Yann Moix et ses mystères

Yann Moix lisant son poème en mémoire de Mireille Knoll dans l'émission "On n’est pas couché", diffusée samedi soir 31 mars 2018, sur France 2. Capture d'écran
Yann Moix lisant son poème en mémoire de Mireille Knoll dans l'émission "On n’est pas couché", diffusée samedi soir 31 mars 2018, sur France 2. Capture d'écran

La dissection ne fut pas la partie favorite de mes études médicales, mes connaissances et mes outils y sont rudimentaires. Chaque individu, disait Malraux, est « un tas de petits secrets ».

Prétendre les exposer est souvent une outrecuidance doublée d’une indécence, mais la triste affaire dont Yann Moix est le centre n’est pas qu’un emballement médiatique ; elle soulève des questions qui dépassent son aventure personnelle.

Quelqu’un qui a écrit des textes antisémites ignobles alors qu’il était jeune mais  majeur peut-il devenir philosémite quelques années plus tard ?

Pour qui pense que non, l’homme reste que ce qu’il a été. Ecartée la possibilité d’une évolution, d’une marche, ou pour ceux qui préfèrent, d’une techouva. Vision pessimiste de l’humain, inanité du débat d’idées. Les frontières de la lucidité desséchante et de l’optimisme déraisonnable sont floues. Qui fait confiance s’expose à être naïf ; après guerre, l’abject Céline cherchait – et trouvait-  des Juifs paravents. Les vrais retournements sont rares, car un homme peut garder ses haines de jeunesse par simple défi de ne pas se dédire.

Mais certains antisémites ont sauvé des Juifs pendant la guerre et finissaient souvent par les aimer. Leurs sentiments d’ailleurs importent peu, ce sont leurs actions qui ont compté. Pour un intellectuel, sa plume ou sa voix sont ses actions. Pour Moix, il a soutenu les Juifs en particulier contre l’antisémitisme sournoisement maquillé en antisionisme. Dont acte du chemin parcouru, qui lui fait dire qu’il déteste aujourd’hui l’homme qu’il a été hier.

Le philosémitisme n’est pas toujours dépourvu d’ambiguïté. Pour celui qui haïssait les Juifs parce qu’ils avaient tué Jésus, parce qu’ils étaient fourbes, laids, sales et lubriques, qu’ils empoisonnaient les puits et assassinaient les enfants, parce qu’ils étaient de la race des porcs, des singes, des rats ou d’une sous variété humanoïde, les choses étaient simples.

Mais l’antisémite d’aujourd’hui déteste les Juifs parce qu’ils dominent le monde et manipulent les marionnettes du devant de la scène. Il leur reconnaît donc une inhabituelle dextérité, qu’en d’autres temps il eût dite d’origine diabolique. La peur du diable n’étant plus ce qu’elle était, rien ne l’empêche désormais d’étudier un judaïsme qui donne accès à une telle efficacité.

Il devient ce que PA Taguieff, dans un lumineux entretien, appelle un philosémite opportuniste. Mais compagnonnage et étude peuvent aussi développer une authentique empathie…

Mais alors pourquoi copiner avec ces mêmes antisémites, la Dieudosphère avec laquelle Moix a continué longtemps de rire alors qu’il les combattait publiquement ? Peur de leurs révélations ? Je n’y crois pas. Clivage de personnalité ? Florentinisme orgueilleux, à l’image d’un Mitterrand jouant de son habileté pour être l’ami de Wiesel tout en restant celui de Bousquet ? Doit-on, peut-on creuser ces « petits secrets» ?

Enfin, ce livre qui a provoqué en retour l’onde de choc (une purge volontaire ?) de la révélation des écrits de jeunesse… Il survient à un moment où après des millénaires de tabou, on découvre l’ampleur du phénomène des sévices à l’enfance et leurs répercussions sur la vie de l’adulte, dont la violence mimétique fait partie.

Même si cette exposition risque de contribuer à l’onde de déresponsabilisation individuelle qui emporte aujourd’hui nos sociétés et même si l’humour (les ravages de la mère juive sur la vie de ses fils !) en constitue un antidote bienvenu, ce dévoilement est nécessaire. Il implique toutefois un impératif malaisé, inquisiteur et nauséabond, celui de la vérification de la vérité des faits.

Or, le refuge dans la fiction est un mode de fuite et l’écrivain est homme de fiction. Dans cette affaire, où il y a parole contre parole, il faudra en venir là, y compris par voie judiciaire. Et j’espère qu’alors Yann Moix en sortira conforté dans le chemin de vie où on lui souhaite de continuer…

Dr Richard Prasquier

Article paru dans Actu J

à propos de l'auteur
Depuis sa création en 1920, et à partir de 1948 en partenariat avec Israël, le Keren Hayessod, a joué le rôle principal dans la construction et le développement du pays, dans le sauvetage et l’intégration des Juifs, nouveaux immigrants, ainsi que dans la lutte contre la fracture sociale. Seule organisation de collecte de fonds qui fonctionne en vertu d’une loi votée par la Knesset en janvier 1956, de nombreux projets ont étés menés, tels que l’organisation de l'alyah de millions de olims et leur intégration, la mise en place de centaines de programmes sociaux, éducatifs et culturels innovants destinés aux populations défavorisées, mais aussi le renforcement de l’identité juive de milliers de jeunes en diaspora, à travers des programmes tels que Massa, Taglit ou Bac Bleu Blanc. Le Keren Hayessod existe dans 42 pays du monde et il a œuvré en France sous le nom d'Appel Unifié Juif de France jusqu'en 2013. Depuis octobre 2013, le Keren Hayessod existe de façon autonome et est présidé par Richard Prasquier.
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