Varian Fry, un militant pacifiste dans la guerre (II)

Varian Fry (avec la permission du US Holocaust Memorial Museum)
Varian Fry (avec la permission du US Holocaust Memorial Museum)

Au cœur de l’été 1940, le journaliste Varian Fry débarque à Marseille. Il est mandaté par des réfugiés allemands à New York qui, au vu de la convention d’armistice, ont monté dans l’urgence une opération de sauvetage. Des fonds et des visas furent vite collectés, une liste de noms établie, et on créa un comité à la tête duquel on plaça ce jeune diplômé de Harvard.

Grâce à lui et à ceux dont il va s’entourer au Centre américain de Secours à Marseille, plus de deux mille exilés parviendront à gagner les Etats-Unis et près de 4000 recevront des secours dans la cité phocéenne. Lisa Fittko fut le passeur infatigable qui aida près de 300 réfugiés à franchir les Pyrénées.

Le déjeuner du Commodore

Trois jours après la signature de la convention d’armistice en forêt de Compiègne, un petit groupe de réfugiés européens s’étaient réunis à l’hôtel Commodore à New York pour un déjeuner parrainé par l’écrivain John Dos Passos. En majorité originaires de Berlin, de Vienne ou de Prague, ils étaient membres des American Friends of German Freedom, qui soutenaient les syndicalistes et militants socialistes allemands. Pourchassés par les nazis depuis l’accession de Hitler au pouvoir, ces derniers avaient dû fuir Berlin sept ans plus tôt, passant d’une capitale à l’autre sans jamais cesser le combat.

Les participants au déjeuner du Commodore, le 25 juin 1940 sont, pour beaucoup, des antinazis patentés. D’emblée, l’article 19 de la convention d’armistice leur a sauté aux yeux. En effet, en s’engageant à « livrer sur demande » tous les ressortissants allemands réclamés par le Reich, la France a signé leur arrêt de mort.

Or, c’est sur le territoire français que se retrouvent nombre des anciens ministres et députés de la république de Weimar qui, depuis 1933, sont poursuivis par la police de Göring. C’est aussi en France que se sont réfugiés des centaines de milliers de Juifs, des familles entières originaires des pays tombés sous la botte nazie. A New York, le Jewish Labor Committee américain fut une des associations clés dont le soutien permit de sauver nombre de sociaux-démocrates et de syndicalistes allemands et autrichiens.

La gauche européenne désarmée

A Berlin comme à Vienne et à Paris, au lendemain de la Première Guerre mondiale, la gauche est antimilitariste. Tous ont en tête la boucherie de la Grande Guerre, qui a saigné les pays d’Europe avec la disparition d’une partie de la jeunesse. En Occident, les syndicats sont de gauche, pacifistes et, malgré l’opposition entre les mouvements étudiants socialistes et communistes, spartakystes et trotzkystes, tous combattent le réarmement prôné par les partis nationalistes. A l’image de Stefan Zweig et de Romain Rolland, les intellectuels européens plaident pour la paix et l’amitié entre les peuples. Les étudiants distribuent des tracts pour tenter d’alerter en dehors même des frontières et d’unir leurs forces.

Le cinéma et la propagande nazie

Pendant ce temps, sans se perdre en arguties, Hitler réarme à tour de bras. C’est un brillant orateur qui a compris très tôt qu’il était inutile de discuter avec le peuple : la propagande est là pour convaincre les « masses » . Sorti en 1935, Le Triomphe de la volonté, de Leni Riefenstahl, consacré au congrès de Nuremberg du NSDAP de l’année précédente, est une commande du Fûhrer, comme le précise le générique. Le cinéma parlant est tombé à pic.

Dès l’accession de Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933, les locaux du Sopade, le parti social-démocrate allemand (SPD), et des syndicats sont mis à sac, ses membres pourchassés, arrêtés, torturés, et ceux qui le peuvent cherchent leur salut dans l’exil. Qui pouvait se douter alors que les frontières ne protégeaient personne ? En raison de la proximité entre les deux capitales (environ 350km), le Sopade installe d’abord son siège à Prague jusqu’en 1938 puis s’enfuit à Paris devant l’imminence de la conquête allemande (avant de se réimplanter à Londres).

Ceux qui se comprennent ne se font pas la guerre

Au moment de la défaite, l’ancien ministre des Finances de la République allemande, l’Autrichien Rudolf Hilferding, retrouve en Provence Rudolf Breitscheid, un député du Reichstag à l’époque de la république de Weimar.

Rien d’étonnant à ces retrouvailles. Des millions de gens en déroute à travers toute l’Europe fuient devant l’avancée des armées du Reich, et le sud de la France, pris en étau entre l’Italie et l’Espagne où sont installées des dictatures, est un piège qui se referme : les réfugiés sont pris dans la nasse. Qu’ils soient passés par la Hollande, la Belgique ou la Suisse, la France de Vichy est le bout du chemin.

Au milieu de la multitude anonyme et vulnérable, il y a des peintres et des poètes, des musiciens et des écrivains majeurs. L’étudiante communiste Gisèle Freund a fui Berlin en mai 1933 ; à Paris, elle devient photographe en côtoyant les écrivains que reçoit son amie, Adrienne Monnier, dans sa librairie : « Je croyais que la photo aiderait les gens à se comprendre et que s’ils se comprenaient, ils ne se feraient plus la guerre, » dit-elle en 1970 avec un sourire désabusé. Ses propos semblaient faire écho à ceux de Varian Fry après son retour à New York.

Après sept années à combattre le pouvoir hitlérien, ceux qui déjeunent au Commodore, ce 25 juin 1940, ont vite compris le danger. La présence de Karl Frank (alias Paul Hagen), un militant viennois de la première heure, souligne, si besoin est, l’urgence de la situation. Erika Mann, la fille aînée de l’écrivain, se trouve dans la salle, de même que le théologien Jacques Maritain, que l’armistice surprend à New York. Sa femme Raïssa, juive convertie, restée en France, survivra à la guerre.

Le 25 juin 1940, c’était trois jours après la rencontre entre Pétain et Hitler en forêt de Compiègne.

Un seul candidat au départ

Trois semaines plus tard, avec l’appui Thomas Mann et de sa fille Erika, l’Emergency Rescue Committee (ERC) voit le jour — en France, il s’appellera le Centre américain de secours. En effet, trois de leurs proches sont à Sanary, près  de Marseille, où la famille Mann avait trouvé un havre en 1933 : Golo, le frère d’Erika, et Heinrich, le frère de Thomas, accompagné de sa femme Nelly.

Des noms de syndicalistes espagnols, tchèques et italiens, réfugiés en France, s’ajoutent à ceux des artistes fournis par Alfred H. Barr, du Museum of Modern Art, ciblés en raison de leurs œuvres et de leur origine, et Alvin Johnson, au nom de la New School for Social Research, indique des noms d’artistes et d’intellectuels auxquels il peut proposer des postes d’enseignement ou des bourses.

La question des visas, à l’heure où les Etats-Unis veulent restreindre les entrées, est la plus épineuse, et Eleanor Roosevelt, la femme du président, intercède, mais n’obtient que 200 visas en raison des réticences des services de l’immigration. Il reste à présent à trouver un agent pour se rendre à Marseille. Sa mission sera d’entrer en contact avec les personnes figurant sur la liste et de les aider à quitter la France pour gagner l’Amérique, le tout à la barbe de la police française.

Comme les candidats ne sont pas légion, Varian Fry se propose. Lors d’un séjour à Berlin en 1935, il a été témoin d’un pogrom anti-juif dont la brutalité l’a beaucoup marqué. Ses écrits d’une grande clairvoyance et ses conférences tentent d’alerter ses compatriotes sur l’imminence de la guerre en Europe après l’Anschluss, la conférence de Munich et l’annexion de la Tchécoslovaquie.

Quelques jours plus tard, Paul Hagen, le militant viennois, annonce à son ami que sa candidature a été retenue et qu’il part. Sa mission ? Rédiger un rapport sur la situation des réfugiés, se trouver un successeur et contacter le maximum d’artistes, d’intellectuels et d’opposants au Reich figurant sur sa liste.

Le jeune diplômé de Harvard face à la clandestinité

A 32 ans, Varian Fry est un grand jeune homme flegmatique, tiré à quatre épingles, des lunettes à écailles plantées sur un nez pointu, avec cet air naïf qu’on prête volontiers aux Américains mais qui cache la détermination d’un char d’assaut. Mû par ses convictions profondément humanistes et sans doute son éducation religieuse, il prend trois semaines de congé, s’achète une dernière chemise, et s’envole le 4 août pour Lisbonne.

Dix jours plus tard, il descend, ébloui, l’escalier monumental de la gare de Marseille au milieu des soldats et des légionnaires démobilisés. Il a dans ses poches une déclaration de l’organisation de jeunesse YMCA le faisant passer pour un travailleur social, une recommandation de Summer Welles, du Département d’Etat, 3000 dollars et, scotchée à sa jambe, une liste de 200 personnalités à sauver en priorité — ainsi que la poignée de visas obtenus difficilement par Eleanor Roosevelt.

Fry n’a aucune expérience de la clandestinité, comme il le précise dans son autobiographie, mais dès le lendemain de son arrivée, il entre en contact avec Franck Bohn et les amis syndicalistes de Paul Hagen, réfugié à New York.

Le jeune diplômé en lettres classiques va vite apprendre à vivre dans la clandestinité en construisant une filière d’évasion à travers les Pyrénées, la « route F » (comme Fittko), à fabriquer des faux papiers, se procurer des visas portugais ou chinois pourvu qu’ils permettent de quitter la France, à négocier avec la pègre et les autorités de Vichy, à dissimuler (comme tout le monde) des plans derrière la glace de sa chambre au Splendide, à embaucher des trafiquants du marché noir, à organiser un réseau de contrebande, et à se battre contre son propre consulat qui, très vite, le voit comme un trouble-fête, un empêcheur de faire des affaires entre diplomates de bonne compagnie, un trublion qui donne des coups de pied dans la fourmilière collaborationniste de la France de Pétain.

Parti pour 3 semaines, Fry tint 13 mois en bataillant ferme contre son propre consulat pour prolonger son séjour à Marseille, avant d’être expulsé par la police française à la demande des Américains que dérangeait cet idéaliste. Malgré les interventions à Washington de sa femme Eileen et de ses amis de New York, Eleanor Roosevelt dut renoncer face au lobby du milieu d’affaires résolument non-interventionniste qui entourait son mari.

Nombre d’Américains, qu’ils fussent anglais ou allemands, irlandais ou italiens, restaient attachés à leurs origines, et les conseillers du Président craignaient d’importer le conflit. Les élections de mi-mandat étaient prioritaires.

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et se consacre plus particulièrement, depuis quelques années, aux questions touchant à l'antisémitisme. Blogueuse au Huffington Post et collaboratrice à Causeur, Edith est également auteur, ayant écrit notamment (avec Bernard Nantet) "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et en Poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice (près de 200 romans traduit de l'anglais) et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
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