Yuli Edelstein, le président militant

Le président du parlement israélien Yuli Edelstein arrivant à une réunion avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, au parlement israélien le 4 mars 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Le président du parlement israélien Yuli Edelstein arrivant à une réunion avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, au parlement israélien le 4 mars 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Le président de la Knesset, Yuli Edelstein, vient de démissionner ce qui débloque partiellement la situation politique. Beaucoup à droite, comme à gauche, n’ont pas apprécié son comportement à l’égard de la décision de la Cour Suprême qui lui a intimé l’ordre de procéder aux votes pour une nouvelle présidence et pour les nombreuses commissions.

Il s’est comporté en militant du Likoud plutôt qu’en président neutre de la plus haute instance politique du pays. Son attitude intransigeante a déçu alors qu’il avait attiré beaucoup de sympathie de tous bords. Son passé témoignait en effet pour lui car il a été l’un des réfuseniks les plus en vue de l’Union soviétique.

Né à Tchernivtsi en Ukraine, Yuli Edelstein a été très vite imprégné par le judaïsme alors qu’il aurait pu dévier vers une autre foi. Sa mère, Anita Edelstein, était juive, tandis que son père, Yuri Edelstein, est le fils d’un père juif et d’une mère chrétienne, tous deux convertis au christianisme. Son père Yuri est maintenant prêtre orthodoxe russe sous le nom de Père Georgy. Yuli a choisi la religion de ses grands-parents maternels, en l’absence de ses parents enseignants à la campagne. Son grand-père lui avait enseigné l’hébreu et depuis il avait tout fait pour ancrer sa foi vers le judaïsme.

En 1977, son visa de sortie lui ayant été refusé alors qu’il étudiait à l’université, il s’associa avec un petit groupe pour étudier et enseigner l’hébreu dans des appartements. Cela lui valut en 1979 d’être expulsé de l’université, d’être harcelé par le KGB, et de devoir survivre avec des petits boulots. Il a été arrêté en 1984 et envoyé dans les goulags sibériens, en fait des centres de travaux forcés, d’abord en Bouriatie puis à Novossibirsk. Malgré cela, il a toujours gardé en lui la foi sioniste. Libéré en mai 1987, il obtint finalement le droit d’émigrer en Israël pour s’installer dans la colonie d’Alon Shvut en Cisjordanie.

Entré au Likoud plutôt qu’au parti des Russophones d’Avigdor Lieberman, Edelstein devint vite un protégé de Netanyahou qui en fit son homme politique de confiance en l’installant à la tête de la Knesset. En acceptant notre interview pour Slate, nous avions beaucoup échangé lors de notre voyage privé sur la tombe de Joseph à Naplouse. Il nous avait donné l’impression d’avoir un certain charisme, celui d’un homme religieux moderne, courageux, fidèle à ses convictions et discipliné vis-à-vis de son parti. Il s’était tracé une voie dont il ne dévia jamais.

Mais tout a été gâché au lendemain des élections du 2 mars 2020 qui n’avaient pas été bonnes pour son parti, sans majorité pour gouverner. Il s’est trouvé enfermé dans sa fidélité à Netanyahou au point de tout faire pour bloquer l’ascension d’une coalition de l’opposition qui avait réussi, Arabes compris, à réunir 61 voix contre le Likoud.

Ses gesticulations, ses manipulations politiques, son exploitation d’une loi constitutionnelle incomplète et imprécise, l’ont transformé en un militant pur et dur au service du Premier ministre. Il a bloqué les institutions de la Knesset sous prétexte de coronavirus alors qu’aucun pays occidental, plus touché qu’Israël, ne l’avait fait avant lui. Il fallait décourager l’opposition, arrêter l’horloge, interpréter les lois de la Knesset à son profit, s’opposer à la Cour Suprême afin de donner plus de temps à Netanyahou et surtout parvenir au terme du délai octroyé par le président à Benny Gantz pour présenter son gouvernement.

Edelstein aurait pu suivre l’itinéraire du président de l’État, Réouven Rivlin, ancien faucon du Likoud qui, en accédant à la plus haute fonction, a préféré choisir définitivement la neutralité pour le bien du pays. Edelstein a adopté au contraire le comportement d’un militant aux ordres de celui qui l’avait fait accéder au sommet de la pyramide mais il a terni du même coup son passé glorieux. Son rôle était de rester au dessus des partis et de leurs manigances. Pourtant il savait son attitude vaine sauf à s’enfoncer dans l’illégalité.

Il s’était accroché à des espoirs sans lendemain, un espoir de gouvernement d’unité qui ne pouvait pas voir le jour tant que Netanyahou imposait sa présence à la tête du gouvernement. C’est dans ce domaine qu’il aurait pu agir en conseillant à son mentor de se retirer sur la pointe des pieds, dans l’honneur, après trois scrutins stériles voués à l’échec. Il s’avait qu’au lendemain d’une démission du premier ministre, un gouvernement d’union entre le Likoud et Bleu-Blanc serait constitué sans exclusive.

De son côté, l’opposition a tout fait pour éliminer son rival quitte à obtenir le soutien des partis arabes. Quelles que soient les objections qui pourraient être adressées sur les différents éléments composant cette nouvelle coalition, l’opposition avait réussi à réunir une force suffisante pour gouverner. Edelstein est alors apparu comme un mauvais perdant en décidant de bloquer le processus démocratique, en s’abstenant de réunir la Knesset, en refusant de procéder aux élections internes, et en fermant même la Knesset pour une durée indéterminée.

Son dernier comportement n’était pas digne du personnage mais il a peut-être l’excuse d’avoir agi sur ordre. Au lieu de transférer ses pouvoir à un successeur, il a fixé son départ à vendredi 27 mars, la veille de Shabbat, de quoi encore repousser en vain de quelques jours l’échéance de son départ. C’était d’une telle mesquinerie d’autant que cela ne pouvait pas changer le cours des événements. Dans les pays occidentaux, une passation de pouvoirs est la règle mais Edelstein ne veut pas en entendre parler et il a perdu sa dignité. Mais la Cour Suprême veille et elle a imposé le transfert des pouvoirs à la Knesset dès jeudi 26 mars 2020.

Son attitude vis-à-vis de la Cour Suprême a aussi été déplorable. Il avait décidé de ne pas respecter les injonctions de la Cour alors qu’il symbolisait les hommes qui font la Loi. Or en défiant les juges, Edelstein savait qu’il plongeait Israël dans l’anarchie constitutionnelle. Un mauvais exemple donné aux jeunes de la part du deuxième personnage de l’État.

D’ailleurs de nombreux membres éminents du Likoud n’avaient pas apprécié sa décision de ne pas respecter les décisions des juges. Triste fin de carrière pour Edelstein, qui était jusque-là largement respecté. Ses tentatives de s’accrocher à son siège entachent sa réputation. À vouloir être trop fidèle à son mentor, il s’est délégitimé et a perdu son aura. Il a revêtu les habits d’un mauvais politicien qu’il n’a jamais été. C’est triste.

La Knesset pourra donc se réunir dès jeudi 26 mars, sous la présidence intérimaire du doyen d’âge, l’ancien ministre Amir Peretz, afin d’élire un nouveau président et toutes les commissions indispensables au bon fonctionnement de l’État. Cela entérine la défaite concrète de Netanyahou qui devrait tirer ses propres conclusions et se retirer dans l’honneur pour ne pas avoir à siéger à la Knesset comme simple député, à la rigueur comme chef de l’opposition.

Ce serait une punition trop forte à lui infliger; c’est pourquoi jusqu’à la dernière minute il cherche à convaincre Gantz de former un gouvernement d’union avec lui. Pourtant son départ laisserait la porte ouverte à un gouvernement d’union entre Kahol-Lavan et Likoud. Il est temps qu’un nouveau gouvernement puisse prendre en charge les crises sanitaire et financière. Une année d’anarchie suffit !

Article initialement dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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