Vivre ensemble

Des fleurs sur un banc à l'extérieur de l'Institut de médecine légale de Tel Aviv, où les victimes de l'écrasement du mont Meron ont été amenées pour être identifiées, le 30 avril 2021. Photo par Tomer Neuberg / Flash90
Des fleurs sur un banc à l'extérieur de l'Institut de médecine légale de Tel Aviv, où les victimes de l'écrasement du mont Meron ont été amenées pour être identifiées, le 30 avril 2021. Photo par Tomer Neuberg / Flash90

Alors que les photos des victimes qui ont péri à Meron s’affichent sur tous les médias israéliens, une phrase revient beaucoup. “Nous savons mieux mourir ensemble que nous ne savons vivre ensemble”.

Il est vrai que 2000 ans de pogroms et d’exil nous ont habitués au malheur et que nous savons nous rassembler et pleurer nos morts.

Ainsi vendredi, des stations de dons de sang étaient installées dans les grandes villes et les Israéliens de toute obédience et de tous horizons sont venus offrir leur sang pour les nombreux blessés dans les hôpitaux. A cet égard ce fut également l’occasion de prendre conscience de la réalité d’Israël et de ses composantes, de ce qui fait d’Israël un pays. N’en déplaise aux haineux et amateurs de pensée binaire, les arabes israéliens, en plein ramadan, ont offert rafraichissements et nourriture à ceux qui continuaient les recherches sur le Mont Meron et aux familles venues chercher les disparus.

Cette union dans le deuil peut sembler évidente pour qui regarde de l’extérieur d’Israël, chaque nation pleure ses morts lorsqu’une catastrophe survient. Mais ici les victimes dans leur ensemble appartiennent au monde orthodoxe. Et ce monde fait l’objet de vives critiques en Israël et suscite moults débats. Pourtant ce monde n’est pas homogène ou linéaire et des multitudes de différences et de désaccords fondamentaux existent entre ces communautés. Les photos en première page des journaux israéliens illustrent bien cette variété pour qui connait un tant soit peu le monde religieux.

Non, tous ceux qui vont péleriner au Mont Meron sur la tombe de Rabbi Shimon Bar Yohai pour la fête de Lag Baomer ne sont pas tous des extrémistes ou des fanatiques. Ni des antisionistes. Toutes les mouvances religieuses, toutes les composantes religieuses se reconnaissent dans cette célébration. Ironie noire de l’affaire, la fête de Lag Baomer célèbre la fin d’une période de deuil imposée depuis le 2eme jour de Pessah. Et cette année elle marquait également le retour à une vie hors Coronavirus.

A la place, nous avons tous pu voir atterrés les sacs contenant les cadavres, alignés les uns à côté des autres, le désespoir des sauveteurs qui n’avaient jamais connu une telle catastrophe qui ne soit pas liée à un attentat ou une guerre; les téléphones qui sonnaient affichant le nom Maman, les cris, le chaos. Beaucoup de jeunes sont partis cette nuit d’une des façons les plus violentes qui soit, écrasés.

Alors la réaction de tous est empathique. Des mères ont perdu leur enfant et ce drame résonne chez tout un chacun.

Lors de la manifestation hebdomadaire du samedi soir devant la résidence du Premier ministre Netanyahou, les manifestants n’ont pas mis de musique en signe de deuil et ont allumé des bougies. Alors même qu’ils manifestent contre un gouvernement dont les représentants des partis religieux ultra-orthodoxes font partie. Et que leur départ des coalitions gouvernementales est aussi exigée par les manifestants.

Parce que nous savons vivre la mort ensemble.
Mais il est peut-être justement temps de vivre la vie ensemble.

Cette expérience nous apprend que nous sommes capables de dépasser nos divisions lorsque la vie est en jeu, alors pourquoi ne pas s’en souvenir le reste du temps ?
Sans angélisme ni naïveté bien sûr. Des examens de conscience doivent être entrepris de façon sérieuse. Car si la population a montré une fois encore sa maturité et son empathie, le gouvernement, lui, a démontré son incapacité à assurer la protection de tous les citoyens.

Les représentants des partis religieux ont insisté pour que la tenue de cet évènement ne connaisse aucune limitation d’individus alors que chaque année des milliers de personnes se retrouvent dans une promiscuité cauchemardesque pour tout claustrophobe ou agoraphobe, et que cette année, la prudence est de mise pour ne pas retomber dans le cycle infernal des contaminations de masse. Après plus d’une année de pandémie et de scandales liés à l’absence de respect des règles de non-contamination par certaines communautés ultra-orthodoxes, cette tragédie met en relief une réalité que nous devons corriger.

Non pas dans la division et dans la haine, car l’histoire du peuple juif a démontré de façon continue que les divisions internes ont toujours été plus fatales que toute attaque extérieure.

Les responsabilités seront établies, cette tragédie a secoué le pays entier et cette fois, le débat ne pourra être balayé sous le tapis. Le système régissant le gouvernement de Netanyahou devra être éradiqué une bonne fois pour toute. Dans l’intérêt de tous les citoyens sans distinction.

Car nous devons apprendre à vivre ensemble, à élire des représentants qui ne soient pas des lobbyistes chargés de défendre les intérêts de groupes sectoriels sans prise en compte du public dans son ensemble. Car cette pratique a montré ses limites.
David Ben Gourion disait que le vrai leader est celui qui prend des décisions impopulaires mais nécessaires pour le bien de son peuple.

Dans un contexte de nation fondée sur le principe d’auto-détermination et d’émancipation, c’est aussi une obligation de responsabiliser le peuple et de ne pas l’infantiliser. Ce qui fait défaut aux politiques sectorielles forcément clientélistes.
Ces malheureuses victimes nous ont rappelé que nous sommes un peuple, le peuple d’Israël, divers et varié, coloré et hétérogène, que nous sommes toujours présents l’un pour l’autre dans l’adversité.

Il serait temps maintenant, à 73 ans, d’apprendre à vivre ensemble dans le respect de nos différences pour continuer à bâtir ce pays.

à propos de l'auteur
Née à Paris, ancienne avocate au Barreau de Bruxelles, Myriam a quitté l’Europe en 2005 pour s’installer à Montréal, où elle est devenue une travailleuse communautaire au FNJ-KKL puis directrice des relations communautaires et universitaires pour CIJA, porte parole officiel de la communauté juive, avant de faire son alyah
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