Vaccination et politique…

Vaccin du Covid-19, dans un centre de vaccination Maccabi Covid-19 à Modi'in, le 12 janvier 2021. Photo de Yossi Aloni / Flash90
Vaccin du Covid-19, dans un centre de vaccination Maccabi Covid-19 à Modi'in, le 12 janvier 2021. Photo de Yossi Aloni / Flash90

La campagne de vaccination qui se déroule actuellement en Israël avec le succès que l’on sait illustre parfaitement les contradictions et complexités de la société israélienne.

Près de 200 000 personnes vaccinées par jour actuellement permettront à 5,2 millions d’Israéliens d’être vaccinés fin mars 2021. De multiples témoignages attestent d’une information aux usagers et d’un déroulement des opérations particulièrement satisfaisants.

Fin mars avons-nous dit… Il n’aura échappé à personne que des élections sont prévues le 23 mars : la campagne de vaccination en cours est, n’en doutons pas, partie intégrante de la campagne électorale qui s’installe. C’est certes de bonne guerre, encore faut-il en être conscient et disposer de l’ensemble des informations.

Or, il semble évident que le succès d’une campagne de vaccination, ses difficultés ou ses ratés, ne peuvent être imputés qu’à une seule personne uniquement, fut-elle Premier ministre. Ou alors, le fait par exemple que de très nombreuses personnes vaccinées (un tiers environ) ne soient pas « à risque » ni en terme d’âge, ni en terme de morbidité ou d’activité professionnelle et que leur inclusion résulterait de relations, combines et arrangements divers et (a)variés, serait aussi à mettre à son crédit ?

Benyamin Netanyahu et les responsables concernés, y compris ceux qui hier étaient ses alliés et aujourd’hui ne le sont plus, ont eu le mérite d’anticiper une vaccination massive, de prendre le risque de commander à un prix élevé des vaccins qui, à l’époque, n’avaient pas encore fait leurs preuves. Il n’en demeure pas moins que l’organisation du système de santé israélien, l’efficacité de ses 4 caisses d’assurances maladie, sont au cœur de la stratégie vaccinale qui a été déployée avec pour résultat de positionner Israël en première place au monde quant au pourcentage de sa population vaccinée (plus de 22,84% au 13 janvier).

De plus, l’informatisation extrêmement poussée du dispositif permet de bénéficier très vite de données précieuses s’agissant de l’état des personnes, de leur suivi, des effets de la vaccination, etc. La qualité des informations et leur rapide disponibilité, le caractère à la fois limité et diversifié de la population, sont autant de facteurs particulièrement intéressants pour les laboratoires : ils ont très certainement joué un rôle dans leur décision de mettre à disposition d’Israël une quantité importante de vaccins. Les appels téléphoniques nocturnes et personnalisés de Netanyhau n’expliquent pas tout…

Paradoxe… Ce sont les Travaillistes qui ont mis en place un état-providence qui se situe davantage dans la lignée du sionisme socialiste que dans celle du libéralisme exacerbé de Netanyahu et du Likud. C’est le gouvernement d’Yitzhak Rabin qui a fait voter la loi de santé publique entrée en vigueur le 1er janvier 1995 et qui stipule que l’État endosse la responsabilité d’assurer la santé de tous les citoyens dans le cadre des services médicaux attribués équitablement à tous, sans distinction de sexe, de religion ou de niveau social.

Elle fixe un panier de services subventionnés, ensemble des soins, prestations et médicaments que les caisses maladie sont dans l’obligation de fournir à leurs adhérents. Parallèlement, les assurés peuvent acquérir, moyennant une participation financière, des services de santé complémentaires qui ne sont pas compris dans le panier de soins.

Netanyahou, une fois aux affaires, s’est démené pour sinon détruire du moins assoiffer le système de soins… qui va peut-être lui assurer une réélection prochaine. En 1997, alors Premier ministre, il a aboli la taxe sur la santé que payaient les employeurs, ce qui a considérablement réduit le budget de la santé du pays. En tant que ministre des Finances en 2003, il a effectué de nombreuses coupes dans le budget de la santé.

La dépense nationale de santé au cours des 15 dernières années est restée relativement stable par rapport au PIB alors que, déjà supérieure, elle a progressé dans les autres pays de l’OCDE et ce, dans un contexte marqué par une augmentation de la population, un vieillissement accru et un renchérissement des coûts.

Le résultat est tout sauf surprenant : les Israéliens sont de plus en plus nombreux à souscrire à une assurance-santé privée pour compléter la couverture universelle et une médecine à deux vitesses s’est installée dans le pays dont nombre d’indicateurs en matière de santé sont en deçà de ceux de l’OCDE : rapporté à la population, nombre de lits, d’infirmières…

La pandémie vient impacter de plein fouet un système hospitalier qui fonctionnait déjà en flux tendu en termes de moyens et de personnels. En effet, la vaccination massive se double d’une contamination non moins massive. Si presque deux millions d’Israéliens ont reçu au 13 janvier la première dose vaccinale, au même moment, 9408 nouveaux cas ont été enregistrés : le niveau d’infection depuis quelque temps déjà est donc très élevé, parmi les plus élevés au monde. Avec 523 885 personnes contaminées, la pression sur le système hospitalier est et sera difficilement soutenable.

On est en droit de s’interroger si des mesures coercitives à l’égard de certains secteurs de la population susceptibles de contenir la dissémination du virus n’ont pas été prises pour des raisons électoralistes, afin de ne pas se mettre à dos des partis dont le soutien est indispensable au Premier ministre pour se maintenir au pouvoir et retarder autant que faire se peut les procédures juridiques à son encontre.

Quoi qu’il en soit, le succès de la vaccination ne doit pas occulter la tension qui va peser sur le dispositif de prise en charge des personnes contaminées jusqu’à ce que les effets positifs de la campagne en cours se fassent sentir. Un succès indéniable qui résulte non moins indéniablement d’un système de santé publique et de son infrastructure sociale-démocrate…

Une tension, voire une saturation, qui s’explique par les coupes dont ce système a été l’objet depuis les années 2000. Benyamin Netanyahu a joué un rôle, certes, dans le succès dont il se targue et s’attribue tout le mérite. Ne pas être dupe : il a également joué le sien, essentiel, dans l’affaiblissement continu d’un dispositif dont on s’accorde de plus en plus à reconnaître le caractère fondamental dans le déploiement exemplaire de la vaccination en cours.

NB : Je ne peux terminer cette chronique sans me réjouir de la déclaration de ce jour du président de l’État d’Israël, Reuven Rivlin au sujet de la vaccination des prisonniers (tant Israéliens que Palestiniens), alors que le ministre de la Sécurité publique, Amir Ohana a ordonné de ne pas les vacciner à ce stade et d’attendre que la campagne de vaccination progresse :

« Empêcher les personnes incarcérées de recevoir un traitement médical qui pourrait leur sauver la vie – que ce soit en raison d’une peine qui leur a été infligée par le tribunal ou d’une détention avant jugement – est incompatible avec nos valeurs, les valeurs de l’État, du judaïsme et de la démocratie »

à propos de l'auteur
Alain Rozenkier, sociologue, est actuellement Président de La Paix Maintenant en France dont il est l'un des fondateurs. Il a vécu au Kibboutz durant un peu moins de 15 ans.
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