son regret : Le Pen n’a pas été au pouvoir à cause du CRIF…
Invité du média Frontières, ses propos sont ensuite résumés dans un article d’i24NEWS du 14 novembre 2025, intitulé :
Eric Zemmour accuse le CRIF et des organisations juives de gauche d’avoir « criminalisé » le débat sur l’immigration.
On y voit qu’il dit :
- « combattre idéologiquement » le CRIF, l’UEJF et d’autres institutions ;
- qu’il leur reproche d’avoir formé avec le Parti socialiste et SOS Racisme une alliance qui aurait conduit à « interdire » ou « disqualifier » le débat sur l’immigration ;
- et qu’il leur attribue une part de responsabilité dans l’installation en France d’une immigration « arabo-musulmane » porteuse d’un « anti-judaïsme d’origine musulmane ».
La méthode est rodée : Zemmour ne vise pas évidemment « les Juifs » en bloc, ce serait trop dangereux judiciairement, mais « les institutions organisées », comme Dieudonné, comme s’il incriminait un système abstrait plutôt qu’un groupe humain bien identifié. Le résultat, lui, ne trompera personne : dans l’esprit d’une partie de l’opinion, « le CRIF », comme « le sioniste » ou « la finance internationale », finira inévitablement par signifier « les Juifs », tout court. Alain Soral saura légitimer ces thèses, lui le grand pourfendeur du CRIF.
CRIF ou pas, ce que raconte Zemmour est très largement faux.
Les thématiques des institutions juives dans les années 1980 infirment les propos de Zemmour
Selon les travaux d’historiens sur le judaïsme français et le CRIF (Martine Cohen, Samuel Ghiles-Meilhac, entre autres), à partir des années 1980, les grandes institutions juives (CRIF, Consistoire, FSJU…) se structurent autour de trois axes principaux :
- la mémoire de la Shoah,
- la lutte contre l’antisémitisme,
- et une forte solidarité avec Israël.
Le CRIF, créé en 1943, devient un interlocuteur médiatique et politique important, mais centré sur ces thèmes-là, non sur la politique migratoire de l’État.
Parallèlement, des organisations juives antiracistes (LICRA, B’nai Brith, certains intellectuels) se mobilisent pour durcir la répression des propos racistes, antisémites et négationnistes. Le Bnai Brith, notamment, milite à la fin des années 1980 pour une loi condamnant les discours discriminatoires et la négation de la Shoah : ce sera la loi Gayssot de 1990.
Des militants juifs, individuellement, participent à l’essor de l’antiracisme de masse (SOS Racisme, prolongement de la Marche pour l’égalité de 1983). Mais SOS Racisme n’est ni une institution juive, ni un bras armé du CRIF : c’est une organisation de gauche, soutenue par le PS, qui se présente comme la continuité de la Marche des beurs.
Donc, il y a engagement antiraciste et des institutions juives qui s’opposent au racisme visant les populations immigrées (dont beaucoup sont musulmanes), et c’est précisément ce que Zemmour ne leur pardonne pas.
Mais parce qu’il ne peut pas reprocher frontalement à des institutions juives de combattre le racisme, Zemmour opère un déplacement à haute toxicité rhétorique : il ne les accuse pas de défendre l’égalité des droits, mais d’avoir « soutenu l’immigration ». Il confond sciemment deux questions distinctes : la lutte contre la haine raciale, et la définition d’une politique migratoire.
Or, ce que ces institutions défendent, c’est « pas de racisme, pas de discriminations » et « répression du négationnisme » ; et certainement pas « ouvrons toutes les frontières, empêchons toute expulsion »
L’accusation (d’ailleurs Zemmour ne rapporte aucune preuve d’un activisme pro-immigration des institutions juives) est vertigineuse et écœurante, car elle vise à susciter encore davantage la haine des Juifs au pire moment de leur histoire en France depuis 1945 : sur le sujet le plus inflammable du débat public, Zemmour désigne les institutions juives comme la racine du « mal » qui gangrène depuis vingt ans la vie politique française. L’odieux n’ayant aucune limite, il leur impute en outre d’avoir « culpabilisé » les Français :
Je combats idéologiquement le CRIF. Les organisations juives de gauche ont fait cause commune avec les socialistes et SOS Racisme pour interdire, fasciser et nazifier toutes les discussions sur l’immigration.
Dans l’imaginaire débridé de Zemmour, les institutions juives auraient donc mené un terrorisme intellectuel, et l’une de leurs bombes serait d’avoir réussi cet exploit : faire se repentir jusqu’à l’épuisement une France qu’il décrète, lui, rigoureusement immaculée.
À ce niveau abyssal, nous ne sommes plus seulement dans le révisionnisme historique le plus vil : nous entrons dans la mise en accusation des victimes juives au nom même du crime qui les a frappées !
Qui décidait réellement de l’immigration en France dans les années 70 et 80 ?
Il est fou de devoir se poser cette question tellement la réponse est évidente. Sans surprise, sauf pour les complotistes zemmourien, l’immigration se décide à l’échelle :
- de l’État,
- de ses lois,
- de son histoire coloniale,
- et de ses besoins économiques.
Dès 1974, la France suspend l’immigration de travail ; à la fin des années 1970 et dans les années 1980, elle organise surtout le regroupement familial des travailleurs déjà présents ; en 1986, la première loi Pasqua vient encore durcir les conditions d’entrée, de séjour et les expulsions.
Les affrontements sur l’immigration opposent alors gouvernements de droite et de gauche, Front national, syndicats, Églises, associations de défense des étrangers et mouvements antiracistes. Dans les mobilisations, on voit la LDH, le GISTI, des mouvements chrétiens, SOS Racisme.. Mais pas le CRIF en chef d’orchestre caché, pas même en obscur musicien de fond de scène.
En résumé, Zemmour exploite un fait réel (des institutions juives engagées contre le racisme et pour la pénalisation des discours haineux) et le reconditionne avec un faux emballage en :
Les Juifs ont imposé l’immigration musulmane et bâillonné les Français.
Ce révisionnisme pro-fasciste de Zemmour n’est pas inédit
- L’Affaire Dreyfus
Dans une émission consacrée à Zola, Zemmour lâche que l’affaire Dreyfus est « trouble » et qu’on ne va « pas refaire le procès de Dreyfus », ce qui revient à réactiver le vieux soupçon anti-dreyfusard, alors que l’innocence de Dreyfus est établie par la justice et par l’historiographie depuis plus d’un siècle.
- La colonisation
En 2022, candidat à la présidentielle, il déclare à un jeune Amérindien de Guyane : « La colonisation a été une bénédiction », alors qu’elle a causé des destructions humaines innommables ; Zemmour efface purement et simplement les violences, expropriations, le travail forcé, les massacres – à rebours du travail des historiens du colonialisme.
- Les évènements de Paris du 17 octobre 1961
Sur ce massacre de manifestants algériens à Paris par la police, il reprend systématiquement les chiffres les plus bas – défendus à l’époque par l’OAS – et relativise l’ampleur du crime d’État, là où les travaux d’historiens et la reconnaissance officielle évoquent des dizaines, voire plus de 100 morts et une politique répressive structurée. Le préfet Papon disait en son temps que la police a fait ce qu’elle devait faire, en niant tout massacre et en renvoyant les critiques à de simples « rumeurs »…
Zemmour sait réciter la leçon de ses maîtres ; ici Papon, condamné pour complicité de crime contre l’humanité en 1998.
- Sur Vichy et Pétain (c’était, croyais t-on, point d’orgue)
Il reprend un mythe des anciens collaborationnistes d’après-guerre inventant un Pétain protecteur des Juifs français ; en 2025, il est finalement condamné pour « contestation de crime contre l’humanité ». Les travaux de Laurent Joly notamment montrent l’implication active de Vichy et de la police française dans la persécution des Juifs français eux-mêmes (plus de 20 000 déportés de nationalité française, effacés par Zemmour qui préfère défendre les idéologues fascisants que la vérité historique concernant les martyrs juif).
Accuser les Juifs de « brader la nation aux étrangers »
Zemmour use du même refrain que les antisémites d’avant 1940.
- Drumont, dans La France juive
À la fin du XIXᵉ, Drumont invente déjà la figure du Juif allié aux « métèques » contre la « France réelle » – accusant les Juifs de dominer l’Algérie via l’Alliance israélite universelle – et de bénéficier, au détriment des musulmans, des droits civiques accordés par le décret Crémieux.
- Léon Blum et le Front populaire
Dans les années 30, l’Action française et d’autres ligues antisémites désignent « le Juif Blum » comme le symbole d’une République qui livrerait la France aux forces étrangères ; Blum étant dépeint comme agent de « l’internationale juive » et du communisme, accusé de « brader » les intérêts nationaux, de préférer les « étrangers » aux « vrais Français ».
Zemmour prolonge le parallèle délirant de l’extrême droite néo-nazie américaine
Aux États-Unis, on retrouve un copier-coller de cette idéologie. La théorie du « white genocide » et « Great Replacement » a été popularisée dans les milieux suprémacistes blancs : immigration et minorités ne seraient pas un phénomène social mais un plan, imputé notamment à des élites juives. Des gens comme David Duke parlent explicitement de Juifs « organisant un génocide des Blancs ».
Le tueur de la synagogue de Pittsburgh en 2018 vise l’organisation juive HIAS (Hebrew Immigrant Aid Society) parce qu’il est persuadé qu’elle « fait venir des envahisseurs qui tuent notre peuple », avant de passer à l’acte en écrivant :
HIAS likes to bring invaders in that kill our people (…) I’m going in.
Zemmour duplique cette même mécanique : les Juifs (ou « institutions juives ») seraient les ingénieurs secrets de l’immigration, donc la cause cachée du malaise national.
Chez le regretté historien Pierre Vidal-Naquet, on s’en souvient, les négationnistes pseudo-historiens avaient déjà reçu leur véritable nom : « les assassins de la mémoire ». Et Faurisson, chef de file de cette armée en carton, était pour lui « un Eichmann de papier » : il ne faisait pas partir les trains, il ne signait pas les ordres de déportation, mais il s’acharnait à effacer, sur le papier, le crime commis contre les Juifs d’Europe.
Zemmour, lui, n’est pas seulement un assassin de la mémoire : il est aussi un assassin de l’innocence :
- il livre à la haine publique des groupes entiers dont il sait pertinemment qu’ils sont exempts des fautes qu’il leur impute ;
- il désigne comme « coupables » ceux qui, déjà, vivent sous la menace.
Encore un effort, Éric Zemmour, encore quelques saillies folles et anti-historiques, et l’on finira par vous décerner ce triste titre que vous avez patiemment mérité : non pas le sauveur autoproclamé de la civilisation française, mais un Faurisson de seconde main.
Zemmour n’a pas même le talent d’inventer ses propres mystifications historiques : il plagie des faux ! Triste sire.
