« Yhie Beseder » Ça ira… ou pas. Les paroles prophétiques d’Yitzhak Rabin

Dans le contexte actuel d’instabilité en Israel, et à l’approche des prochaines élections, un discours prononcé par Yitzhak Rabin en 1992 mérite d’être relu.
Plus d’un observateur de la société israélienne a, au fil des années, lancé des avertissements sur les dérives susceptibles d’affecter le pays. Nombre de ces mises en garde, parfois ignorées sur le moment, résonnent aujourd’hui avec une acuité particulière. Parmi ces voix, celle d’Yitzhak Rabin se distingue par la clairvoyance avec laquelle il avait identifié un trait culturel profondément ancré dont il percevait déjà les dangers.
Lors d’une allocution donnée à l’occasion d’une fin de cours d’officiers en 1992, alors qu’il était Premier ministre, il lance un message presque prophétique. Insérées au cœur des traditionnelles félicitations et encouragements se glissent des paroles qui resteront dans les annales comme le « discours du ‘Yihye Beseder’ » (en français : « Ça ira »).
Cette expression, qui semble augurer une attitude positive face à l’adversité, est introduite paradoxalement comme l’un des problèmes les plus cruciaux de la société israélienne. Ce faisant, Rabin s’attaque à l’un des piliers de l’ethos israélien.
« Ça ira » a longtemps été l’attitude de rigueur pour les dirigeants et les habitants d’un pays en formation, confronté à une multitude de difficultés qu’il fallait aborder avec un mélange de stoïcisme, de créativité, voire d’improvisation : menaces sécuritaires constantes, doublement de la population en quelques années après 1948, création presque ex nihilo d’une culture commune — entre autres défis.
Cette attitude s’est donc imposée, pour le meilleur comme pour le pire, forgeant une identité collective autant qu’individuelle. Pour le meilleur : une société forte, courageuse et résiliente. Mais, comme le décrit Rabin, cette même société, tel un adolescent attardé, est restée prisonnière de ce mantra de jeunesse qui a fini par déteindre sur son fonctionnement.
« Cette expression est insupportable », dit-il, « car derrière ces deux mots se cache précisément ce qui ne va pas : Arrogance, excès de confiance, pouvoir et autorité mal placés… c’est le symptôme d’une atmosphère qui frôle l’irresponsabilité dans de nombreux domaines de notre vie, signe d’un manque d’ordre et de discipline, d’un manque de professionnalisme, d’une certaine paresse… L’atmosphère du “à peu près” est malheureusement le lot de nombreux secteurs en Israël, pas seulement dans l’armée. Elle nous ronge profondément. »
Sans grand effort, de nombreux processus et événements — récents ou plus anciens — peuvent être relus à la lumière de ce diagnostic. Le massacre du 7-Octobre en constitue sans doute l’expression la plus tragique, mais aussi l’enlisement d’une guerre menée sur plusieurs fronts sans perspective stratégique clairement définie, la montée de l’extrémisme messianique et de la violence, le maintien depuis bientôt soixante ans d’un contrôle militaire sur une population palestinienne vivant dans une situation de tension permanente en Cisjordanie, ou encore les crises morales et institutionnelles qui secouent aujourd’hui le pouvoir.
Et, comme une illustration particulièrement dramatique de ces dérives, l’assassinat d’Yitzhak Rabin lui-même.
Plus de trente ans après ce discours, les interrogations qu’il soulevait demeurent ainsi d’une actualité saisissante. Elles dépassent largement le cadre militaire dans lequel elles furent formulées et renvoient à la capacité d’une société tout entière à s’examiner avec lucidité.
À l’approche des prochaines élections, on est en droit d’espérer de nouveaux dirigeants capables de tirer de cette leçon un peu d’humilité, de professionnalisme et de sens des responsabilités, autant de qualités dont Rabin déplorait déjà l’insuffisance et peut-être aussi l’émergence de nouveaux acteurs, plus jeunes, issus d’une génération confrontée très tôt à des situations extrêmes et moins enclins à se réfugier derrière le réflexe du « ça ira ».
La diaspora, elle aussi, pourrait être amenée à réfléchir à sa propre posture : attachée au destin d’Israël et prompte à exprimer sa solidarité dans les moments de crise, elle a souvent laissé au pays la responsabilité exclusive de ses choix et de ses impasses, avec en filigrane la conviction rassurante que, d’une manière ou d’une autre, « ça ira ».
