Vertige

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu faisant une déclaration aux médias, au Parlement israélien à Jérusalem le 22 décembre 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu faisant une déclaration aux médias, au Parlement israélien à Jérusalem le 22 décembre 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Quiconque contemple la réalité israélienne ces jours-ci, et a à coeur la situation et surtout l’avenir de ce pays, ne peut qu’éprouver une sensation de vertige devant ce que les mois à venir nous réservent.

Nous balançons jour après jour entre la légitime fierté devant l’impressionnant succès de la campagne de vaccination de masse contre le Covid-19, alors que l’Europe apparaît plus que jamais comme fossilisée, et en même temps, le désarroi total devant l’attitude d’un Premier ministre qui nous emmène à présent vers de quatrièmes élections en deux ans.

Aux prises avec la crise économique et sociale sans précédent qu’a provoquée l’épidémie, les Israéliens espéraient que la coalition au pouvoir mette de côté tous les autres problèmes et sujets de discorde, pour ne se concentrer que sur le traitement de la situation d’urgence qui dure depuis bientôt un an.

C’est d’ailleurs ce qui avait été promis par le Likoud et Bleu-Blanc à l’annonce de la formation de cette coalition, en mai 2020, alors que Bleu-Blanc avait mené toute sa campagne électorale sur la promesse de ne pas siéger dans un gouvernement dont Binyamin Netanyahou, inculpé pour corruption, fraude et abus de confiance, serait le Premier ministre. La création d’un « cabinet de réconciliation » avait même été annoncée, lequel, vous avez deviné, ne s’est pas réuni une seule fois.

Très vite, il est apparu que le Grand Leader n’avait renoncé à rien, à aucune manoeuvre, aucune combine, pour tenter de se sauver du procès qui lui est intenté. La campagne du Likoud contre les juges et le système judiciaire en général, n’a jamais cessé. Initiative personnelle ou pas, il est encore impossible de le dire, une tentative de « mouiller » en particulier les trois juges de Netanyahou en approchant « innocemment » leurs proches pour leur faire dire quelque chose de négatif sur l’accusé, afin de pouvoir dire ensuite que le procès était vicié dès le départ, a été révélée il y a deux semaines par le plus grand programme d’enquête de la télévision israélienne, toutes chaînes confondues (« Ouvda » [« Fait »] d’Ilana Dayan, 24/12/2020, voir l’article du Times of Israel).

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la prise en otage du budget de l’Etat par le Likoud et son Chef, au mépris de l’accord de coalition signé avec Bleu-Blanc.

Depuis deux ans, fait sans précédent à ma connaissance non seulement en Israël, mais dans l’ensemble des démocraties occidentales, Israël vit sur son budget de 2019, sans budget actualisé, alors que les besoins ont radicalement changé, et cela afin de permettre au Père de la nation de maintenir la pression sur ses partenaires de coalition et de provoquer une crise quand bon lui semble.

Que tous les services à la population, les contrats d’Etat et tout ce qui depend du budget soient victimes de cette situation inouïe ne préoccupe bien entendu nullement Binyamin Netanyahou et son clan.

Comme d’autre part le chef de Bleu-Blanc, l’ancien Chef d’Etat-Major Benny Gantz, a accumulé les erreurs tactiques, les atermoiements et tergiversations, refusant de comprendre ce qui était clair pour tous sur la personnalité du Premier ministre, et que deux leaders du Likoud qui viennent de claquer la porte de leur parti, Gideon Saar et Zeev Elkin, ont encore récemment illustré sans concessions, cette coalition a fini par sombrer dans la honte et le déshonneur. En temps normal, ce serait déjà un spectacle pénible ; dans une période comme celle que nous vivons, c’est une menace directe et dangereuse sur la stabilité-même de l’Etat.

Nous voici donc à présent avec un Premier ministre qui doit affronter pas moins de six incendies majeurs :

1/ L’épidémie, avec le succès remarquable des premières vaccinations, qui est cependant doublé d’un échec total du traitement de la situation au quotidien, ce qui a amené le gouvernement à décréter un troisième confinement total ;

2/ La défiance profonde de la population devant cette gestion calamiteuse, et l’impuissance en particulier du gouvernement (si ce n’est pas de la complicité tacite) devant le refus provocateur des orthodoxes ashkénazes de fermer leurs écoles, alors que celles de l’enseignement d’Etat l’ont fait, contraintes et forcées ;

3/ L’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, qui n’est une mauvaise nouvelle que pour la droite israélienne, mais complique singulièrement la tâche d’un Netanyahou qui a filé la parfaite romance avec l’administration Trump pendant quatre ans, et les Démocrates s’en souviendront ;

4/ Le réveil de la menace iranienne, avec l’annonce de l’accélération du programme nucléaire de Téhéran (I24news);

5/ Les élections du 23 mars, le Likoud perdant selon les sondages actuels de précieux mandats et Netanyahou étant directement menacé par un éventuel front Saar-Lapid-Bennett-Lieberman-Gantz qui ont fait de son départ du pouvoir leur cheval de bataille commun;

6/ Son procès, enfin, qui finira par reprendre, après que toutes les manoeuvres dilatoires entreprises pour porter atteinte à son bon déroulement ont semble-t-il échoué…

Netanyahou et ses partisans sont certains qu’il pourra faire face à tout cela, en même temps et avec succès. Peut-on au contraire exprimer une immense préoccupation sans se voir accusé de crime de lèse-majesté ?

Sous nos yeux, un pays entier est pris en otage par un Premier ministre aux qualités intellectuelles incontestables, mais qui est aussi victime d’une forme de mégalomanie, se croit irremplaçable et ne recule devant rien pour délégitimer ses adversaires politiques, alors que le fondement-même de la démocratie est la confrontation loyale des idées, régulée par ces indispensables contre-pouvoirs que sont la justice, l’académie et les medias.

Cette situation est grosse de terribles dangers. Qui peut aujourd’hui nous promettre que les images des partisans de Donald Trump saccageant le Capitole à Washington ne se répéteront pas à la Knesset, à Jérusalem, au cas où Netanyahou serait amené à quitter le pouvoir ?

Que les plus durs de ses partisans, chauffés à blanc par un culte de la personnalité effréné, ne passeront pas des éructations haineuses à l’agression physique? Les mois à venir risquent d’être très périlleux pour la démocratie en Israël, bien plus fragile que ce que l’on croit généralement.

[Mise à jour le 10 janvier 2020]

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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