Zemmour et Mélenchon, sont-ils les deux faces d’un semblable aveuglement ?

Eric Zemmour à Villepinte. Crédit : CC-BY-SA-4.0, Wikipedia
Eric Zemmour à Villepinte. Crédit : CC-BY-SA-4.0, Wikipedia

Gérard Bensussan est philosophe, professeur émérite à l’Université de Strasbourg. Il publie au Cerf, en 2022, Miroirs dans la nuit. Lumières de Hegel

On a pu dire d’Eric Zemmour qu’il était un Juif honteux, en proie à la trop fameuse « haine de soi ». Si l’on se reporte à l’ouvrage classique de Theodor Lessing, La haine de soi juive, aux considérants structurels et aux trajectoires singulières qui s’y trouvent décrits, ceci n’est pas exact. Zemmour, sur ce point comme sur d’autres, est avant tout nostalgique d’une situation historique, politique et culturelle où les « Israélites français » entendaient être considérés avant tout comme des citoyens français, de « confession mosaïque » comme on disait en Allemagne au même moment, vers la fin du XIXème siècle. Les Juifs de France étaient alors soucieux de se fondre dans le paysage national dans la pleine et forte conscience d’y appartenir de plein droit, quitte à devoir effacer toutes les différences qui pouvaient les distinguer de leurs compatriotes, en particulier dans la pratique de leur religion (on parlait encore dans l’Algérie de mon enfance de baptême, de communion et même de carême – pour dire en bon français la brith milah, la bar mitzvah ou le yom kippour).

Cette figure de l’Israélite français, bourgeois et patriote, raillée par Bernard Lazare, n’est nullement méprisable. Il se trouve qu’elle a abouti circonstanciellement à l’Affaire Dreyfus et, plus lointainement, aux lois de Vichy. Elle s’est donc soldée par un échec sur le terrain même où elle entendait réussir, l’intégration à la nation. C’est du constat de cet échec aussi qu’est sorti le sionisme de Herzl. Zemmour, qu’on ne cesse de présenter comme un intellectuel féru d’histoire, est incapable de prendre en compte l’entièreté de ces deux siècles d’une histoire qui remonte à l’Emancipation obtenue par le vote de la Constituante de 1791 et stabilisée par le Grand Sanhédrin de 1806. Cette histoire ne se réduit ni à la déclaration de Clermont-Tonnerre, « tout leur refuser comme nation, tout leur accorder comme individus », citée à profusion par Zemmour qui en oublie le principe, réparer par la loi ce que le préjugé refuse -ni au Grand Sanhédrin napoléonien qui n’est sûrement pas le modèle unique et obligatoire de toute intégration ou assimilation.

Les Juifs de France ont traversé une histoire biséculaire, mouvementée et contrastée. Ils ont fini par acquérir et vivre dans une situation singulière, produit de cette histoire elle-même, surdéterminée par plusieurs vagues d’antisémitisme, par la terrible épreuve de l’extermination puis par le retour à un incontestable apaisement au fil des années d’après-guerre et dans la suite de la création de l’Etat d’Israël. Pleinement français, le plus souvent heureux de l’être, ils n’en conservaient pas moins une vraie fidélité à leur mémoire propre, un attachement à Israël, lequel n’amoindrit pas leur patriotisme français. Au contraire, ceux qui ont fait leur alyah se vivent souvent comme les représentants de la France au pays de leurs aïeux. C’est l’irruption récente de l’islamisme dans le champ politique qui vient troubler cette situation et redistribuer pour longtemps une partie des cartes. En tout état de cause, l’idée d’un retour à l’assimilation sans reste à la napoléonienne ou au statut d’Israélite français à l’ancienne, avant l’Affaire, avant Vichy, avant le sionisme, est stérile.

C’est d’une périlleuse méconnaissance de ce dont il parle – d’une vraie inculture à vrai dire- dont témoigne Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il croit pouvoir dire de Zemmour que non seulement il n’est pas antisémite, ce qui est faux en dépit du paradoxe apparent liée à sa « confession », mais qu’il manifeste même par son repli, son enfermement en soi et son encapsulement identitaire, « l’essence du judaïsme », ce qui est hyperboliquement faux – mille textes l’attesteraient.

Ce propos est un comble. Il est frappant d’observer que l’imaginaire ou l’inconscient de Mélenchon, comme on voudra (accordons-lui le bénéfice de l’ignorance), est soumis sans même le savoir à l’autorité doctrinale de la théologie d’avant Vatican II et Nostra Aetate, c’est-à-dire gouverné par les théologoumènes de l’intégrisme chrétien le plus radical. Mélenchon vient de qualifier Zemmour d’ « ennemi du genre humain ». Je comprends ce qu’il a voulu signifier par cette formule. Elle est pourtant très fâcheuse. Il ne se doutait pas, je suppose, de son ancienneté et de ses usages. L’expression vient de Tacite, odium generis humani, pour qualifier…les Juifs, accusés de séparation, d’inversion des valeurs communes, de haine des autres et de mœurs sociales et religieuses abominables ! On pourrait certainement avancer que l’expression, « ennemi du genre humain », n’est pas monoréférentielle et qu’y recourir n’implique pas qu’on souscrive aux propos de Tacite et des quelques Pères de l’Eglise qui lui ont emboîté le pas. C’est vrai mais il est troublant de remarquer qu’on a affaire chez Melenchon, autour du judaïsme et des Juifs, à une sorte de lapsus incontinent et tenace. Il y a un an ou deux, sur un plateau de télévision, et alors que la journaliste lui parlait de tout autre chose, il osa réaffirmer, alors qu’on ne lui demandait rien, je le répète, le dogme ancien et meurtrier du peuple déicide. Il déclara tout de go, en revenant sur le vocable courant « porter sa croix », que ce qu’il savait bien, lui, c’est que Jésus avait été mis à mort par les siens !

Depuis des positions politiques évidemment divergentes, Zemmour et Mélenchon désignent le CRIF comme leur ennemi privilégié sur ce terrain d’une nouvelle « question juive » qu’en outre l’islamisme ne manque pas de compliquer. Officine sioniste, nourrissant un communautarisme insupportable et hostile à la nation, en encourageant le choix d’un prénom ou d’un lieu d’inhumation hors-patrie, pour l’un ; et pour l’autre agent d’intérêts étrangers accordés à l’impérialisme américain et représentant de « l’extrême-droite israélienne », invective que Mélenchon lança un jour à la tête d’un Manuel Valls sidéré par le propos.

On pouvait croire que les figures du méchant peuple déicide ou du bon Israélite français avaient fait leur temps et que l’avenir des Juifs de France, et d’Europe, ne se lisait plus dans ce rétroviseur déformant. Elles se recyclent pourtant, on le voit, dans l’apparition de formes imprévisibles et la prémonition de nouveaux périls.

(La Croix, 14/12/2021)

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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