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Yom HaShoah : Deux histoires, un seul peuple

2 passage Courtois dans le 11e arrondissement à Paris.

Je suis née à Paris, dans l’appartement d’où mon père avait été emmené.
Juillet 1942. Il avait été arrêté avec ses parents, son frère, ses sœurs. Il fut le seul à revenir. Après la guerre, mon père est retourné dans cet appartement et y a élevé sa famille, ramenant la vie dans le lieu où elle s’était brisée, comme si la continuité elle-même était une forme de défi.

J’ai grandi dans cet appartement. Et je ne m’y suis jamais sentie en sécurité. Je n’aurais pas su le dire à l’époque. Je n’avais pas les mots pour ce que mon corps vivait quand un policier surgissait dans la rue, quand je perdais connaissance dans le métro bondé, quand ce poids familier m’accompagnait dans les rues d’une ville que j’aimais profondément.

Quelque chose de plus ancien que moi, inscrit en moi avant ma naissance, murmurait sans cesse : cet endroit ne te protégera pas.

J’ai quitté la France à dix-neuf ans. Je me suis installée en Israël vingt-cinq ans plus tard. Et ici, dans un pays qui vit avec la guerre, les missiles et les abris depuis sa création, j’ai trouvé, pour la première fois de ma vie, quelque chose que je ne peux nommer qu’ainsi : la sécurité.

Ce que j’ai compris avec le temps, c’est ceci : pour un enfant de la Shoah, la sécurité n’est pas l’absence de danger. C’est le sentiment de ne pas être sans défense. En grandissant dans l’Europe tranquille des années soixante et soixante-dix, j’étais entourée de confort, et sans protection. Ici, je vis au milieu du conflit, et je n’y suis pas seule. Si ma famille, en France et en Pologne, avait eu les moyens de se défendre et de se battre librement, des dizaines des miens auraient survécu.

Israël, avec tout ce qu’il porte, c’était enfin un sol sous mes pieds.

Mon mari porte un héritage différent.

Sa famille était enracinée depuis des générations en Irak et au Liban, dans le tissu vivant de la culture judéo-arabe. Sa mère était une enfant à Bagdad, le 1er juin 1941, quand le Farhud a déferlé sur la ville. Le mot signifie « dépossession violente ». En deux jours, entre 150 et 180 Juifs ont été tués, des centaines blessés, quelque 1 500 maisons et commerces saccagés, dans des émeutes fomentées par des officiers pro-nazis et des mouvements de jeunesse nourris depuis des années par la propagande antisémite de Radio Berlin. Les communautés juives vivaient en Irak depuis plus de deux millénaires. Cela ne les a pas protégées. La famille de sa mère a survécu parce qu’un voisin musulman les avait cachés dans sa cave.

Sept ans plus tard, elle se trouvait dans une rue de Beyrouth avec son père quand les haut-parleurs ont commencé à hurler : Palestina bladna, ul-Yahud klabna. La Palestine est notre terre, et les Juifs sont nos chiens. Son père s’est tourné vers elle et lui a dit : nous quittons ce pays. Ils sont partis, comme près d’un million de Juifs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, abandonnant des foyers vieux de plusieurs siècles, emportant presque rien.

Sa manière de survivre est différente de la mienne. Elle a été façonnée par un homme qui savait que fuir quand la rue se retourne contre vous n’est pas une défaite. C’est l’acte le plus lucide qui soit pour protéger ce qu’on aime.

Le 7 octobre 2023, nos deux héritages se sont réveillés en même temps.

Je l’ai regardé écouter un discours de Nasrallah. J’ai vu la peur dans ses yeux, pas seulement la peur d’un homme face au présent, mais la peur plus ancienne, plus profonde, d’un enfant dont la famille avait déjà vécu cette scène. Son corps faisait ce pour quoi il avait été formé : chercher la sortie, protéger les enfants, se demander s’il était temps de partir.

Il ne comprenait pas comment je pouvais rester calme.

Mes propres déclencheurs étaient ailleurs. J’étais attirée vers les victimes, les otages dans les tunnels, ceux assassinés et violés ce matin-là, la question insupportable de qui reviendrait. Ce qui s’est allumé en moi, c’était cette certitude, cellulaire et ancienne, de ce que signifie être emmenée sans que personne ne vienne vous chercher. La capacité d’Israël à se défendre ne m’effrayait pas. Elle me portait. Pour la première fois, je vivais à l’intérieur de la réponse à la question que les miens en Europe n’ont jamais eu le droit de poser : et si nous avions pu nous battre ?

Deux personnes. Un foyer. Une catastrophe.

Deux réponses héritées entièrement différentes, la sienne la sagesse de la fuite, la mienne le soulagement d’une terre qui se défend. Ni l’un ni l’autre n’avait tort. Nous étions tous les deux fidèles, sans le savoir, à nos morts.

C’est ce que Yom HaShoah nous demande de porter en 2026 : que la Shoah ne s’est pas terminée en 1945. Elle a voyagé en nous, inscrite dans nos systèmes nerveux, transmise par le silence et les récits et cette façon particulière dont le corps d’un parent se crispait quand certains mots étaient prononcés. Elle a atteint Bagdad en 1941. Elle a atteint Beyrouth en 1948. Et le 7-Octobre, elle nous a tous atteints à nouveau, non pas comme souvenir, mais dans notre chair.

La mémoire collective juive n’est pas une histoire unique. Elle est la somme de toutes les fuites, de toutes les cachettes, de tous les sous-sols et de toutes les frontières, et aussi la somme de toutes les fois où nous avons choisi de rester et de nous battre. Ce que nous partageons n’est pas une réponse unique au danger. Ce que nous partageons, c’est la blessure qui a rendu la réponse nécessaire.

Se souvenir n’est pas seulement regarder en arrière. C’est comprendre ce qui est encore vivant dans nos corps, la peur, l’héritage, l’instinct transmis de fuir ou de se battre, et savoir que le porter n’est pas un fardeau que nous avons choisi. Mais ce que nous en faisons l’est.

Mon mari et moi sommes deux parties du même peuple. Entre nous, nous portons l’Europe et le Moyen-Orient, les camps et les pogroms, le corps figé et les pieds qui courent. Nous portons l’enfant cachée dans une cave à Bagdad et le garçon emmené d’un appartement parisien, le seul à revenir. Nous n’avons pas choisi ces héritages. Mais nous nous sommes choisis l’un l’autre. Et chaque jour, dans cette terre, nous choisissons de rester.

Choisir la vie, c’est croire qu’il existe une vie après le trauma, non pas malgré ce que nous portons, mais à travers lui. Que nous pouvons en grandir, apprendre, et transmettre non seulement la blessure mais la sagesse.

Ve’bacharta ba’chaim. Tu choisiras la vie. On nous l’a dit avant même que nous ayons une terre. On nous le dit encore aujourd’hui, dans le seul langage que nos corps ont toujours compris.

à propos de l'auteur
Dr. Cathy Lawi est la directrice générale et fondatrice d'Emotionaid, une organisation spécialisée dans la première intervention face à la détresse émotionnelle. Fondée en 2009 en Israël, avec un rayonnement international, Emotionaid a été pionnière dans la première réponse aux situations de stress intense et de trauma.
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