Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

Drapeaux israéliens et symbole du gouvernement à la Knesset. Photo : Nati Shohat / FLASH90
Drapeaux israéliens et symbole du gouvernement à la Knesset. Photo : Nati Shohat / FLASH90

Il est surprenant de constater qu’en Israël, de nombreux postes clés au sommet de l’Etat ne sont pas pourvus, parfois depuis plus d’un an.

Cette anomalie a des retombées négatives sur la gouvernance du pays : alors qu’Israël affronte difficilement la pandémie de Covid-19, les commandes de nombreuses administrations publiques sont tenues par des fonctionnaires suppléants qui remplissent des postes devenus vacants, accentuant la paralysie du gouvernement et le blocage des institutions.

Si on considère la taille du gouvernement israélien actuel, le paradoxe est à son comble : d’un côté, le gouvernement de Benyamin Netanyahou est pléthorique (34 ministres et 9 vice-ministres), de l’autre, l’Israélien a souvent le sentiment de ne pas être gouverné correctement.

C’est bien le mode de gouvernement qui est en cause : les réunions hebdomadaires du Conseil des ministres sont parfois remplacées par des conversations téléphoniques et par des votes WhatsApp (souvent à la dernière minute) ; dans les administrations publiques, les nominations temporaires de haut-fonctionnaires sont prolongées sans limite, en dépit des règles en vigueur.

Démissions en série

Les cas de postes non pourvus dans l’administration israélienne sont de plus en plus nombreux ; on les trouve dans presque tous les ministères, y compris au sommet de l’Etat.

C’est ainsi que le poste clé de Directeur général du Cabinet du Premier ministre n’est pas pourvu depuis juin 2018 ; des nominations temporaires s’y succèdent, sans que le poste ne soit attribué définitivement. D’où une gestion au jour le jour des affaires de l’Etat, ce qui ne contribue pas à redorer le blason de la Présidence du Conseil.

Les exemples de postes vacants s’accumulent, qu’on en juge : la Knesset ne dispose pas de Conseiller juridique à poste fixe depuis avril 2020 et les Services pénitentiaires n’ont pas de Directeur général depuis le départ du dernier fonctionnaire en poste en janvier 2019.

Quant à la Police nationale, elle n’a pas de Directeur à temps plein depuis septembre 2018, ce qui est paradoxale à un moment où les forces de l’ordre ont besoin d’être bien dirigées pour aider la population à affronter la crise sanitaire.

Le ministère de la Défense connaît aussi le même phénomène : l’Autorité nationale chargée de l’état d’urgence (en anglais : National Emergency Management Autority) n’a pas de directeur en poste depuis le départ, en novembre 2019, du général qui était à sa tête ; ce département, qui a la charge de la protection des populations en situation d’urgence, aurait besoin d’une direction stable pour gérer la crise actuelle.

Au ministère de la Justice, même blocage : le Conseil des ministres n’a pas encore nommé le Directeur général du ministère alors que le poste de Procureur de l’Etat n’est pas pourvu. Il s’agit de nominations indispensables à la bonne tenue des institutions israéliennes, mais qui sont régulièrement repoussées en raison de désaccords existant entre le Premier ministre Netanyahou et le parti Kahol-Lavan du ministre de la Justice, Avi Nissenkoren.

Le ministère des Finances est sans doute l’administration israélienne qui a le plus de mal à retenir ses hauts-fonctionnaires – et à les remplacer rapidement. Les trois plus importantes fonctions du ministère sont restées vacantes après la démission de leurs titulaires : le Directeur général, le Directeur du Budget et le Trésorier général. Difficile, dans ces conditions, de mettre en œuvre une politique économique de lutte contre le coronavirus.

Pilotage à vue

Autre signe de la paralysie des institutions : le gouvernement n’a pas profité des longues semaines de confinement pour préparer un plan de sortie de crise, pourtant indispensable au redémarrage de la croissance et à la réduction du chômage.

Ainsi, le vote du budget de l’Etat pour 2020 et 2021 est toujours remis à plus tard pour des raisons purement politiques. Or un gouvernement sans budget est comme un pilote sans avion : ce mode de gestion bloque tout nouveau programme d’investissements dont le pays a besoin pour faciliter la reprise de l’activité et de l’emploi.

Concrètement, la mauvaise gestion de l’Etat finit par avoir des conséquences lourdes sur la vie quotidienne des Israéliens. Des décisions importantes ne sont pas prises ou sont repoussées à plus tard ; et lorsque des mesures sont adoptées, elles ne sont pas appliquées ou elles ne le sont que très partiellement.

Dans le domaine économique notamment, la crise sanitaire impose de prendre des mesures rapidement et de les appliquer au plus vite ; or la gestion hésitante d’une administration tatillonne bloque de nombreuses décisions.

Prenons, par exemple, les mesures gouvernementales destinées à aider et soutenir les victimes de la crise économiques. Selon une note publiée, il y a quelques jours, par le Services des Impôts, seulement 57% des fonds débloqués par l’Etat en 2020 pour lutter contre le coronavirus ont été effectivement distribués jusqu’à la fin du mois de septembre.

Autre conséquence d’une gestion chaotique de la crise sanitaire : à la fin de septembre 2020, le déficit budgétaire a fait un bond à 9,1% du PIB. Il s’agit d’un trou de 123,5 milliards de shekels (30 milliards d’euros) creusé par les pertes fiscales imputées aux confinements successifs et par les dépenses extraordinaires liées au Covid-19.

Certes, une crise de cette ampleur exige de l’Etat une injection massive d’argent dans l’économie, ce qui se traduit immanquablement par le creusement du déficit public.

Or en Israël, c’est l’usage de l’argent public qui est en cause : le gouvernement consacre trop d’argent à indemniser des Israéliens qui n’en ont pas besoin (comme la prime universelle versée en juillet) et pas assez à soutenir les entreprises en difficulté, le secteur de la santé et l’emploi.

Au moment où le Premier ministre consacre beaucoup de temps à régler ses problèmes personnels, judiciaires et fiscaux, l’Israélien est en droit de se demander si l’avion gouvernementale est piloté habilement pour traverser les turbulences liées à la pandémie de coronavirus.

Le pilotage à vue n’a jamais été un mode de gouvernance efficace.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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