Vaccination, rencart, borekassim et cookies

DOSSIER – Photo d'archive du 7 mars 2021, café surplombant la mer Méditerranée à Tel Aviv, Israël (AP Photo/Ariel Schalit, dossier)
DOSSIER – Photo d'archive du 7 mars 2021, café surplombant la mer Méditerranée à Tel Aviv, Israël (AP Photo/Ariel Schalit, dossier)

Tunisie, 1958

Une école primaire située rue de Marseille.

Un beau jour, à Tunis, une infirmière débarqua dans une salle de classe dans laquelle se trouvait une petite écolière spéciale : ma mère. On expliqua longuement aux enfants ce qu’était la variole, ceux-ci relevèrent prestement leurs manches et on les vaccina contre la maladie en quelques minutes. Personne, dans la direction, n’avait jugé bon d’avertir les parents ni de leur demander leur avis.

Ma mère, dotée depuis son plus jeune âge d’un certain sens de l’humour, montra son bras toute goguenarde à son père venu la chercher après les cours. « Regarde ce qu’on a fait aujourd’hui ! »

Le père de ma mère n’aimait pas les vaccins et il était furieux.

La mère de ma mère réagit ainsi : « tes copines, elles l’ont fait aussi ? Alors ça va. »

On déclara la variole officiellement éradiquée de la planète en 1980[1].

24 février 2021 (selon mon passeport vert)

Moriah 5, quartier Romema, Jérusalem

Nous y sommes, depuis Hanoucah, fête des Lumières, mois de décembre. On tient peut-être une solution qui nous sortira de l’isolement.

Il semblerait qu’un vaccin marcherait contre le coronavirus, du moins, il permettrait de rester en vie et de diminuer considérablement les symptômes de la personne potentiellement contaminée.

Mes amis piaffent d’impatienc­­e et rafraîchissent sans cesse l’application de leur caisse de maladie pour savoir s’ils peuvent recevoir l’injection salvatrice. D’autres, comme moi, ont peur de la nouveauté. Quelle que soit notre position, nous savons tous que ce n’est pas un geste anodin.

Je demeure ouverte à l’idée de me faire vacciner, mais la méthode à laquelle je ne connais rien m’effraie. Si nous devions subir des effets secondaires, que nous arriverait-il ? J’essaie de faire mes propres recherches mais je ne suis pas scientifique. De quand date le premier vaccin ? Comment procédait-on, dans quelles conditions l’ont fait les premiers vaccinés de l’Histoire ? Ces questions sont vertigineuses.

Malgré une vie difficile, mes grands-parents ont tout de même vécu plus de quatre-vingt-dix ans, l’espérance de vie en France et en Israël est élevée. Cela est dû aussi, sûrement, à l’amélioration de l’hygiène, mais ce seul facteur ne suffit pas. J’appelai un ami français, patient-expert[2] à l’ANSM, et lui demandai de me donner les informations dont il disposait. Ce qu’il savait, il le tenait du site de la FDA, qui mettait à disposition les informations sur internet, auquel tout le monde a accès à condition de parler Anglais et de prendre le temps de lire des pages complexes – leurs données sont à la disposition de chacun mais pas à la portée de tous.

Je me souvins, dix ans auparavant, avoir supplié le médecin de famille de m’injecter le sérum antitétanique. Alors étudiante en arts graphiques, j’avais sottement pris à pleine main un scalpel désencapuchonné à la lame copieusement souillée de glu sans m’en apercevoir.  Le sang venant d’une unique coupure au bout du doigt avait joyeusement éclaboussé une maquette : les extrémités arrosent tout quand elles sont atteintes. Cela se répandait partout, mon architecture s’était transformée en maison de boucher. Sur le chemin de la pharmacie, les passants me regardaient, dégoûtés du jus de raisin qui coulait avec abondance, nullement contenu par un mouchoir bientôt couleur locale.

Plus tard, avant de partir en Israël, je fis le rappel du DTP-C et reçus le ROR pour la première fois : j’avais appris fortuitement que je ne l’avais jamais fait. Ma mère n’était pas négligente et ne pensait pas à mal, j’avais eu la rougeole enfant et elle pensait que je n’en avais pas besoin.

Âgée de trente-deux ans en 2020, dix ans après l’accident du scalpel qui m’avait précipitée avec célérité chez le médecin, le poison du doute avait envahi mon esprit. Pourtant, je me portais bien, et je ne croyais pas au discours antivax. Ils avaient tout de même implanté dans mon cerveau l’idée de risque et de dangerosité car on les entendait et les lisait dans tous les canaux d’informations. Je me révoltai contre cette influence, le DTP-C et le ROR me furent injectés le même jour, un dans chaque bras, et je n’eus pas même à déplorer les effets habituels qui suivent une vaccination. Je pris l’avion cinq jours plus tard comme prévu.

D’autres expériences devaient être prises en compte : j’avais subi six traitements antiépileptiques différents en dix-sept ans, aux effets secondaires bien réels, avant de trouver celui qui convenait.

Les conséquences de ces médicaments sont légèrement incommodants : votre corps passe à travers la machine de Willy Wonka, celle qui sert à étirer le chewing-gum, tantôt vous devenez plus large, tantôt vous vous aplatissez, faites des expériences hallucinogènes intéressantes – j’entendis le piano de mon frère jouer seul et un inconnu marcher dans le salon qui n’eût jamais la politesse de se présenter – votre peau bourgeonne avec la poésie printanière propre à l’adolescence, cette période bénie que vous pensiez révolue, votre mémoire vous paraît aussi performante que celle d’un poisson rouge, et vous vous mettez à noter sous les yeux éberlués de votre patron ses moindres paroles, heureux de votre qualité d’écoute et de votre vitesse de frappe sur le clavier de l’ordinateur.

Pour le dernier traitement, la neurologue m’avait prévenue d’une allergie potentielle passablement horrible à regarder si j’en jugeais par les résultats de Google Image qui mettaient en exergue le stade le plus répugnant. Les premiers signes, rapidement curables à l’arrêt du médicament, étaient bien plus discrets et je craignais de ne pas les voir. Comme nous étions en plein été, le moindre bouton de moustique fût sujet à caution. Une série de piqûres un peu virulentes me mena chez le pharmacien avec tambours et trompettes, ce qui ne manqua pas de le rendre hilare. « Croyez-moi, si vous faisiez une allergie à votre traitement, ça n’aurait pas cette tête-là. »

Une mémorable morsure d’araignée survenue dans le métro – mais que faisait-elle là, la garce, au lieu de traîner avec ses copines dans un marais putride ou une forêt hantée ? – me rendit confuse sur son origine et fût aussi l’objet de ma terreur : je sentais sous mon doigt une grosseur équivalente à un œuf de poule, que dis-je de poule, d’une autruche, et sur la jambe d’une personne mesurant cent-quarante-cinq centimètres c’est quelque chose. Ni une ni deux, je déchirai mon collant à l’endroit du crime, car ça me démangeait horriblement et que la chose m’impressionnait beaucoup, et s’il fallait se rendre aux urgences, autant faciliter le travail des soignants.

Quel drame, sûrement un début de gangrène. Le pharmacien constata que mon collant avait « un sacré trou », la bestiole devait avoir un féroce appétit et des dents bien aiguisées pour commettre des choses pareilles, on me remit une crème, et la sinistre affaire du monstre du métro s’arrêta là, résolue.

Aujourd’hui, mes neurones sont plus performants qu’avant. L’installation électrique à domicile marche du tonnerre et je ne paie plus la facture.

Ce qui pesa le plus dans ma décision, ce fût la masse des gens. Les caissiers qui mettaient le masque sur le menton et touchaient la nourriture. Cette femme qui mangeait au beau milieu d’une boulangerie. La panique qui me saisit quand je fus prise au milieu d’une manifestation impromptue : les participants se protégeaient de façon aléatoire et hurlaient à plein poumons. Ces entorses aux consignes sanitaires les plus basiques, régulières, quotidiennes. La solitude forcée dans laquelle je me trouvais depuis des mois. Une amie me fit remarquer les dates : nous étions à l’approche de Pessah et je risquais de me retrouver seule pour les fêtes.

Deux jours plus tard, une enseignante du centre d’intégration où j’apprenais l’Hébreu via vidéo avec deux cents autres personnes nous communiqua l’adresse d’un lieu de vaccination massive. La secrétaire de l’institut religieux où j’avais étudié quelques mois auparavant m’envoya un mail ponctué de douze points d’exclamation – trois à chaque fin de phrase – m’exhortant à me faire vacciner, prête à téléphoner à une assistante sociale pour m’aider à m’organiser si je devais avoir une forte fièvre. Donna, si gentille, si posée, me criait dessus par mail interposé car elle avait peur pour moi.

Je pleurais, allongée sur mon lit. Les étudiants de l’oulpan se rendaient par grappes entières au centre de vaccination, c’était un évènement festif, où on faisait le concours de la photo la plus drôle pour l’envoyer aux copains, muscle apparent et regard bravache à l’œil brillant de coquinerie. J’étais seule et idiote avec mes yeux gonflés, triste de ne pas participer à cette fête et à d’autres évènements à venir. Combien d’anniversaires et de célébrations ratées, et de temps perdu auprès de la famille encore, et combien de temps nous reste-t-il ?

Nous étions à la veille de Pourim. Le jour des Sorts, où tout le monde échange des denrées, écoute la miraculeuse histoire d’Esther en communauté. Mon cœur se serra au souvenir de la synagogue pleine où j’avais l’habitude de l’entendre en France, assise à côté de ma mère. L’an dernier, Pourim avait été meurtrier, les rassemblements furent suivis de funérailles, de nombreuses familles portèrent le deuil. Cette année, les conséquences allaient être bien plus heureuses, mais nous ne le savions pas encore.

J’allais devenir folle à force d’être isolée. Je me parlais à voix haute depuis des mois, ce qui inquiétait les voisins, ou je restais pendue au téléphone et aux réseaux sociaux, perfusion de compagnie dont je ne pouvais totalement sentir la chaleur, car mes amis coincés dans l’ordinateur existaient, nous nous voyions avant la pandémie, je savais qu’ils étaient là. Mais les fois où nous avions pu nous voir depuis le début de la pandémie tenaient sur les doigts d’une demi-main. Mon imagination ne me réconfortait plus et pire, je n’arrivais pas à projeter mon avenir. Et ma mère n’était plus qu’une voix située à environ quatre mille kilomètres de là.

Soudain, le fardeau devint insupportable. Je saisis mon portable et appelai Brenton, un étudiant australien qui avait le béguin pour moi, un type solide sur lequel on pouvait compter. « Brenton, si je me fais vacciner aujourd’hui, tu viens avec moi, et après on va manger des borekas, enfin avant, je ne sais pas, comme tu veux, il faut que Maman Borekas soit ouvert ?

– Of course ! You need a date ! You need borekas ! »

Alors, la fête commença. Je pris une douche, mis mes plus beaux vêtements, et courus chercher un taxi. Comme d’habitude, on me balada d’un chauffeur à l’autre, ils s’interpelèrent entre eux pour se refiler le colis à cheveux, « non je ne veux pas y aller un quart d’heure de route c’est trop loin, demande lui là-bas, hey mon frère tu l’accompagnes ? » , je finis par crier que j’allais me faire vacciner ce soir et qu’ils me mettaient en retard avec leurs atermoiements de gamins qui en fichent pas une, l’un d’eux finit par me prendre en charge, tout fier de me montrer son bracelet en plastique coloré offert par sa caisse de maladie à sa seconde injection : «  si tu veux, je te raccompagne gratuitement, c’est important ce que tu fais aujourd’hui ! »

Je rejoignis Brenton dans l’immense salle communautaire transformée en vaccinodrome pour l’occasion. La journée touchait à sa fin et elle se vidait de ses occupants, tout le monde s’était précipité à l’ouverture comme un seul homme pour avoir sa dose en début d’après-midi. Mon tour arriva très vite. Je montrai mes médicaments au préposé à l’aiguille, qui m’assura que la vaccination ne présentait pas de contre-indication. Le médecin traitant et la neurologue me l’avaient déjà certifié, mais je n’étais guère courageuse.

Je m’assis, enlevai mes lunettes pour ne pas voir, relevai héroïquement la manche. « Voilà, c’est fini. »  Déjà ?

Brenton et moi, nous allâmes nous en mettre plein la lampe chez Maman Borekas et nous mangeâmes aussi des cookies de chez Choufersal, deux heures furent consacrées à la discussion, et au festival du gras et du sucre. Nous emportâmes notre repas de haute gastronomie pour le dévorer en plein air. On n’attraperait peut-être pas la chose-dont-j’en-ai-marre-de-dire-le-nom, mais nos artères partirent en guerre, et la vie était merveilleuse.

Minuit sonna au moment où je retournai dans mes pénates, mais à ma grande déception, je ne me changeai pas en citrouille en dépit de l’innoculation nocturne. Ma mère fût sommairement prévenue de l’évènement qui ne suscita en elle aucune surprise.

Le lendemain, je restai couchée toute la journée et un ami fit par zoom la lecture de la meguila à ceux qui ne pouvaient pas sortir ; le jour d’après, remise, j’assistai à la seconde lecture en plein soleil. Les rues étaient pleines de gens déguisés, on trouva dans la foule colorée un quidam en manteau noir et masque vénitien à long nez, référence aux médecins chargés de guérir la Peste ; et d’autres rendirent hommage à leurs descendants.

Crédit : Sandra Korber
Crédit : Sandra Korber

 

 

 

[1] Source : https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/il-y-a-40-ans-la-redoutable-variole-etait-officiellement-eradiquee_3951341.html

[2] « On appelle ainsi le patient qui a acquis de solides connaissances de sa maladie au fil du temps, grâce notamment à l’éducation thérapeutique. Il ne remplace pas le soignant mais il favorise le dialogue entre les équipes médicales et les malades. » Source :  https://www.has-sante.fr/jcms/pprd_2974297/en/patients-et-soignants-vers-un-necessaire-partenariat

à propos de l'auteur
Célibataire à milliers de chats hiérosolymitains, spécialiste en déménagements, n'a toujours pas perdu la boussole, a déjà vendu des glaçons chauffants et des couvertures qui grattent, créé des publicités véridiques, écrit des lettres pour amoureux transis de langue empêchée. Alumna de l’Institut Pardes à Jérusalem, diplômée en arts plastiques et sciences de l’art, rédactrice de contenus en devenir.
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