Valentin Husson, L’Écologiste de l’Histoire

Valentin Husson
Valentin Husson

Valentin Husson est docteur, professeur de philosophie, et chargé de cours à l’Université de Strasbourg. Il a publié Vivre(s). Malaise dans la culture alimentaire (Les contemporains favoris) et L’Ecologique de l’Histoire (préface de J.-L. Nancy), chez Diaphanes (coll. « Anarchies »). Il travaille actuellement sur un ouvrage intitulé De la polémologie.

Pouvez-vous nous parler de la réception de votre dernier ouvrage sorti au mois de décembre L’Écologique de l’Histoire ?

Valentin Husson: Je n’ai pas eu de couverture médiatique importante, mais des retours que j’ai pu avoir, c’est un livre qui a été chaleureusement reçu. Sans même parler de la préface de mon maître Jean-Luc Nancy qui a vu dans ce livre la naissance d’un « philosophe » ; Philosophie Magazine, par la voix d’Octave Larmagnac-Matheron, a souligné et salué une « lecture novatrice de l’histoire de la philosophie (…) passionnante » ; la revue Unphilosophe l’a comparé, par la voix de Jonathan Daudey, de manière outrageusement élogieuse, à un livre « digne des œuvres classiques de la philosophie occidentale » ; quand dernièrement Mehdi Belhaj Kacem l’a cité comme l’un des livres à lire de 2021.

Ces retours font plaisir, mais il est sûr qu’en n’ayant aucun réseau, il est difficile de faire valoir un travail comme celui-ci – ambitieux, massif et sans concession quant aux exigences philosophiques. L’essentiel est de travailler, de lire et d’écrire inlassablement, sans compromis ni compromission avec la mode et le mainstream – la réception viendra après. C’est ce que René Char appelait « le combat de la persévérance ». Alors je continue coûte que coûte, et vaille que vaille…

Quelle est la thèse centrale de cet ouvrage ?

Valentin Husson: S’il me fallait résumer la thèse essentielle, je dirais que j’ai tenté une relecture de l’Histoire occidentale (politique et philosophique) à partir du motif de l’appropriation. J’y défends que ce mot a été mésinterprété ou mécompris dans notre Histoire, le rabattant sur la question de la possession et de la propriété privée, alors que dès Platon et Aristote, et pour le stoïcisme, il signifiait le fait d’agir en conformité avec sa nature et la Nature, selon ce qui est approprié pour elles. Voilà donc un terme dont la charge signifiante est d’abord éthique et – si l’on me permet cet anachronisme – écologique.

Il nous faut réapprendre à entendre ce terme d’écologie, depuis ce que j’appelle une échologie positive, une logique de l’ekhein qui arrive à comprendre que « approprier » n’est pas posséder, mais fait signe vers un procès de propriation de soi. Tout vivant se maintient en vie en s’appropriant son environnement et en usant de ce qui est bon et utile pour sa constitution et sa continuation biologique. L’humain est un animal qui a maximisé cette logique en devenant un prédateur pour les écosystèmes et la biodiversité, en considérant que rien de ce qui était humain ou non-humain ne lui était étranger.

Ainsi nous faut-il passer d’une échologie prédatrice et technocapitaliste à une échologie de la copropriation, du bien commun, de la cohabitation ou du covoisinage. C’est cela le défi historique de l’écologie politique. Ce qui ne peut en passer par des déclarations d’intention, mais par l’invention d’un droit international de la Nature. Ce qui à l’instant où j’écris, soyons sérieux, s’appelle : faire l’impossible.

Si l’on prend l’exemple du virus, est-ce que celui-ci ne s’approprie pas également le vivant qui lui sert d’hôte, en déstabilisant son métabolisme ? En cela, la Nature n’est-elle pas également une menace ?

Valentin Husson: Bien sûr que la Nature peut nous être hostile, et l’Histoire de l’humanité est l’Histoire de l’appropriation et de la maîtrise des énergies naturelles par la technique, visant à lutter contre cette crainte légitime que nous pouvions avoir d’elle. Mais c’est une chose de se « rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature », ainsi que Descartes l’entend, c’est-à-dire afin de nourrir la faim, de soigner les maladies du corps et d’allonger l’espérance de vie ; c’en est une autre de la réduire au calcul constant des profits, en épuisant ses ressources naturelles, et de la dévaster pour la rendre maximalement constructible.

La logique de la vie est polémique : il faut apprendre à composer avec, à faire preuve de diplomatie  – art de maintenir la concorde entre deux forces par la dissuasion. C’est ce que je déploie dans un livre qui, je l’espère, paraîtra bientôt : De la polémologie. Il faut bien, par exemple, inventer un vaccin pour lutter contre les virus, et nommément aujourd’hui, contre Covid-19 (la médecine est, en ce sens, un art de la ‘‘guerre’’!) ; comme il a fallu, à l’aube de l’humanité, se protéger des grands prédateurs par l’invention d’artifices techniques. Mais la logique qui anime le technocapitalisme, désormais, n’est plus logique ‘‘défensive’’, mais une logique ‘‘offensive’’ de captation des richesses naturelles, en dépit de la finitude des ressources terrestres ; et destruction des habitats naturels, en dépit de la déstabilisation de l’équilibre des écosystèmes.

C’est ainsi que j’ai accentué l’appropriation dans mon livre vers un procès de copropriation de soi, c’est-à-dire de coexistence harmonieuse, malgré l’adversité naturelle à laquelle l’humanité peut faire face. Que les vivants soient hostiles entre eux, c’est une chose bien connue ; mais que 0,01 % de ces vivants – soit ici les humains – aient pu provoquer la disparition de 60 à 70 % des vivants non-humains ces quarante dernières années interpelle davantage encore. Il n’y a aucun romantisme dans ma position ; j’essaye de penser avec probité le réel, et d’en tirer les conséquences concrètes et politiques (c’est-à-dire juridiques). Cinq autres ouvrages sont déjà prêts sur ces questions, et essayeront de nuancer autant que se faire se peut les hypothèses de L’Ecologique de l’Histoire.

Pouvez-vous résumer l’enjeu de votre travail, vous avez publié deux livres, mais, comme vous l’indiquez, cinq autres sont à paraître, sur des sujets aussi différents que la guerre, le faire-monde, l’universel, ou encore l’énergie ?

Valentin Husson: J’ai essayé récemment de résumer les choses ainsi sur Facebook, en onze thèses – comme un clin d’œil au grand Karl Marx sur lequel j’avais en son temps fait un mémoire de recherche :

1. La vie est énergie. Elle répond donc d’une énergologique procédant de la quadrature du cercle de la vie : eau, terre, air, lumière.

2. Ces quatre éléments primordiaux sont les universaux de la vie.

3. Le vivant, lui, répond d’une polémologique : division cellulaire ; lutte-pour-la-vie ; sélection naturelle. L’Un, par essence, se divise en deux. La vie est différenciation énergique.

4. Cette polémologique met en jeu une reproduction, c’est-à-dire une en-vie, un vouloir-vivre de l’espèce ; mais encore, un appétit, une chaîne alimentaire, une biotrophie restaurant l’énergie vitale (qui par son essence entropique se perd).

4.Une telle en-vie est sous condition d’une échologique : logique de l’appropriation de son environnement afin d’assurer la continuité biologique selon ce qui est approprié pour soi.

6. Cette co-appropriation des vivants forme leur cohabitation écologique. L’interrelation des vivants concourant à la permanence de la vie terrestre est ainsi cosmétique : élégance ou enharmonie écosystémique d’un monde pluriel et diversifié.

7. Le désir appropriationniste de l’animal humain tend à transformer l’interdépendance écologique en échologie prédatrice : co-propriation se muant en appropriation prédatrice et toxique pour l’équilibre écosystémique, et en domination des êtres humains.

8. La politique est ce qui a pour charge de régler ces différends appropriationnistes (esclavage, féodalité, colonialisme, capitalisme, hégémonie, Anthropocène).

9. L’Histoire étant celle d’une échologique, le défi historique qui est le nôtre est désormais de repenser l’appropriation, non plus comme possession ou propriété privée, mais en son sens originel, comme « laisse-vivre-propre » un vivant selon ce qui est approprié pour sa continuité biologique.

10. Dans la résignation présente, la politique a pour but de restituer l’espoir et de dégager des propositions universelles d’orientation indexées aux universaux (« Agis de telle façon que tes actions n’entrent pas en contradiction avec les universaux – eau, terre, air, lumière – garantissant la permanence de la vie terrestre »).

11. Si les lois de la Nature agencent le monde de manière élégante, l’humanité a elle besoin d’une cosmopolitique pour produire une concorde internationale, et l’équilibre géopolitique du monde. Cette concorde doit en passer par un droit international inédit visant l’autonomie des vivants (droits de l’humain et de la Nature). Corolaire de cette proposition : la politique est donc depuis toujours ce qui vise l’autonomie et l’émancipation (le socialisme est lié à l’écologie, et inversement).

Que penser de la question de la santé mentale qui fait partie des préoccupations actuelles et comment repenser le rapport social et la question du partage dans de telles circonstances ?

Valentin Husson: La crise a été majoritairement gérée mondialement selon le principe de précaution. Celui-ci consistait à sauver le maximum de vies humaines en réduisant au maximum les interactions sociales. On est ainsi parti d’un principe clair : « toute vie est digne de vivre, et donc d’être protégée ». Il n’y a pas à critiquer un tel principe de précaution. Ce qu’il y a en revanche de critiquable, c’est la manière dont on a oublié le corollaire de cette proposition : « toute vie est digne de vivre, mais il y a des vies qui sont indignes d’être vécues ». Pensons premièrement aux personnes âgées dans les maisons de retraite qui ont été séparées de leur famille, et parfois de leur mari ou femme pendant des mois, sinon une année entière parfois ; mais pensons tout encore aux personnes les plus exposées socialement, vivant dans des appartements exiguës, et qui ont dû endurer ces confinements à répétition dans le dénuement le plus extrême ; pensons, last but not least, aux plus jeunes à qui on a pris un an de vie, et j’entends par « vie » ici, la vie sociale, c’est-à-dire, mettons, la convivialité des années estudiantines, qui sont également, on le sait, des années de fête et de joie.

De cela, et puisque je parle en philosophe, nous pouvons tirer deux conséquences : la première est que cette pandémie, ainsi que l’a fort justement remarqué le directeur de la revue scientifique The Lancet, Richard Horton, était davantage une syndémie. Autrement dit : la pandémie du Covid-19 a été d’autant plus grave que plusieurs facteurs d’aggravation s’entrelaçaient déjà et en préparaient le possible déferlement désastreux et planétaire : précarité, comorbidités, pollution atmosphérique, etc. Tous ces facteurs qui fragilisaient déjà une grande partie des populations ont amplifié ses conséquences. Tout encore, cette pandémie n’a pas simplement été rendue possible par ces facteurs qui la précédaient, mais elle en a souligné la réalité et la tragédie.

Deuxième conséquence de cette gestion crise à remarquer, c’est que le vivant, par essence, est toujours déjà soumis à une logique auto-immune. C’est ce que Derrida arguait dans Foi et savoir : tout corps, qu’il soit individuel ou collectif (c’est-à-dire politique), répond d’une logique immunitaire de préservation de la vie, or cette logique peut tout à fait dysfonctionner et entraîner une surréponse immunitaire consistant à s’attaquer à son propre mécanisme de défense. C’est le cas des maladies auto-immunes qui, d’un point de vue particulier, circonscrivent une logique générale du vivant : l’organisme, en se défendant contre la maladie ou la mort, finit par s’attaquer aux principes de défense. La vie, en cela, se retourne contre elle-même. Autre version pour dire, qu’à trop vouloir protéger la vie, c’est à la vie qu’on attente.

N’est-ce aussi cela qui a été, après le premier confinement, au coeur des débats ? Une frange de la population mondiale a protesté contre les mesures restrictives au motif que celles-ci protégeaient peut-être certaines vies (celles des personnes âgées, ou en comorbidité), mais en exposaient beaucoup d’autres (les précaires et les jeunes). Traiter cette double contrainte – « toute vie est digne de vivre » et « il y a des vies qui sont indignes d’être vécues » – est l’enjeu de toute politique, et de tant de débats sociétaux qui animent régulièrement les démocraties (l’avortement ou l’euthanasie, par exemple). Mais le traitement politique de cette double contrainte est aussi l’impossible de la politique. Voilà ce que la syndémie du Covid-19 a également mis à nouveau au jour.

Plus spécifiquement sur la santé mentale, enfin, les conséquences, que cette crise sanitaire aura sur celle-ci, sont incalculables. Le Covid-19 – au même titre que Derrida le disait du 11 septembre – n’a pas eu lieu, je veux dire par là que ce qui résultera de cette pandémie et des confinements qui l’ont accompagnée est devant nous, encore à venir. Au mieux, l’énergie emmagasinée – et c’est la perspective la plus souhaitable – se libérera dans des processus de vie (fêtes, retour d’une sexualité libre et joyeuse, créations artistiques, expérimentations collectives et politiques) ; au pire, l’intériorisation des instincts finira en ressentiment et en esprit de vengeance (avec un basculement vers les pulsions les plus archaïques et réactionnaires – gare à l’élection, en France, de 2022!).

Sans même parler des conséquences technico-politiques qui sont déjà là, avec un renforcement de la surveillance numérique (passeport sanitaire, télétravail généralisé, etc.) – qui sera le paradigme politique des prochaines décennies, et qui, ironie de l’histoire, nous est venu de Chine drainé par le Covid-19. Ce que je disais dans vos pages il y a un an s’est vérifié : le virus biologique est devenu numériquement viral. La viralité du Covid-19 a rendu possible la viralité de la télésurveillance ou de la numérosurveillance.

Que faut-il lire en 2021 ?

Valentin Husson: Ce qui ne dépend pas de l’éphémère mais de l’éternel ! Les stoïciens (qui sont un peu passés de mode, malheureusement, mais auxquels j’essaye de rentre justice dans L’Écologique de l’Histoire…), afin d’apprendre à vivre en harmonie avec la Nature, selon ce qui est approprié pour elle et soi ; et naturellement, avec eux, ceux qui ont été nourris par leur enseignement, soit les philosophes modernes, Descartes et Spinoza en tête.

Le premier pour méditer à nouveau cette phrase si mécomprise « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature », laquelle n’enjoint à aucune appropriation prédatrice, mais à une appropriation vitalisante de l’hostilité naturelle afin de nourrir la faim, d’augmenter l’espérance de vie et de soigner les maladies du corps et de l’âme (n’est-ce pas d’actualité?) ; le second pour comprendre que l’humain n’est pas un « empire dans un empire », mais une partie intégrante de la Nature dont il procède.

Et puis je dirais Hegel, Marx, et Nietzsche. Hegel, pour l’Histoire et la politique, – penseur concret par excellence qui ne se paye pas de mots politiquement ! –, l’Histoire forme pour lui une trame signifiante qui éclaire le présent, et dont nous avons à tirer les leçons, quand le droit condense ultimement la question politique comme objectivation et réalisation du sens historique. Or n’est-ce pas aujourd’hui tout l’enjeu ? Comprendre notre Histoire au regard de notre appropriation passée de la Nature, et la faire culminer dans un droit international de la Nature protégeant les écosystèmes et la permanence de la vie terrestre ?

Marx, ensuite, pour sa critique du technocapitalisme, laquelle apparie la critique de l’économie politique à l’écologie politique : car l’essentiel de sa pensée réside dans la déconstruction des structures industrielles d’aliénation qui volent la vie de sa jouissance et de son autonomie (ce qui n’est rien d’autre que le coeur du socialisme et de l’écologie : autonomie des vivants humains et non-humains vivant selon ce qui est approprié pour eux) ; et Nietzsche, enfin, pour sa pensée du nihilisme qui laisse apparaître la manière dont l’Occident a dévalué la vie et le monde terrestre, et a pu, en définitive, tenir ceux-ci pour rien au seul motif qu’il y avait une outre-vie et un outre-monde.

Ce nihilisme est ainsi ce qui fut à l’œuvre de bout en bout dans notre logique de prédation de la vie terrestre ; lequel trouve encore un écho chez Elon Musk ou Jeff Bezos, lorsque ceux-ci entreprennent de coloniser Mars ou le système solaire au motif de ce que la Terre sera bientôt inhabitable… Cette haine de la vie terrestre, cette infidélité faite à la Terre, mais encore à l’eau, à la lumière et à l’air, ce parjure fait aux vivants humains et non-humains, tous ces manquements sont le ferment du désastre écologique.

Le programme de ces lectures est donc clair pour 2021 : sortir du nihilisme et de notre logique technocapitaliste, renouer avec l’Histoire qui seule peut nous permettre de saisir les enjeux du présent en nous instruisant de nos erreurs passées, réinvestir la politique depuis la question du droit, et inventer les conditions juridiques d’une coexistence harmonieuse des vivants. C’est une chose de le dire, mais une autre – bien plus difficultueuse – de le faire…

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, fondateur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, Jewpop et LIRE Magazine Littéraire.
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