Yifat Tomer-Yeroushalmi : l’explosion

Illustration. Image générée par l'auteur avec ChatGPT.
Illustration. Image générée par l'auteur avec ChatGPT.

Revenons sur la longue traînée de poudre qui a conduit le pays à ce point d’embrasement.

Tout avait commencé le 5 juillet 2024, dans un couloir poussiéreux du camp militaire de Shdé Teyman, au sud du pays. Un détenu palestinien, menotté et les yeux bandés, s’effondre en sanglots et en sang. À l’hôpital, les médecins découvrent un tableau de blessures qui glace : côtes fracturées, poumon perforé, déchirure anale profonde.

L’homme accuse cinq réservistes de l’unité Koah 100 de l’avoir roué de coups pendant dix-sept minutes, derrière des boucliers balistiques utilisés comme mur de dissimulation.

La police militaire ouvre une enquête

Et dès le 29 juillet, neuf soldats sont arrêtés dans une opération violente qui dégénère : gaz poivre, bousculades, tension interne. Cette scène, relayée presque immédiatement sur les réseaux, déclenche une vague de colère : des centaines de manifestants – dont des députés et des ministres – forcent les grilles de Shdé Teyman pour « libérer les soldats ».

Un mois plus tard, le camp de Beit Lid subit le même sort : intrusion de militants, heurts avec la police militaire, journalistes agressés. La guerre bat son plein, mais dans l’arrière-pays institutionnel, un autre front s’ouvre.

En février 2025, après des dizaines d’auditions, cinq soldats sont finalement inculpés pour sévices graves

L’accusation initiale de viol disparaît faute de preuve, mais les violences restent massives, détaillées, médicalement indiscutables.

Et là, un autre volet s’ouvre : des vidéos issues de l’enquête sont diffusées par un journaliste de télévision, sans autorisation, sous forme de séquences montées.

Les familles des soldats crient au complot. La justice militaire accuse une fuite interne.

La procureure militaire en chef, Yifat Tomer-Yeroushalmi, finit par avouer qu’elle a autorisé elle-même la diffusion pour « contrer une campagne de dénigrement ».

C’est le séisme

Elle démissionne. Disparaît une nuit, laissant une lettre d’adieu. Puis réapparaît vivante.

Elle est arrêtée pour destruction de preuve – son téléphone, jeté à la mer – et pour suspicion de faux témoignage.

Pendant ce temps, dans les bureaux du ministère de la Justice, Yariv Levin décide que, puisque la conseillère juridique du gouvernement et certains hauts magistrats sont impliqués dans le dossier des fuites, ils sont en conflit d’intérêts.

Il nomme donc un juge retraité, Asher Kola, pour superviser l’enquête.

C’est là que tout explose

La conseillère juridique refuse. La police ne sait plus à qui obéir. Kola réclame les dossiers. La police dit non. Le pays frôle l’anomalie constitutionnelle : trois autorités, trois légitimités, trois récits.

Et alors arrive le 16 novembre 2025. Ce matin-là, la Cour suprême tranche enfin. La salle est pleine, les regards sombres. Trois juges – Vilner, Kanfi-Steinitz, Stein – livrent un arrêt qui marquera l’histoire institutionnelle du pays.

D’un côté, ils confirment le pouvoir du ministre : oui, dans ces circonstances extrêmes où la conseillère juridique, le procureur de l’État et d’autres hauts magistrats sont potentiellement appelés à témoigner, le ministre de la Justice peut désigner un superviseur indépendant.

C’est une brèche inédite dans le mur de séparation entre politique et enquête pénale. Une brèche ouverte avec prudence, presque à regret, mais ouverte quand même.

Puis vient le coup de théâtre : la Cour invalide le choix d’Asher Kola. Illégal. Incompatible. Inacceptable. Kola cumule un autre poste – ombudsman des plaintes contre les juges – et ne peut légalement endosser cette nouvelle fonction.

Le ministre pourra nommer quelqu’un d’autre, oui. Mais la Cour trace une ligne flamboyante sur le sol :

  • pas d’ingérence politique dans l’enquête,
  • pas de contact avec les enquêteurs,
  • pas d’influence sur les décisions,
  • et supervision strictement limitée au cadre défini par la loi.

Un homme au-dessus des eaux, mais sans pouvoir toucher l’eau.

Le pays se coupe en deux :

  • les uns crient au sauvetage de l’État de droit,
  • les autres parlent d’un « coup contre la vérité », voire d’un « système qui protège ses propres fautes ».

Et dans ce brouhaha, un élément central s’impose : le système judiciaire lui-même est désormais partie prenante de l’affaire.

Après le jugement : le souffle suspendu

Le ministre, contraint de renoncer à Kola, doit choisir un autre nom. Les rumeurs courent. Les candidats potentiels se taisent. L’administration tremble à l’idée d’un superviseur « mal choisi » qui ferait basculer l’enquête dans le chaos.

Dans l’armée, le haut commandement serre les dents. Les procès des cinq soldats approchent. Les ONG affûtent leurs rapports. Les familles des soldats préparent leurs manifestations. Car tout le monde sait que ce procès ne jugera pas seulement cinq hommes. Il jugera :

  • un camp,
  • une doctrine,
  • une chaîne de commandement,
  • parfois même une nation en guerre contre elle-même.

Et dans le désert, Shdé Teyman continue d’exister, malgré la réduction de sa population carcérale. Les lits ont remplacé les matelas. Les caméras surveillent désormais chaque geste. Mais le sol, lui, n’a rien oublié.

L’histoire continue – mais rien n’est encore résolu

Le 16 novembre n’a pas clos l’affaire. Il l’a ouverte différemment. Plus profondément. Comme si la Cour suprême avait mis un projecteur sur une scène que le pays aurait préféré ne jamais éclairer. Et désormais, tout repose sur trois inconnues :

  • Qui sera le nouveau superviseur ?
  • Que dira le procès des cinq réservistes ?
  • Que deviendra la vérité brute du camp de Shdé Teyman ?

La suite sera écrite là où le droit et la guerre se rencontrent, là où la morale et la nécessité ne savent plus très bien qui doit céder.

Et le pays, lui, reste suspendu. En attente du prochain acte.

à propos de l'auteur
Ancien avocat au Barreau de Paris durant 24 ans, aujourd’hui auteur et observateur attentif d’Israël, David Castel explore les histoires vraies qui révèlent la société derrière les faits. Entre justice, destins singuliers et mystères du quotidien, il écrit avec la rigueur du juriste et la sensibilité du conteur. Ses chroniques judiciaires dévoilent un Israël humain, contrasté, souvent surprenant.
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