Walter Spitzer à l’honneur

Lundi 8 avril, Haïm Korsia, grand rabbin de France remettait au peintre Walter Spitzer les insignes d’officier dans l’ordre national du Mérite au Mémorial de la Shoah, dans un discours plein d’affection, de profondeur, d’humour, qualités qui caractérisent aussi bien le récipiendaire que celui qui le décorait.

Dans son discours, Haïm Korsia a souligné « Sa détermination [qui] lui permet de survivre et de donner un visage à ceux qui ne sont plus et

n’ont jamais eu de mémorial. Il est un grand passeur de mémoire et transmet dans ses œuvres la vie, l’espoir, l’ombre et la lumière, la grisaille comme la lumière. Il incarne ainsi l’espérance lumineuse, lui qui a vécu les ténèbres et les heures les plus sombres de l’Histoire du XXe siècle.»

Né en 1927 à Cieszyn, en Pologne, Walter Spitzer, survivant de trois camps de concentration, fut libéré de Buchenwald par l’armée américaine. Dans son livre Sauvé par le dessin (Paris, Favre, 2004, préface d’Elie Wiesel), il raconte son histoire stupéfiante. La résistance intérieure du camp décida de sauver le jeune garçon juif de la mort planifiée.

Walter Spitzer doit promettre de témoigner plus tard par son talent de dessinateur, de se faire en quelque sorte le « photographe » des victimes… Elie Wiesel écrit dans sa préface : « Sauvé par le dessin, le peintre n’a jamais oublié sa promesse. Parce que tous ces enfants ne peuvent plus parler, depuis soixante ans il leur prête son crayon, ses pinceaux, ses ciseaux et burin. Walter Spitzer a voulu leur consacrer cette fois-ci sa plume, il en résulte un témoignage fort et bouleversant.»

Le Grand Rabbin de France Haïm Korsia et Walter Spitzer – Crédit : Michaël de Saint-Cheron

Contemporain de Chagall, Braque, Giacometti, Nicolas de Stael, Picasso, Soulages, Spitzer a construit son œuvre dans la plus grande discrétion, loin du monde médiatique, lorsqu’en 1993, il remporta le concours national pour construire le monument à la mémoire des Martyrs juifs du Vel d’Hiv, en collaboration avec l’architecte Mario Azaguri, qui fut inauguré le 17 juillet 1994 par le Président François Mitterrand et Jacques Chirac, maire de Paris. Il était enfin sous les feux des projecteurs.

Auteur d’une œuvre de peintre et sculpteur fort riche, Spitzer illustra aussi dans les années 1960, les grands romans de Malraux, Sartre, Kessel, Montherlant, pour l’Imprimerie Nationale. Sa discrétion, encore une fois, fit qu’il ne rencontra ni Sartre, ni Malraux, ni Montherlant. Seul Kessel le connut et admira son art.

Des décennies plus tard, devant le silence dont son œuvre et son nom furent l’objet lors de son quatre-vingt-dixième anniversaire, il nous a paru que c’était là une injustice qu’il fallait réparer. Jack Lang demanda alors au président Emmanuel Macron que la République honora Walter, qui avait été fait chevalier de la Légion d’honneur le 31 décembre 2006.

Déjà le Mémorial de la Shoah lui avait rendu hommage, grâce à Livia Parnès, le dimanche 15 juillet 2018. Il est heureux que Haïm Korsia et tous ses amis aient pu entourer au Mémorial l’homme et l’artiste Walter Spitzer, dont l’œuvre restera un témoignage important de la tragédie de la Shoah mais aussi de la Bible et de certains de nos grands écrivains du XXe siècle.

à propos de l'auteur
Philosophe des religions, membre associé et chercheur affilié au centre d'études HISTARA (section histoire de l'art, des représentations, des pratiques et des cultures administratives dans l'Europe moderne et contemporaine), Ecole Pratique des Hautes Etudes. Auteur de près de trente livres.
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