« Valeurs juives », dites-vous?

© Stocklib / Nikolay Antonov
© Stocklib / Nikolay Antonov

Le gouvernement Bennett est tombé, victime des défections personnelles de certains députés religieux de la coalition, harcelés jour et nuit, littéralement, eux et leurs familles, leurs enfants même, par ce que le Premier ministre sortant a qualifié de « machine à poison » de Benyamin Netanyahou, d’une part, et de l’autre des ambitions personnelles de certains députés arabes qui ont voulu se poser en héros de leur communauté, comme si on pouvait en un an réparer des décennies de négligence, voire hélas aussi de discrimination.

Nous allons donc maintenant vers de nouvelles élections, semble-t-il début novembre. La campagne électorale proprement dite ne commencera qu’à la rentrée de septembre, et le thème central du Likoud et de ses alliés orthodoxes et d’extrême-droite, ils l’annoncent déjà, en sera « Les valeurs juives », « le coloris juif (« hatsivyon hayehoudi« ) de l’Etat d’Israël ».

À leurs yeux, en introduisant dans sa coalition, pour la première fois de l’histoire d’Israël, un parti arabe, Ra’am de Mansour Abbas, Bennett et Lapid ont en effet commis une sorte de crime contre « l’honneur de la famille ». Avec cette ligne qui sent bon son racisme totalement décomplexé, le Likoud veut faire oublier que c’est son Grand Chef qui a, le premier, courtisé et légitimé Abbas, et que la seule raison pour laquelle le projet de coalition auquel ce dernier aurait été convié par le « roi d’Israël » n’a pas abouti est le veto de l’extrême-droite religieuse du parti « Sionisme religieux » des excellents Juifs que sont MM. Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir (voir plus loin).

Alors oui, parlons une fois pour toutes de ces fameuses « valeurs juives ».

Je regarde depuis des années maintenant ceux qui en ont plein la bouche, qui nous les prêchent sans relâche, se posent en modèles du « judaïsme fidèle’ (« hayahadout hanéémana« ) je les écoute, suis leurs discours et actions à la Knesset, sur le terrain, dans leurs synagogues, et constate, à la lumière de tout ce que j’ai enregistré, que ces « valeurs juives » consistent semble-t-il à:

– Vouer un culte de la personnalité effréné à un homme comme Binyamin Netanyahou, en procès actuellement pour fraude, corruption et abus de confiance, qui pendant sa longue fonction de Premier ministre n’a eu de cesse de semer la division, voire la haine, au sein du peuple et de mettre en question le patriotisme et l’attachement sioniste de quiconque n’était pas au garde-à-vous devant lui

– Voter en masse pour un parti comme Shass, dirigé par un repris de justice comme Mr. Arié Deri, ancien ministre de l’Intérieur, qui a fait deux ans de prison pour corruption et est revenu au gouvernement comme si de rien n’était (inconcevable dans toute autre démocratie!)

– Multiplier les exactions contre des civils palestiniens dans les Territoires, plus de 400 entre janvier et mai 2022 selon les sources militaires, à tel point qu’un officier de réserve confiait à « Haaretz » le 22 juin dernier qu’en un mois d’activité, 30% des événements que ses hommes ont eu à traiter concernaient des actes violents de Juifs contre des Palestiniens.

– Transformer le Yom Yerouchalaïm, il n’y a pas si longtemps encore journée si consensuelle en Israël, en une fête messianico-nationaliste devenue l’apanage du secteur national-religieux seulement, avec comme « fleuron » cette « Danse des drapeaux » infantile, inutilement provocatrice et régulièrement accompagnée de slogans racistes.

– Qualifier les demandeurs d’asile soudanais de « cancer dans notre corps », comme l’a fait l’une des leaders du Likoud, l’ancienne ministre Miri Reguev.

– Dire comme le rabbin Mazouz, figure de premier plan du monde religieux, que Bennett et Lapid sont « pires que les Nazis, car les Nazis au moins aimaient leur propre peuple »

– Danser avec extase au « mariage de la haine« , où de bons Juifs en kippa poignardent l’image d’un bébé palestinien brûlé vif dans un acte abominable de terrorisme juif

– Préconiser, comme le fait l’ancien ministre et président du parti « Sionisme religieux » Bezalel Smotrich, élément central de la coalition de Netanyahou s’il revient au pouvoir, de séparer les femmes juives et arabes dans les maternités des hôpitaux.

Recommander, comme l’a fait le même, de ne pas permettre à Bennett et aux ministres et députés religieux de la coalition sortante l’entrée dans les synagogues.

Afficher dans son salon, comme le député Itamar Ben Gvir, co-leader du parti « Sionisme religieux » et futur ministre d’une coalition dirigée par le Likoud, une photo de Baruch Goldstein, l’auteur du massacre de Hebron en 1994 et être un fier disciple du rabbin Meir Kahane, en son temps rejeté par toute la classe politique, le Likoud de Menahem Begin inclus.

– Soutenir le club de football Betar Jérusalem, dont M. Netanyahou et la plupart des leaders du Likoud sont de fidèles supporters, et qui a pour politique officielle de n’engager aucun joueur arabe, fût-il doué comme Messi, Ronaldo, Lewandowsky et de Bruyne réunis (Et je vous défie de voir le trailer du film « Betar, pur pour toujours« , sur ce qui s’est produit lors de l’embauche de deux joueurs musulmans tchétchènes, pas arabes, sans avoir envie de vomir.

Faire pendant des mois une obstruction active à l’extradition d’une directrice d’école orthodoxe recherchée en Australie pour agressions sexuelles sur plusieurs de ses élèves, comme l’a fait l’ancien ministre orthodoxe Yaakov Litzman (elle a fini par être extradée en janvier 2021).

Refuser comme il y a deux semaines de laisser monter dans l’autobus une gamine de 13 ans, habillée pas assez « modeste » au goût du conducteur.

Faire quitter son siège à une femme dans un train, car des hommes veulent prier pendant le voyage (autre insupportable exclusivité israélienne) – la justice vient d’indemniser la victime de cette humiliation.

et je pourrais en remplir encore des pages entières, de ces déclarations, gestes et attitudes de la part des promoteurs des « valeurs juives » en question.

Non moins grave que ce déferlement de haine, de bondieuseries et de racisme, qui est une trahison totale de l’enseignement des pères fondateurs du sionisme, de Herzl à Ben Gourion et Jabotinsky, est l’assourdissant silence qui les accueille dans le mainstream des « leaders spirituels » du monde religieux, sioniste ou orthodoxe.

Quand ils n’en rajoutent pas de leur côté, bien entendu.

Seuls surnagent à grand’peine quelques groupes très isolés, ultra-minoritaires, moqués voire agressés dans leur propre camp, de Juifs religieux qui refusent ce genre de « valeurs juives » qui trahissent leur foi. Ce sont les « Rabbins pour les droits de l’homme« , « Fidèles Torah et Avoda » et une série d’autres groupuscules. Des groupes de militants des »Rabbins pour les droits de l’homme » ont été agressés à plusieurs reprises dans les Territoires par des jeunes Juifs du mouvement des « Collines » (« noar hagvaot« ), sans que personne ou presque parmi les leaders religieux de tous courants ne broche (un exemple filmé). Hélas, tous ces petits groupes ne parviennent pas à travailler ensemble, à se faire entendre et à entrer à la Knesset.

Alors, en ce mois de juin 2022 où l’on marque les 55 ans de la guerre des Six-Jours et du début de notre domination sur un autre peuple, qui nous fut imposée dans ce qui fut sans aucun doute une guerre de défense, mais dont nous nous sommes très vite entichés au point de ne plus pouvoir concevoir aujourd’hui d’y renoncer, et les 40 ans de cette folie que fut la première guerre du Liban, qui allait enliser Israël dans ce pays malade pendant 18 ans (!), avec la perte de plus de mille soldats, jusqu’au retrait de 2000, non, je ne veux pas de ces « valeurs juives »-là.

On l’a dit, elles seront le thème central de la campagne électorale qui va s’ouvrir et deviendra dans quelques semaines un affrontement total entre les deux visions d’Israël et de son avenir : soit démocratie et libéralisme, soit autoritarisme, culte du Chef et cléricalisme. Chacun et chacune d’entre nous devra choisir. Le retour de Netanyahou au pouvoir signifierait non seulement la fin de l’Israël démocratique à l’occidentale, et sa transformation en une « démocratie illibérale » comme en Hongrie, en Pologne ou au Brésil, mais aussi, et ce n’est pas moins important, il rendrait pratiquement impossible de recréer un « judaïsme à visage humain », ce judaïsme qui a apporté tant de lumière à l’humanité et dont, tragiquement, il ne reste quasiment plus rien ici, chez moi, en Israël.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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