Zemmour est-il antisémite ?

Eric Zemmour lors d'une réunion pour promouvoir son dernier livre "La France n'a pas dit son dernier mot" (La France n'a pas encore dit son dernier mot) à Versailles, dans l'ouest de Paris, mardi, 19 octobre 2021. (Photo AP/Michel Euler)
Eric Zemmour lors d'une réunion pour promouvoir son dernier livre "La France n'a pas dit son dernier mot" (La France n'a pas encore dit son dernier mot) à Versailles, dans l'ouest de Paris, mardi, 19 octobre 2021. (Photo AP/Michel Euler)

C’était la question du débat de ce lundi 1er novembre sur Radio Shalom. Prévenu quelques heures avant par Bernard Abouaf, le directeur de la station, je devais précéder les appels d’auditeurs en mettant les choses en perspective.

J’ai donc mis au propre quelques idées sous forme d’un petit « édito », que j’ai lu pour le début, avant que notre entretien ne reprenne sous forme d’un court échange à l’antenne. Voici le texte complet, avec quelques liens utiles associés à mon propos.

Alors c’est une question qui semble tout à fait paradoxale, car Eric Zemmour est lui-même juif. Ceci constitue un « certificat de casherout » pour ses partisans dans la communauté, qui sont convaincus que non seulement il peut sauver la France, mais qu’en plus lui président serait sympathique pour la minorité juive. Déjà sur la bienveillance envers les minorités, on peut citer les propos menaçants qu’il a eu en meeting à Beziers le 16 octobre, où il a dit « Aujourd’hui, nous avons des contre-pouvoirs qui sont devenus le pouvoir, c’est-à-dire la justice, les médias, les minorités. Nous devons enlever le pouvoir à ces contre-pouvoirs. » Et cela nous montre quelle hostilité il a envers les institutions juives : ce n’est pas parce que Francis Kalifat a dit qu’il ne fallait pas voter pour lui, c’est parce que pour lui le CRIF est une sorte de lobby nuisible.

Il est assez sidérant que les « zemmouristes » ne relèvent jamais ceci : c’est un type qui a eu une couverture médiatique exceptionnelle dans tous les médias, journaux, radios, télés, et qui a trouvé le moyen en trente ans de ne jamais participer à la moindre manifestation de solidarité, ni envers la communauté après les assassinats antisémites, ni envers Israël quand il était bombardé par les missiles du Hamas. Je constate qu’il est accueilli chaleureusement par les cercles catholiques intégristes ; qu’il a pris la défense de Dieudonné, qu’il a des relations amicales et anciennes avec Jean-Marie Le Pen ; qu’il défend un renversement de nos alliances au profit de la Russie de Poutine, et qu’il a une haine frénétique des Etats-Unis, voulant nous ferait sortir de l’Otan : tout ceci est parfaitement documenté. Alors, les « super sionistes » inquiets pour Israël allié des USA pourraient aussi se poser quelques questions.

Certes, il ne montre pas du doigt les juifs, puisque sa cible principale c’est la minorité musulmane. Mais les discours de haine – et c’est de la haine à l’état brute contre cette minorité – vont finir par toucher toutes les minorités. Gil Taieb l’a très bien écrit dans le blog du CRIF : « Nul ne peut contester le problème face à l’islamisme, face aux territoires perdus de la République et face à l’insécurité. Mais, qu’ils ne se trompent pas, la Zemmourisation des esprits fait tomber toutes les digues et le discours de haine et son expression n’épargneront personne et surtout deviendront très vite incontrôlables. » Et j’ajouterais une chose : la minorité juive est très fragile, nous ne sommes que 0,6% de la population contre 10% qui est musulmane, le pot de terre en cas de guerre civile ce sera nous. Un pouvoir d’extrême-droite pourra beaucoup plus facilement se montrer antisémite qu’antimusulman, parce que nous sommes le maillon faible ; et parce qu’une des caractéristiques de l’extrême-droite à travers toute l’Histoire, c’est la lâcheté.

Certes, on ne peut pas l’accuser d’être un type qui voudrait interdire le Judaïsme : mais dans quelles conditions, en rasant les murs ? En interdisant aux gens qui gardent une kippa sur la tête de la porter dans la rue, comme il interdira tout signe distinctif pour les musulmans ? En interdisant de donner des prénoms hébraïques à ses enfants ? En montrant du doigt les familles qui font enterrer les leurs en Israël, comme la famille Sandler qu’il a salie ? Bref en ramenant les juifs français à la situation des « israélites », modèle basé sur une assimilation totale et que l’expérience de la Shoah a complètement remis en question.

Est-ce qu’on sait dans la communauté ce que Zemmour a écrit sur la Shoah ? Je lis un extrait du « Suicide Français » qu’il a publié en 2014 : « En cette même année 1985, Claude Lanzmann imposait par le cinéma le mot shoah qui remplaçait « holocauste » ; un mot hébreu à la place d’un vocable français, pour mieux enraciner le caractère à la fois unique et juif du génocide qui devint un élément central – parfois obsessionnel – de la psyché juive, faisant des Juifs français une caste d’intouchables, et du génocide la nouvelle religion obligatoire d’un pays déchristianisé. » Vous vous rendez compte de la brutalité des mots ? L’inhumanité est un marqueur d’Eric Zemmour.

Alors je lis, avec accablement, les propos de ses supporters juifs qui parlent d’une « querelle d’historiens » sur Pétain qui aurait soit disant protégé les juifs ; mais il y a eu aussi la remise en cause implicite de l’innocence de Dreyfus, il a nié aussi que la manipulation qui l’a fait condamner relevait de l’antisémitisme. Il est facile d’avoir une vue d’ensemble sur son discours : tout ce qu’il a dit, toute l’Histoire qu’il a réécrit, c’est une réhabilitation systématique de l’extrême-droite antisémite de Dreyfus à Vichy. Et là j’invite vraiment tout le monde à lire le long article signé Gaston Crémieux, publié sur le Droit de Vivre, le journal de la LICRA, article qui donne des dizaines de références.

Enfin ce qu’il faut bien avoir à l’esprit, c’est que Zemmour au pouvoir, c’est le désarmement total de la communauté juive contre l’antisémitisme. J’invite les auditeurs à lire l’article de Anne-Sophie Sebban Bécache dans « La Règle du Jeu » : elle écrit « Le populisme d’Eric Zemmour pourrait mettre un coup d’arrêt à 50 ans de combats pour faire avancer la lutte contre l’antisémitisme. ». Comment cela ? Et bien déjà en ressortant l’accusation de double allégeance, à la France et à Israël, et il ne faut pas se faire d’illusions : énormément de familles ont des parents avec la double nationalité, française et israélienne, cela un pouvoir ultra-nationaliste ne l’acceptera pas.

Et puis, le pire, en interdisant aux juifs d’avoir une sensibilité spécifique, des inquiétudes spécifiques : il n’a pas digéré les lois Gayssot (1990) et Pleven (1972), punissant respectivement la contestation de crimes contre l’Humanité et l’incitation à la haine raciale. Donc il veut nous désarmer, présentant cette protection juridique comme quelque chose d’intolérable, et c’est totalement le discours de l’extrême-droite : comme si l’antisémitisme n’étaient pas un enjeu national ; comme si le négationnisme ou le racisme étaient des opinions comme d’autres, et comme si finalement nous, juifs, nous nous comporterions en étrangers si on voulait en parler.

Cet article a été publié le 2 novembre sur le site Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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