Violence et répression policière : le devoir de témoigner

Des policiers enlevant des manifestants lors d'une manifestation contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu devant sa résidence à Jérusalem le 22 août 2020. Photo par Olivier Fitoussi / Flash90
Des policiers enlevant des manifestants lors d'une manifestation contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu devant sa résidence à Jérusalem le 22 août 2020. Photo par Olivier Fitoussi / Flash90

« Violences policières présumées », voilà comment I24 titrait ce matin les événements de la veille à Balfour. A l’heure du tout numérique, du tout instantané où les photos et vidéos envahissent la toile simultanément aux événements, cette précaution de langage, cette « présomption » en dit long sur une forme de violence retournée sur la parole professionnelle du journaliste. La vérité est au mieux édulcorée au pire censurée.

Et c’est malheureusement le lot de toutes les presses institutionnelles israéliennes ou pour certaines d’entre elles les journalistes ne sont même pas autorisés à se rendre sur le terrain et ainsi à témoigner. Un comble pour le métier de journaliste et le début de la faillite morale du cinquième pouvoir de la démocratie.

Depuis des mois, je participe aux manifestations à Balfour 2 ou 3 fois par semaine avec un groupe de plus en plus important de « Démocrates mobilisés » et je me dois de témoigner.

Témoigner que les manifestants prônent unanimement la non-violence et les bras croisés au-dessus de la tête en est le symbole.

Témoigner de l’ambiance festive et créative de l’expression des contestations, intergénérationnelle de surcroît, qui ont un point de convergence et un mantra ultime : l’appel à la démission de Benjamin Netanyahou, Premier ministre mis en examen dans trois affaires, pour fraude, abus de confiance et corruption.

Témoigner qu’au fur et a mesure que les rangs des manifestants grossissent la mission de la police s’est transformée du tout au tout, au point où il ne fait plus aucun doute que la police devient un outil de répression politique.

Au départ l’encadrement, l’accompagnement et la protection étaient de mise avec, il faut le reconnaître, une certaine bienveillance. Un collectif distribuait des fleurs aux manifestants à donner aux représentants de l’ordre, vue l’ambiance pacifiée qu’il régnait alors. L’arrestation violente d’Amir Heskel et de Sadi Ben-Chitrit fut la première entorse et la juge qui les relâcha sans conditions ne fut à aucun moment dupe des accusations mensongères de la police.

Alors que le Premier ministre et ses affidés inconditionnels postillonnaient leur rage et leur dédain sur une population en ébullition, tantôt « traîtres gauchistes », tantôt « violents anarchistes » et parfois même « extra-terrestres » ou encore «harta » – « bidon » pour désigner la souffrance économique et sociale – , la violence verbale du sommet de la pyramide s’est muée en canons à eaux utilisés envers et contre les principes élémentaires d’usage envoyant au passage quelques manifestants à l’hôpital et produisant sur la toile des photos et vidéos d’une époustouflante violence.

Il y aura eu aussi les attaques verbales et physiques des mastodontes de la Familia ou assimilés, probablement rémunérés, comme pour donner l’impression que nous sommes au bord d’une guerre civile ou deux peuples s’affrontent. Mais la réalité est toute autre. Une petite minorité d’irrédentistes continuent à éructer alors même que les contre-manifestations sont désertées et probablement qu’une large majorité d’Israéliens se met à douter précisément parce que la minorité active énoncent des faits, pointent les dysfonctionnements profonds de la société et produisent des options politiques alternatives dans les débats publics d’une rare richesse.

A cette seconde montée en puissance de la violence policière, la réponse des collectifs ne s’est pas fait attendre : les mamans protectrices en gilet jaune. Certes il y eut un moment d’apaisement mais il faut bien le dire de courte durée et hier soir le consensus de la maman bienveillante et protectrice a sauté en éclat, certaines ayant été bousculées, molestées et traînées par les forces de l’ordre.

Avant de revenir sur les événements d’hier soir, nous avons eu le droit jeudi soir sur l’espace des manifestations dédié face à la résidence du Premier ministre a une tentative de manipulation policière digne des régimes autoritaires. La première étape fut l’évacuation violente des manifestants du campement ou Amir Heskel et Carmi Guilon, ancien directeur du Shabak (service des renseignements intérieurs), dont les images des bras ensanglantés ont choqué au plus haut point, et la presse et les citoyens.

Sortant totalement de ses prérogatives, la police avait décidé d’imposer l’inversion des espaces, les manifestants pro-Netanyahou devaient investir l’espace du campement traditionnellement anti-Netanyahou en cantonnant les autres dans un espace dont tous les accès étaient fermés et interdits par la police. Bref créer l’illusion, un instant, reporters en position, que les soutiens populaires de Netanyahou sont massifs et expriment enfin la popularité réelle et visible du chef.

C’était bien sûr sans compter sur la mobilisation car au lieu des 3000 manifestants attendus ils ne furent à peine que 300. Nous nous attendions à des louanges au chef bien aimé, nous avons entendu des insultes et des cris de haine contre les opposants accompagnés de tous les poncifs racistes.

Mais est-ce bien là le rôle de la police ? Décréter la mise en scène de qui, ou et comment s’organisent les manifestations ? Pour maintenir des conditions élevées de sécurité publique, surement ! Pas pour mettre en scène un pseudo narratif bénéfique au Premier ministre accusé par les manifestants de faire basculer l’état d’Israel dans une dictature.

Hier soir une ligne rouge supplémentaire a été franchie. A l’encerclement minutieusement orchestré par la police afin de contraindre à un nombre limité de manifestants, au détriment d’ailleurs de toute règle de distanciation sociale, la méthode de « l’aigle qui s’abat sur sa proie » s’est mise en place. Ainsi aux quatre coins de la manifestation des légions compactes de policiers ou de policiers des frontières transperçaient la foule pour prendre de force ici un mégaphone, là un tambour ou encore un sifflet. Bien sur au hasard, sans annonces préalables et en violentant toute personne sur leurs chemins, homme, femme, jeune, vieux. Il ne restait plus qu’aux manifestants à huer « honte ! honte ! » en levant et croisant les bras en signe de non-violence.

Le plus choquant pour moi fut les arrestations arbitraires et au demeurant bien avant l’heure théorique de fin, soit 23h, en plein milieu de la foule, façon blitzkrieg, le plus souvent de jeunes hommes dont on pouvait déceler dans leur regard l’étonnement et la détresse.

Ainsi me suis-je retrouvé dans une altercation. Un jeune homme d’à peine 20 ans vêtu de noir, une petite moustache naissante sur un visage juvénile fut encerclé et empoigné de part et d’autre par une flopée de policiers. Un autre jeune homme filiforme en tee-shirt blanc, bandana rose sur le visage s’est interposé, probablement un ami, criant a l’injustice.

Cette scène a créé un effet de masse où les manifestants accumulés autour des forces de l’ordre ont entraîné une brèche dans l’espace tampon. Une forme de panique s’en est suivi et deux policiers ont attrapé le récalcitrant, l’ami en blanc et l’ont projeté avec une violence extrême, comme un vulgaire sac de viande, contre les barrières à environ deux mètres. Envahi par une colère froide j’ai interpellé les deux policiers leur rappelant leur devoir de protection et non de répression.

La phrase à peine soufflée, je me suis retrouve étranglé, le bras droit pris en tenaille et sans même avoir pris conscience de ce qui arrivait, plaqué au sol le genou de l’un des policiers sur le torse. Un gradé s’est penché vers moi et m’a demandé de me calmer tout en me rappelant que j’étais une « personne âgée ».

En d’autres circonstances j’aurais souri. Après tout à 54 ans on est en pleine force de l’âge. Là, j’ai répondu du tac au tac que mon âge n’avait rien à voir avec ma jeunesse et que j’attendais de la police qu’elle me protège et non qu’elle m’agresse n’ayant commis aucun crime si ce n’est celui de manifester.

Après quelques secondes et une fois relevé, trois policiers m’ont isolé loin de la foule et m’ont demandé mes papiers et tout en obtempérant j’ai interpellé une jeune policière sur ce qu’il se passait. Si elle ne m’a pas répondu j’ai pu voir dans son regard un certain effarement.

Mais c’est bien cette grand-maman, vêtue d’un gilet jaune, d’environ 70 ans, en état de choc les larmes aux yeux et la voix tremblante alors qu’elle essayait de joindre son mari pour le rassurer. Indéniablement, je m’en suis sorti à bon compte, quelques ecchymoses sur le bras, une cheville douloureuse et très sûrement une audace encore plus forte face à ces regards qui appellent ma détermination.

Un peu partout dans la manifestation des scènes similaires se sont produites. Des mamans « gilet jaunes » poussées au sol et parfois traînées et arrêtées. Ainsi le professeur Uriel Tzur de 83 ans s’est retrouve hospitalisé à l’hôpital Shaaré Tsedek avec une légère hémorragie cérébrale à la suite d’une projection au sol par les forces de l’ordre.

La méthode est claire et elle a déjà franchi les lignes de l’intimidation, il s’agit pour la police d’être aux ordres d’une répression politique en semant dans nos esprits la terreur pour casser la révolte. Après tout ce n’est pas l’expérience qui manque. Certains renonceront, certains hésiteront mais d’autres, encore plus nombreux il faut l’espérer, rejoindront les ponts, Balfour, Césarée et les grands centres-villes.  A la contestation politique, au désœuvrement économique, c’est désormais l’indignation qui va suivre le cortège du mouvement.

Encore sous l’émotion lors du retour sur Tel Aviv et durant l’insomnie qui a suivi, j’ai longuement médité sur cette violence de la police qui m’est apparu ce soir extraordinaire. Et puis non. Ce à quoi j’ai assisté n’est finalement qu’une violence ordinaire, banale et quotidienne. Comment pourrait-il en être autrement alors que nous occupons depuis 50 ans une population et dont nous clivons la conscience pour mieux nous supporter.

Me suis-je une seule fois indigné du traitement répressif des arabes israéliens, des orthodoxes ou encore des éthiopiens manifestant pour dénoncer le racisme et les violences policières ? Oui bien sur et surement et pourquoi n’étais-je pas avec eux dans la rue ?

Chaque jour un peu plus les israéliens façonnent les relations interindividuelles sur l’échelle du « pigeonneur » et du « pigeonné » quand sans le savoir ils ont en commun d’être tous les dindons de la farce. Chaque jour un peu plus la parole politique officielle est gangrenée par l’insulte et l’humiliation de pans entiers de la population. Chaque jour un peu plus le discours ambiant sur les femmes, l’appréciation de leur dignité, de leur intégrité sont piétinés.

Qu’elles soient « maman protectrice » ou jeune adolescente violée, en Israël ou à Chypre, les femmes, nos mères, nos filles deviennent les victimes expiatoires d’une inhumanité féroce qui sournoisement envahie notre société et nos consciences.

La violence nous a-t-elle déjà fait poser le genou au sol ? Sommes-nous vaincus ? En avons-nous fini du rêve sioniste ?

à propos de l'auteur
De retour en Israël depuis 7 ans, David a entamé une 3ème carrière dans l'environnement et le développement durable. Actuellement il est Consultant et chef de projet indépendant en environnement (énergie et traitement municipaux des déchets) pour des villes et des communautés d'agglomérations. Sa première carrière a été dans la psychologie clinique après une licence a l’université Hébraïque de Jérusalem et une maitrise/DESS à Paris VII. Il a ensuite été au FSJU le directeur de l'action sociale durant 10 ans. Apres un master a Science Po en Innovation sociale et environnementale dans le cadre d'études de sociologie des organisations, David a fait son Alya en Israël, à Tel Aviv. Depuis peu il a crée un groupe Facebook "Les démocrates mobilisés" afin d'informer et de mobiliser les israéliens francophones a prendre part a la mobilisation générale "éthique".
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